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L'évolution psychiatrique
Volume 73, numéro 1
pages 15-39 (janvier 2008)
Doi : 10.1016/j.evopsy.2008.01.003
Reçu le : 6 octobre 2007 ;  accepté le : 28 janvier 2008
L’hallucination télépathique ou véridique dans la psychopathologie de la fin du xixe siècle et du début du xxe siècle
The telepathic or sincere hallucination in the psychopathology of the end of the xixth century and of the beginning of the xxth century
 

Pascal Le Maléfan
Maître de conférences en psychopathologie HDR, psychologue psychanalyste, intersecteur de psychiatrie infanto-juvénile 76 I 01, centre hospitalier du Rouvray (76), 76821 Mont-Saint-Aignan cedex, France 

 Auteur correspondant. Université de Rouen, 76000 Rouen, France
Résumé

Les recherches récentes sur le processus d’autonomisation de la psychologie à la fin du xixe siècle ont pu montrer comment des objets qui nous paraissent aujourd’hui illégitimes ont participé à une institutionnalisation des savoirs et de la discipline. L’hallucination télépathique fut l’un de ces objets ; il constituait alors un domaine de partage et d’échange entre la psychologie naissante et les sciences dites psychiques mais aussi la médecine mentale. Lors des débats autour de ce concept, il suscita les critiques des aliénistes comme des psychopathologues dans la mesure où ce vécu hallucinatoire était censé exister chez les sujets sains et, de plus, ne correspondait nullement à la définition classique esquirolienne de l’hallucination mais s’affirmait au contraire comme signal d’un objet extérieur (l’agonie d’un proche) se donnant à percevoir. Or ces débats étaient contemporains de ceux se déroulant dans le champ de l’aliénisme qui cherchaient à mieux préciser le concept même d’hallucination, notamment en dégageant la catégorie de l’onirisme. Dès lors, on tentera de montrer en quoi l’hallucination télépathique a constitué un objet–frontière au sein des sciences humaines et de l’esprit, objet de partage éphémère pour un ajustement des discours et une affirmation des conceptualisations. Son rejet, sa marginalisation, sa psychiatrisation bientôt, furent les signes d’un autre partage, ségrégatif celui-là, entre ce qui devenait légitime et illégitime dans ces sciences, non sans avoir laissé un reste qui prit nom de parapsychologie, puis de métapsychique.

Abstract

Recent research on the process of autonomisation of psychology at the end of the xixth century could show how objects which appear illegitimate to us today took part in an institutionalization of the knowledge and discipline. The telepathic hallucination was one of these objects; it then constituted a field of division and exchange between incipient psychology and sciences known as psychic but also mental medicine. At the time of the debates around this concept, it caused criticisms of the mental specialists as psychopathologists insofar as this lived hallucinatory were supposed to exist at the healthy subjects and, moreover, did not correspond by no means to the traditional definition esquirolian of the hallucination but was affirmed on the contrary like signal of an external object (anguish of a close relation) being given to perceive. However these debates were contemporary those proceeding in the field of alienism which sought with better specifying the concept even of hallucination, in particular by releasing the category of the onirism. Consequently, one will try to show in what the telepathic hallucination constituted a object-border within the social sciences and spirit, transitory object of division for an adjustment of the speeches and an assertion of the conceptualizations. Its rejection, its marginalisation, its psychiatrisation soon, were the signs of another division, segregative that one, between what became legitimate and illegitimate in these sciences, not without leaving the rest which took name of parapsychology, then of metapsychic.


Mots clés : Hallucinations télépathiques, Naissance de la psychologie, Léon Marillier, Histoire de la psychopathologie

Keywords : Telepathic hallucinations, Birth of the psychology, Léon Marillier, History (story) of the psychopathology



 Toute référence à cet article doit porter mention : Le Maléfan P. L’hallucination télépathique ou véridique dans la psychopathologie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Evol psychiatr 2008; 73.

1  Lacan utilisa cette expression dans son texte de 1960 « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » ( [10], p. 796) et en 1964 dans son séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ( [11], p. 32) pour indiquer à ses élèves que la découverte freudienne n’a pas trouvé d’alliance sérieuse avec «  la recherche métapsychique, comme on disait, voire la pratique spirite, spiritiste, évocatoire, nécromantique, telle la psychologie gothique de Myers, qui s’astreignait à suivre à la trace le fait de télépathie ». Myers fut pourtant le premier à introduire Freud en Angleterre et sa théorie du subliminal, comme nous le dirons, cherchait bien, mais à sa manière, à rendre compte de l’inconscient. Il se peut que Lacan ait lu William James pour forger cette expression puisque l’adjectif gothique se retrouve dans « L’étude sur Frédéric Myers » (1901) publiée dans Expériences d’un psychiste [4], pour indiquer que la nature est plus complexe, gothique donc, que ce que la psychologie académique veut bien admettre. C’est pourquoi James fait de Myers un psychologue romantique – peut-être dans une filiation à la psychiatrie romantique allemande –, car ayant sorti de l’obscurité des faits mentaux pour en faire la science.
2  F.W.H. Myers (1843–1901), l’un des fondateurs de la société anglaise pour les recherches psychiques, considérait l’esprit, à l’instar du spectre lumineux, comme ayant deux dimensions, une dimension supraliminale (au-dessus du « seuil »), identifiée à la conscience, et une dimension subliminale (au-dessous du seuil), c’est-à-dire « tout ce qui se trouve au-dessous du seuil ordinaire ou, si l’on préfère, en dehors de la limite ordinaire, de la conscience  »,In : La personnalité humaine ( [12], p. 22).Il forgea les concepts de supranormalité et de télépathie. Son importance vient d’être rappelée par Emily Kelly et Carlos Alvarado dans l’American Journal of Psychiatry [13].
3  Les raps sont des coups frappés par des Esprits selon la doctrine spirite.
4  Cette enquête était également menée en Allemagne par Max Dessoir et von Schrenck-Notzing ; en Russie par M. Kleiber et N. Grote.
5  C’est une position très proche qu’adopte William James dans le même exercice de recension des Phantasms … puisqu’il indique que l’explication provisoire par la télépathie n’est pas suffisamment démontrée ( [43], p. 20).
6  L’aliéniste positiviste Enrico Morselli jugera les recherches de la SPR « néomystiques » [44] et ceux qui croyaient aux hallucinations télépathiques comme des aliénés. On sait pourtant qu’il devint spirite, comme son maître Lombroso, après la conversion de ce dernier suite aux expériences avec Eusapia Palladino.
7  Comme le philosophe Frédéric Paulhan [1856–1931], père de l’écrivain Jean Pauhlan [45]. Mais son analyse savait aussi se montrer plus dure lorsqu’il dénonce le « nouveau mysticisme ambiant » et le retour du besoin de merveilleux, notamment à travers l’étude de la suggestion mentale et de la vision à distance et des hallucinations véridiques. Toutefois Paulhan y voit comme une aspiration à une sorte d’harmonie entre les êtres, non seulement philosophique mais aussi pratique et morale, un désir de liens nouveaux aussi basés sur la « communication » « en réaction contre l’individualisme et la dispersion des intérêts et des croyances qui dominaient assez récemment » ( [46], p. 106). Les hallucinations télépathiques participent donc bien, quoique marginalement, à une réflexion nouvelle sur les solidarités entre les sujets, qu’analyse de son côté la sociologie naissante. À une redéfinition de la limite mort/vie également.
8  Taine utilise le mot « fantôme » pour parler des hallucinations vraies telles qu’il les définit : un rêve du dedans qui se trouve en harmonie avec les choses du dehors. L’amphibologie du mot fantôme est ici manifeste.
9  Le cas du libraire berlinois Nicolaï, exposé devant la Société royale, à Berlin, en février 1799, a été rapporté par Brierre de Boismont dans son ouvrage sur les hallucinations [60]. Ce personnage a décrit ses visions d’une figure de mort et d’autres fantômes, qu’il considérait comme le résultat d’une indisposition passagère (chagrins et altercation) et qu’il différenciait de ses perceptions réelles. Pour beaucoup, ce cas a longtemps confirmé la possibilité d’hallucination non délirante ou compatible avec la raison. Henri Ey en fait une éidolie, soit une hallucination non délirante ( [5] II, p. 329–330).
10  Notes du texte de Georges Petit Lévy-Bruhl, Les fonctions mentales dans les sociétés inférieures , 1 vol., Alcan, 1910.
11  Voir Vinchon, Revue de psychiatrie , 1912.
12  Voir Delacroix, «  Analyse du mysticisme de Madame Guyon », in Revue de métaphysique et de morale , novembre 1907.
13  Voir Vaschide, Les hallucinations télépathiques , 1 vol., Paris, Bloud, 1908 ; Gurney, Myers, Podmore, Les hallucinations télépathiques , traduction Marillier, 1 vol., Alcan, 3e édition.
14  Voir Kant, Les rêves d’un visionnaire éclairés par les rêves de la métaphysique , 1866 ; A. Schopenhauer, Essai sur les apparitions et les faits qui s’y rattachent , trad. Dietrich, Alcan, 1912.
15  Cité par A. Marie et Pailhas, « Sur quelques dessins de déments précoces », in Bull Soc Clin Med Ment , novembre 1912, no 8.
16  Christian fait ici référence à la préface enthousiaste de Charles Richet à la traduction des Hallucinations télépathiques qui vient de paraître ( [36], p. 5–13).


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