L’organisation socio-professionnelle des blocs opératoires n’est pas sans conséquences concrètes sur les performances qui y sont réalisées, quelle que soit l’excellence technique des équipes. Ce dossier traite du poids du facteur humain, émotionnel et relationnel, dans les incidents qui peuvent perturber le déroulement des opérations, voire affecter plus ou moins gravement les patients.
Il y a quelque 60 ans que le pouvoir absolu dont ont longtemps joui les chirurgiens en salle d’opération a été remis en cause par l’arrivée d’anesthésistes professionnels. Les conflits alors suscités sont encore sensibles aujourd’hui. On ne pouvait donc pas s’attendre (sauf exceptions, et il y en a) à ce que la professionalisation des infirmières soit plus facilement acceptée. Que celles auxquelles étaient dévolues les tâches accessoires et périphériques deviennent de véritables partenaires de soins n’est pas encore acquis chez bien des opérateurs, comme on le voit dans l’accident rapporté par Michel Cepisul dans ce dossier. À ce propos, l’auteur fait très utilement le point sur le partage actuel des responsabilités juridiques entre le chirurgien, le cadre de santé et l’infirmière, alors même que le chirurgien a passé outre l’avertissement de l’infirmière. D’ailleurs, la posture du chirurgien comme héros solitaire, seul responsable, est désormais remise en question à bien des occasions. Ainsi en va-t-il lors des infections post-opératoires qui obligent à considérer l’activité chirurgicale comme une intervention collective où l’aide-soignante chargée du “ménage” a aussi sa part.
On retrouve ici des catégories qui sont celles de la société ordinaire, bien que les blocs opératoires soient ressentis comme des mondes à part : d’un côté les actes masculins, créateurs et valorisants, de l’autre les tâches domestiques d’entretien, répétitives, dévolues aux femmes. Dans ces territoires hors du commun que sont les salles d’opération, les rapports de séduction entre hommes et femmes ne sont pas très différents de ce qu’ils sont dans la société globale. Mais, comme le rappelle Nicolas Le Verge, ils se produisent dans un contexte où les affects sont démultipliés par la nature même de l’activité professionnelle en cause.
Résister à la séduction des chirurgiens permettrait-il aux Ibode d’affirmer leur identité professionnelle tout en préservant l’esprit d’équipe ? Le recours à l’équipe est en tous cas, d’après Emmanuelle Grollau, le meilleur moyen de lutter contre le stress et le risque de burn out, lorsque la réalité des conditions de travail entre par trop en contradiction avec les aspirations des soignants.
Décrire très précisément ces conditions de travail est nécessaire pour avancer. C’est en multipliant et en comparant les observations concrètes, au ras du terrain, mais aussi en regardant ce qui se passe dans d’autres cultures (voir ici l’étude américaine rapportée par le Dr Pouliquen sur les attitudes des infirmières et des médecins vis-à-vis de leur collaboration éventuelle) qu’on pourra mettre en évidence les mécanismes de freinage qui s’opposent encore chez nous à l’évolution en cours.
Comportements de groupe et relations d’équipes au bloc opératoire
- Regard d’une ethnologue sur le métier d’Ibode
- Les conditions de travail au bloc opératoire, source potentielle de stress et de dégradations relationnelles
- Infections nosocomiales et culture hospitalière
- Les enjeux des rapports de séduction entre chirurgiens et infirmières au bloc opératoire
- Ressenti de la collaboration médico-infirmière dans le contexte péri-opératoire, une étude dans un hôpital du Middle-West américain
- Respect des compétences et communication au sein du bloc opératoire