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1erprix dans la catégorie "Formation infirmières"


Soins Gérontologie
Vol 13, N° 71  - mai-juin 2008
pp. 20-23
Doi : SGER-06-2008-00-71-1268-6034-101019-200806325
Exercer en gériatrie, de la vocation et du hasard
 

Éric Fiat
[1] Philosophe, maître de conférences, responsable du master de philosophie pratique, option éthique médicale et hospitalière, Université Paris-Est, Marne-la-Vallée (77)

Résumé

C’est plus souvent par défaut ou par hasard que par volonté ou vocation que les soignants exerçent en gériatrie. Pour autant, cela ne porte pas forcément préjudice à la qualité des soins qui seront prodigués car, non seulement la vocation peut se perdre et ne garantit pas la qualité d’un soignant, mais aussi exercer en gériatrie sans vocation ne voue pas forcément à être mauvais dans sa pratique. Les hasards de la vie peuvent aussi créer des vocations et faire en sorte qu’un champ d’exercice a priori non choisi devienne lieu de plaisir et d’épanouissement pofessionnel.


Mots clés : Exercice professionnel , Gériatrie , Hasard , Personne âgée , Soignant , Vieillesse , Vocation


Il semble que ce soit de plus en plus rarement par vocation que l’on exerce en gériatrie. Comment du reste nos futurs infirmiers ou infirmières pourraient-ils(elles) échapper aux représentations que leur époque se fait du grand âge ? Représentations étonnamment clivées, par lesquelles ou bien l’on célèbre des vieux qui ne sont pas vieux – et les couvertures de bien des magazines spécialisés nous reviennent en mémoire, où des seniors étonnamment séduisants nous sourient de toutes leurs dents –, ou bien l’on déplore ce naufrage que serait la vieillesse, menant à une vie « qui n’est plus une vie », « à une vie de légume »1, et tous nos contemporains d’être saisis par le spectacle de vieillards attendant la mort dans un mouroir. Enfermé dans cette unique et rigoureuse alternative, comment notre futur soignant pourrait-il bien choisir de travailler en service gériatrique ? Car les seniors n’ont nul besoin de lui, et les vieillards le rebuteraient plutôt ! Que les personnes âgées hospitalisées dans les services gériatriques ne ressemblent généralement pas plus aux seniors triomphants qu’aux mourants aphasiques, c’est là une vérité que seule l’expérience pourrait lui apprendre. Mais cette dernière, il est peu probable qu’il choisisse de la faire, et plus vraisemblable qu’elle s’impose à lui.

Aussi est-ce plus souvent par hasard ou par défaut que par vocation que l’on exerce en gériatrie. Ah, le charme du travail en pédiatrie et même en néonatologie, l’attrait de ces bouleversants petits corps qui s’agitent et qui ne sont que promesses, et les gratifications qu’on en obtient ! Ah, la tristesse du travail en gériatrie, la répulsion qu’inspirent ces corps abîmés qui ne sont que souvenirs, et le peu de gratitude en retour.

On pourra répéter à loisir que pareille présentation des deux exercices est plus une représentation qu’une réalité. On risque de la faire en pure perte tant il est évident que l’enfant qui promet a plus de charme que le vieux qui oublie, qui s’oublie et que l’on oublie, tant il est vrai qu’il est plus facile de faire une promesse que de la tenir.

Le métier, un choix ou une assignation ?

Il est donc devenu rare que l’exercice en gériatrie soit un choix. On ne le choisissait d’ailleurs pas plus quand s’occuper des vieillards était un devoir, une tâche inspirée par l’amour du prochain et, par exemple, le devoir de ces sœurs qui œuvraient à l’Hôtel-Dieu ou à la Charité. Mais c’est qu’alors il était rare que l’on choisisse son “emploi”. Qu’il fût imposé par le rang de naissance dans une famille noble – et on était alors homme d’épée ou de robe –, par le sexe, par l’origine sociale – et tel fils de Jean-Sébastien Bach devint musicien à peu près comme ce fils de cordonnier devint cordonnier –, ou par un appel venu de Dieu (une vocation, le mot venant bien sûr du vox, vocis des latins, qui signifie “voix”), dans tous les cas l’emploi n’était pas le résultat d’un choix.

On peut dire en effet que les sociétés traditionnelles imposaient aux hommes comme des fonctions, de même que la Comédie Française de jadis attribuait des rôles aux comédiens : jeune premier, jeune première, premier valet de comédie, second valet de comédie, tragédien, tragédienne, soubrette, comique… Notre société moderne en revanche, caractérisée par ce que Alexis de Tocqueville appelle un irrésistible processus d’égalisation des conditions, voudrait au contraire n’imposer aux hommes aucune fonction a priori, semblant vouloir retarder le plus qu’il est possible le moment de l’orientation2. En cela, elle est très fidèle au programme qu’un Mirabeau lui fixa en des temps très révolutionnaires, programme qui consistait à faire de l’instruction publique le moyen de former des hommes et non pas des boulangers, des musiciens, des infirmiers, des prêtres ou des diplomates.

Merveilleux progrès, en vérité ! Mais qui comme Tocqueville l’a fort bien montré, ne va pas sans quelque inconvénient : « Ils ont détruit les privilèges de quelques-uns ; ils rencontrent la concurrence de tous »3. La compétition pour la réussite sociale est la conséquence logique de l’égalité des chances. Et tôt ou tard, il faudra bien que de cette compétition certains sortent vainqueurs et d’autres vaincus. Or si certains métiers sont considérés comme gratifiants – qu’ils le soient pour des raisons symboliques ou pécuniaires, les deux types de gratification n’allant pas toujours de pair –, d’autres ne le sont certes pas. Et parce que notre époque est plus attentive à ce que vieillir fait perdre qu’à ce qu’il fait gagner, parce qu’elle fait apparaître le grand âge comme une charge plutôt que comme une chance, il est logique que les soignants qui exercent en gériatrie le fassent plus souvent par défaut plutôt que par volonté, par hasard plutôt que par vocation.

Lumières et ombres de la vocation

Mais faut-il le regretter ? Pas forcément, et ce tout d’abord parce que qui a une vocation peut la perdre. Ensuite parce qu’être soignant par vocation ne garantit nullement que l’on soit pour cela nécessairement bon soignant. Enfin parce que le fait de le devenir sans vocation ne voue pas forcément à être mauvais soignant.

Perdre sa vocation était d’après les Pères de l’Eglise le plus grand des maux qui pouvaient arriver au moine. Cette perte l’exposait à l’acédie, cette mauvaise fatigue, cette lassitude à laquelle nul repos n’est remède. Car on peut imaginer qu’à la bonne fatigue, celle du sportif ou de l’amant victorieux, réponde cette souveraine potion qu’est le sommeil du juste. Mais qui souffre d’acédie dort du sommeil de l’injuste, c’est-à-dire mal. Comme l’écrit saint Jean Climaque : « Chacune des autres passions peut être vaincue par une vertu déterminée ; mais l’acédie est pour le moine une mort qui l’enserre de tous côtés »4. On opposait alors à la gourmandise, la frugalité ; à la colère, la douceur ; à l’avarice, la générosité ; à la luxure, la chasteté. Mais qu’opposer à la lassitude ?

On n’ignore pas la revendication des infirmières d’il y a quelques années, et même on la comprend ô combien de n’être « ni bonnes, ni nonnes, ni connes ». Mais comment ne pas reconnaître dans cette acédie le burn-out, cet épuisement professionnel dont on parle aujourd’hui ? Impression que tout cela n’a plus de sens, qui conduit le moine à « un accablement, une incurie, un dégoût, une langueur dans la psalmodie, une indifférence dans la prière », ou bien encore à « une réduction de ses gestes à leur simple mécanique »5.

Le contexte a changé, certes. Mais ces deux attitudes sont bien celles du soignant épuisé qui soit répugne au soin, soit le mécanise. Ce constat a été fait par Jean Cocteau qui, hospitalisé pendant le tournage de La Belle et la Bête, écrivit : « Étrange psychologie que celle des bonnes sœurs. La véritable bonté leur est interdite. Un mécanisme de bonté la remplace. Le malade souffre la nuit. Qu’il attende la visite. C’est un automate drapé de linges qui entre dans la cellule, qui la range et qui en sort »6.

Or il est évident que nul plus que celui qui eut la vocation, et la perdit, n’est exposé à pareille démobilisation. Il faut avoir été enchanté pour souffrir de désenchantement. De sa future fonction, notre soignant ayant la vocation était tombé amoureux avant même de l’avoir exercée, comme Tamino de Pamina dans La flûte enchantée, au vu de son seul portrait. La veille du premier jour, notre belle âme se prépare à la pure rencontre d’un pur soignant, soignant purement une pure personne âgée purement reconnaissante d’avoir été soignée… Las ! Parce que le réel perçu est toujours plus riche que l’image imaginée7, il est toujours surprenant, et souvent décevant. Thème bien connu : il n’est pas de réalisation d’un désir qui ne s’accompagne d’une menue déception, d’un léger désappointement. Car le passage de l’imaginaire au réel est toujours passage de l’absolu au relatif, du pur à l’impur, de l’intense au précaire, du simple au complexe, du parfait à l’imparfait. Parce que notre soignant a imaginé ses actions avant de les accomplir, parce qu’il s’est imaginé que soigner les personnes âgées serait chose absolument simple, et que les personnes âgées elles-mêmes seraient personnes absolument simples, il fallait qu’il fît l’épreuve de la désillusion, de la déception, du désenchantement.

Et puis il y a le nombre des années, ce temps qui passe qui, comme disait Sacha Guitry, fait passer les plus belles amours « du champagne à la tisane ». Ce temps qui « aux plus belles choses se plaît à faire un affront »8, ce temps qui agit sournoisement et qui transforme petit à petit la vocation en métier, le métier en travail, et le travail en “turbin”…

Il faut encore ajouter que le fait d’être soignant en gériatrie par vocation ne garantit nullement le fait d’être un bon soignant. Le risque est de ne voir dans le malade que l’occasion de répondre à sa vocation. Et que l’on soigne le vieillard à la Charité au nom de Dieu, par amour du prochain, ou dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) au nom de l’humanité, par respect pour la dignité d’autrui, ne change rien à l’affaire. Dans les deux cas, l’irréductible singularité de la personne soignée sera méthodiquement méconnue. Ce fait est là encore parfaitement reconnu par Cocteau qui remarquait dans la suite du texte cité plus haut qu’aux bonnes sœurs […] « le moindre geste de l’âme semble impossible, comme à nombre de comédiens le moindre geste en dehors du rôle qu’ils jouent (ramasser un chapeau qui tombe en scène, etc.). Les bonnes sœurs soignent la chambre du malade. Elles ne soignent pas le malade. Son cas est trop individuel. Il exigerait de l’initiative. L’initiative fausserait le mécanisme et leur semblerait un crime de lèse-majesté envers le médecin chef ou la mère supérieure »9.

Et il faut enfin constater que le fait de devenir soignant sans vocation ne voue pas forcément à être mauvais soignant. Car comme le disait Aristote10, c’est par l’acquisition d’habitudes que se construit l’être humain. L’habitude, cette seconde nature, permet à l’homme de se transformer, petit à petit. Et de même que c’est en forgeant que l’on devient forgeron, c’est en soignant que l’on devient soignant. L’habitude est une bonne chose : le mouvement prolongé ou répété devient graduellement plus rapide et plus assuré, on s’approche, comme certains soignants, de la virtuosité, d’un rapport plus “délié” aux choses, même si l’habitude n’aura jamais l’infaillibilité de l’instinct qui, avec Aristote, pourrait être nommé première nature. Il n’y a pas d’instinct du soin, mais l’habitude de soigner peut faire faire de grandes et belles choses. Parce que l’on ne devient pas bon par décret de la volonté, mais par de successives inflexions de sa nature première, par infléchissements.

On a pu devenir soignant en gériatrie par hasard, et même par défaut. Voilà qui n’empêche pas de découvrir au fur et à mesure du temps le mystérieux plaisir de rendre des services à des personnes âgées réelles, lesquelles qui, par le miracle des soins qui leur sont prodigués, vous accordent une gratitude et une confiance qui sont comme une grâce : quelque chose que l’on n’a pas recherché et qui vous échoie. Cette confiance invite au dévouement qui, à son tour, invite à la confiance. Difficile, voire impossible de déterminer qui a la première place, de la confiance et du dévouement. Ils s’entretiennent l’un l’autre comme s’entretient un feu, ce “feu sacré” qui brûle au cœur de celui ou de celle qui aime son travail, tout simplement et malgré tout.

La confiance, un don précieux despersonnes âgées

On n’était pas allé en gériatrie par vocation, parce qu’on vivait dans une époque qui semblait avoir pour maxime le célèbre mot cornélien que l’on sait : « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ? »11. Mais voilà qu’on réalise au contact des vieux réels que l’on doit soigner, que la vieillesse est autre chose que ce que les médias nous disaient à loisir. La vieillesse s’inscrit dans la logique métamorphique de la vie : une chose, un objet inerte ne se vieillissent pas : ils s’usent. Tout au plus subissent-ils le temps, mais ils n’en font rien. Et malgré les expressions bien connues de “vieux machin”, “vieux débris”, “vieille chose”, on distinguera utilement la vieillesse de la vétusté, un vieillard d’une vieillerie et la fatigue de l’usure. Car si toute fatigue est une petite vieillesse, cette dernière est la fatigue des fatigues, une fatigue qui récupère mal. Les objets n’ont pas d’âge, ils ont une date ; ils ne sont ni en forme ni pas en forme, ils ont une forme. Les vieillards sont rarement en forme, et souvent l’âge déforme, corrompt, change, abîme, défait. Toutes ces altérations sont cependant signes de vie ! On s’attendait à devoir “prendre en charge” les personnes âgées comme on prend en charge un objet, et voilà que les prenant en compte, on réalise qu’elles ont à nous donner quelque chose de précieux, d’infiniment précieux : une confiance qui oblige, et grandit à la fois, et c’est comme si notre cœur était à la fois enflammé par un vin chaleureux et rafraîchi par une eau pure.

Conclusion

Jean Guitton disait de l’amour qu’il est « un hasard auquel le cœur a cru »12 ; et Paul Ricoeur de sa foi qu’elle fut « un hasard transformé en destin par un choix continu »13. C’est ainsi qu’on voudrait conclure. En disant qu’on peut acquérir petit à petit quelque chose comme une foi, c’est-à-dire une confiance et une fidélité à l’égard d’un métier qu’on aurait peut-être pas a priori choisi. Cela suppose bien sûr qu’on puisse le faire dans de bonnes conditions et que la pauvreté en effectifs soignants ne soit pas telle qu’elle condamne presque à cette mécanisation du soin que nous dénoncions plus haut. Car on peut imaginer nourrir les vieillards à l’aide d’une machine14 ou les laver à l’aide d’une autre. La “prise en charge” d’un corps lourd est chose difficile à une frêle infirmière ! Mais alors quelque chose d’essentiel manquerait. Car nourrir un homme ce n’est pas que remplir un ventre, laver une femme ce n’est pas la même chose que nettoyer une chambre : dans les deux cas, il s’agit d’honorer une personne. On ne remercie d’ailleurs pas une machine. Qu’on puisse cependant rendre au vieillard la capacité d’exprimer sa reconnaissance, et cette spirale du dévouement et de la confiance de se recréer petit à petit.

Car comme le disait Amiel en son Journal : « C’est en donnant qu’on se trouve. Vivre et communiquer la vie, c’est là le devoir de l’homme ». […] « Un peu plus ou un peu moins de connaissances, d’indépendance, de réputation, de satisfaction du cœur, qu’importe ? C’est d’avoir fidèlement servi, d’avoir essuyé des larmes, consolé, fortifié, relevé, éclairé, d’avoir répandu la vie, augmenté la joie, multiplié la lumière, en un mot d’avoir beaucoup aimé qui est la chose nécessaire »15.

Il est donc des hasards qui peuvent créer des vocations. Voilà ce à quoi l’on croit et espère avoir fait un peu croire par ces quelques lignes.


1
On remarquera que pareille expression fait déchoir l’homme en dessous même de la bête.
2
Et la Comédie française d’aujourd’hui permet à ses membres une remarquable polyvalence de rôles, de sorte que le comédien ayant joué Dom Juan un soir, peut très bien être appelé le lendemain à incarner Scapin. Chose impossible jadis !
3
Tocqueville A. (de) De la démocratie en Amérique. Paris : Flammarion, 1981, tome II : 122.
4
Saint Jean Climaque. L’échelle sainte. Abbaye de Bellefontaine, 1978, XIII, 2 : 148.
5
Saint Jean Climaque. Op cit. : 149.
6
Cocteau J. La Belle et la Bête. Journal d’un film. Paris : Éditions du Rocher, 1989 : 141-2.
7
Comme Jean-Paul Sartre l’a si bien démontré dans L’imaginaire. Paris : Gallimard, Coll. Folio Essais, 1986 (édition originale, 1940) et Nicolas Grimaldi mieux encore dans son Bref traité du désenchantement. Paris : PUF, 1998.
8
Corneille P. Stances à Marquise. Poésies choisies.
9
Cocteau J. Op. cit. : 144.
10
Aristote. De la mémoire. In Petits traités d’histoire naturelle. Paris : G.F. Flammarion, 2000 : 115-6.
11
Corneille P. Le Cid, acte 1, scène 4. Paris : Gallimard, Folio plus classiques, 2004.
12
Guitton J. Le livre de la sagesse et des vertus retrouvées. Paris : Librairie académique Perrin, coll. “Pocket”, 1998 : 48.
13
Ricœur P. Entretien avec Olivier Abel. In Présence protestante : “Le tragique et la promesse”, 15 et 22 décembre 1991.
14
Pareille machine n’était pas très au point au moment des Temps modernes de Charlie Chaplin. Mais on peut imaginer que des progrès ont été faits. Et déjà le goutte-à-goutte…
15
Amiel. Journal intime, Lausanne : L’Âge d’homme, 1976-2002, 22 octobre 1856.





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