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La Presse Médicale
Vol 33, N° 200  - juin 2004
pp. 97-99
Doi : PM-06-2004-33-HS-0755-4982-101019-ART30
Orthophonie

Orthophonie, le tremplin du passé, le dynamisme du présent, l’essor du futur
Speech therapy, the springboard of the past, energy of the present and the boom of the future
 

Françoise Estienne, Dominique Morsomme
[1] Centre d’audiophonologie, Cliniques universitaires Saint-Luc, clos Chapelle-aux-champs 30/3040, 1200 Bruxelles (Belgique)

Le terme orthophonie est apparu en 1928. La première pierre de la profession avait été posée deux années auparavant, en 1926, par Suzanne Borel-Maisonny qui travaillait aux côtés du docteur Veau. Cette première collaboration médecin-orthophoniste avait pour objectif la réhabilitation des enfants avec des becs de lièvre et atteints de difficultés de parole. Pionnière dans ce domaine, Suzanne Borel-Maisonny a créé des instruments, une méthode d’observation, une classification fonctionnelle et des techniques rééducatives. D’emblée, l’orthophonie a ressenti le besoin de se créer des outils pour comprendre et affiner sa pratique. Le champ d’action de Suzanne Borel-Maisonny s’est rapidement étendu au langage écrit, au bégaiement, à la surdité, à la voix. Son intelligence et sa finesse ont donné essor à une nouvelle profession.

Nicole Denni-Krichel, Marie-France Bigué et Jean-Marc Kremer* ont schématisé les étapes de la construction de l’orthophonie selon quatre périodes en insistant sur son rôle en matière de prévention et de dépistage des troubles du langage. La première période, de 1925 à 1960, est marquée par l’invention des techniques orthophoniques et la mise en place du domaine de la discipline. Puis, de 1925 à 1975, vient la création du statut légal de la profession (1964) et de sa formation initiale et continue. Dans la décennie suivante, un investissement important de la profession est mené dans la prévention et le dépistage des troubles de la parole. Enfin, de 1985 à 2000, le champ de compétences s’élargit, dans le cadre du progrès des neurosciences et des sciences cognitives. Ainsi l’année 2004 célèbre les 40 ans du statut légal de l’orthophonie.

La construction de la profession

Dès sa fondation, l’orthophonie française se situe dans le champ de la santé, mais ne devient officiellement une profession qu’après la deuxième guerre mondiale, par le moyen d’une série d’actes administratifs donnant une reconnaissance aux AMO (actes médicaux orthophoniques) effectués par les praticiens.

La circulaire du 10 juillet 1947 fait intervenir la sécurité sociale dans la participation aux frais des traitements du langage, avec un coefficient comparable aux actes médicaux et un tarif. Le décret du 21 septembre 1950 fixe à 80 % le taux de remboursement des actes des auxiliaires médicaux. En 1955 a été créée l’attestation du diplôme d’orthophonie à la faculté de médecine de Paris. À partir du 10 juillet 1964, le certificat de capacité d’orthophoniste est délivré après 3 années d’études en faculté de médecine et la réalisation d’un mémoire ; l’orthophonie dispose d’une existence légale au code de la santé publique. Cette loi est ensuite complétée par le décret 65-240 du 25 mars 1965 portant règlement d’administration publique et règlement des professions d’orthophoniste. L’arrêté du 26 septembre 1969 permet la parution de la nomenclature des actes d’orthophonie et la création de la lettre clé AMO, tandis que celui du 16 mai 1986 promulgue l’étalement de la formation des orthophonistes sur 4 ans.

Le décret n° 2002-721 du 2 mai 2002 relatif aux actes professionnels et à l’exercice de la profession définit les pôles et les missions de la profession. Trois pôles sont alors affirmés : la prévention, l’évaluation, la prise en charge par le traitement, auxquels s’ajoute l’apprentissage d’autres formes de communication non verbale. Les missions de la profession sont le diagnostic et les soins, la prévention et l’éducation sanitaire, l’enseignement, la recherche et la lutte contre l’illettrisme.

L’orthophonie aujourd’hui en France, ce sont aussi la Fédération nationale des orthophonistes (FNO) avec 6 000 adhérents, 13 000 orthophonistes en activité, 20 syndicats régionaux (18 en métropole et 2 outre-mer) et une soixantaine de syndicats départementaux. Au total, 51 220 professionnels dans les 15 pays de l’Union Européenne, dont 14 200 en France, dessinent le territoire de l’orthophonie.

Repenser la pratique

L’orthophonie est une profession en pleine évolution car ses membres ont compris la nécessité de s’adapter aux diverses tendances qui s’affirment un peu partout en Europe. En ce début du xxi e siècle, elle se doit de changer à tous les niveaux, tant théorique (revoir la formation initiale et continue de ses membres, tenir compte de l’équivalence des diplômes) que pratique (prouver l’efficacité de sa pratique), et développer la recherche, avec l’établissement de ponts entre chercheurs et praticiens pour s’appuyer sur des modèles théoriques fiables car passés au crible de la pratique. Elle doit s’associer aux campagnes de prévention et créer des outils pour dépister les anomalies du langage oral et écrit chez le jeune enfant ; elle doit aussi affiner la notion de bilan pour pouvoir mieux synthétiser les résultats, les interpréter et orienter vers une thérapie adéquate, et enfin repenser les pratiques sur les critères d’efficacité à court et à long termes.

Pour ce faire, il faudra cerner la notion d’efficacité en orthophonie, mettre sur pied des critères d’évaluation statistiquement prouvés, définir les domaines de l’orthophonie, qui ne font que s’élargir (du dépistage et des interventions précoces jusqu’à la stimulation du maintien des capacités langagières, vocales, mnésiques attentionnelles des personnes vieillissantes, en passant par l’illettrisme…), se positionner par rapport à d’autres disciplines, notamment la neuropsychologie, prévoir des spécialisations dans certains domaines pour répondre aux avancements des connaissances en préconisant des orthophonistes généralistes et aussi des spécialistes, définir les bases d’un travail multidisciplinaire et se positionner par rapport aux divers membres d’une équipe, tenir compte des avancées de l’informatique tant au niveau administratif que scientifique et pratique (être capable d’utiliser un logiciel, d’accéder à internet, de juger de la qualité d’un CD-Rom, d’échanger ses pratiques sur un forum), et enfin élargir les rapports de l’orthophonie à la communauté européenne et mondiale pour échanger les pratiques et bénéficier des avancées scientifiques. Ces perspectives ne sont pas seulement des vœux pieux, mais s’inscrivent dans une série de démarches et d’actes concrets.

La preuve par l’exemple
Harmonisation européenne de l’enseignement, reconnaissance des diplômes

L’orthophonie se trouve devant la nécessité d’harmoniser sa formation entre les divers enseignements de l’orthophonie en France en tenant compte du décret de Bologne, nom donné à une déclaration des ministres de l’enseignement supérieur européen signée dans cette ville par 29 pays. Ce texte définit les grands axes de l’harmonisation des études jusqu’en 2010 : système de diplômes facilement lisibles et comparables, mise en place d’un système de crédits comme moyen approprié pour promouvoir la mobilité des étudiants, promotion de la collaboration européenne en matière d’évaluation de la qualité. La FNO s’occupe activement de la réforme des études initiales pour se conformer aux exigences de ce décret qui devront impérativement avoir cours en 2007 au plus tard.

Le traité européen, appelé Acte unique, publié en 1986, a commencé à généraliser ses procédures de reconnaissance mutuelle des diplômes délivrés dans les pays de la Communauté économique européenne, afin de permettre véritablement et pleinement la libre circulation des personnes et des services au sein de l’espace politique européen. Pour l’orthophonie, l’histoire européenne débute à la fin de l’année 1987. Lorsque parvient à la FNO l’information que la Commission européenne travaille au projet de rédaction d’une circulaire générale de la reconnaissance des diplômes à un niveau minimum Bac + 3, le bureau national de l’époque décide d’entrer en contact avec les professionnels des 12 États membres qui forment alors la CEE, afin de constituer un comité européen à l’objectif bien ciblé : faire l’état des lieux de la profession (formations initiales, statuts, réglementations, domaines d’activité, compétences, déontologie, terminologies…) en vue d’harmoniser une position commune permettant que les futurs migrations professionnelles se passent dans les meilleurs conditions possibles. Le CPLOL (Comité permanent de liaison des orthophonistes-logopèdes de la CEE) est fondé le 6 mars 1988 à Paris à l’initiative de la France. Neuf pays signent la charte constitutive, Jacques Roustit et Jean-Marc Kremer en sont respectivement président et secrétaire général fondateurs. La réglementation européenne doit permettre de protéger le titre et la profession contre les exercices illégaux et/ou déviants, voire sectaires, garantir une qualité de formation initiale adaptée à la compétence exigée, circonscrire précisément la compétence professionnelle et le champ d’activité, garantir que le professionnel se tient informé continuellement des évolutions technologiques et scientifiques, garantir une qualité dans les soins distribués aux patients, et enfin protéger juridiquement patients et professionnels.

La FNO et le CPLOL se battent pour défendre l’harmonisation de la profession dans sa dimension qualitative, afin que l’Union Européenne lors de son élargissement ne soit pas menacée par un nivellement par le bas.

Une activité en effervescence

En 1982, Pierre Ferrand, président de la FNO, fonde l’Unadrio (Union nationale pour le développement de la recherche et de l’information en orthophonie) dont les objectifs sont de susciter, promouvoir, favoriser la recherche et l’information dans le domaine de l’orthophonie. En 1986, la revue scientifique Glossa sort son premier numéro, banque de données européennes qui recense plus de 13 000 articles parus dans des revues européennes concernant la profession. En 1998 a été créée l’Unité de recherche en orthophonie (URO) en association avec l’Institut d’orthophonie Gabriel Decroix, secondairement transformée en ERU (Equipe de recherche Unadrio), qui permet à des orthophonistes ayant un projet de bénéficier d’une aide théorique et méthodologique. L’Unadrio, devenue en 1999 Unadréo (Union nationale pour le développement de la recherche et de l’évaluation en orthophonie), se veut aussi un outil d’information scientifique via les moyens classiques et modestes, et souhaite mener des actions en partenariat avec des organismes officiels (CNRS).

Un travail de pédagogie-prévention a été mis en œuvre dans les activités de protection maternelle et infantile (PMI) en direction des parents et des enfants, qui a abouti à la création d’un outil, Dialogoris 04, destiné à repérer les décalages dans l’évolution du langage d’un très jeune enfant. Il se veut aussi un support pour les professionnels, pour diversifier les questions adressées aux mères, habituer les parents à être interrogés sur le développement langagier, au même titre que sur l’alimentation, le sommeil…

Enfin, du 5e Congrès du CPLOL à Edimbourg en septembre 2003, axé sur les bilans de renouvellement en orthophonie et l’évolution du système de soins (réseaux, coordination), au 23e Congrès fédéral de la FNO, en mai 2004 à Avignon, consacré au défi de la validation des pratiques, en couvrant tous les aspects de la profession (troubles neurologiques, du langage oral ou écrit, implants cochléaires, formation initiale, collaboration entre orthophonistes et autres professionnels ou familles…), la conclusion est la même : une meilleure coordination entre la recherche et les cliniciens, l’ouverture de passerelles permettant des recherches cliniques, et non seulement fondamentales, pourraient dans tous les pays aider à l’amélioration de notre efficacité de cliniciens. Pour cela, il est nécessaire de donner aux orthophonistes la place qui est la leur dans la recherche clinique et ne pas les contenir dans un rôle de « petites mains » ayant le droit de fournir les patients aux chercheurs. Tout orthophoniste ne doit pas systématiquement se sentir une âme de chercheur, mais il faut permettre aux orthophonistes d’utiliser la recherche, d’y avoir un accès aisé et d’y trouver des renseignements précieux pour exercer leur créativité clinique, très loin d’un rôle de rééducateur sur ordre ou ordonnance.

Une place de mieux en mieux définie

En un mot, l’orthophonie se porte bien. Son dynamisme et ses réalisations concrètes vont dans le bon sens, le train est en marche. L’orthophoniste a le privilège de relever le défi d’être à la fois praticien, chercheur, pédagogue, psychologue, linguiste, technicien, artiste, créateur, scientifique, humoriste…, bref, humain. L’orthophonie, profession jeune, se forge peu à peu ses lettres de noblesse en accédant à l’âge adulte, un adulte responsable capable de définir de mieux en mieux sa place dans l’arsenal thérapeutique.

Références

Kremer JM. L’Union Européenne : 1991-2003, 12 années de reconnaissance mutuelle des diplômes. L’orthophoniste 2003; 232: 19-26.
Collectif. Dossier Orthophonie et recherche. L’orthophoniste 2004 ; 237 : 19-26.
Thibault MJ.L’orthophoniste 2003; 232: 19-27.
L’orthophoniste 2004 ; 236 : 8-9.

*
Denni-Krichel N, Bigué MF, Kremer JM.  La place de l’orthophonie dans la prévention et le dépistage des troubles du langage. L’orthophoniste 2001 ; 204 : 19-26.





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