Sociologie du travail Volume 50, numéro 4 pages 489-504 (octobre-décembre 2008)
Doi : 10.1016/j.soctra.2008.09.002 | | | Surveiller en éradiquant : l’importance des « médiateurs de la surveillance » et des réseaux informels dans la surveillance des risques sanitaires et environnementaux Surveillance by eradication: The importance of “surveillance mediators” and informal networks in monitoring health and environmental risks | |
Giovanni Prete a, b 
a Centre de sociologie des organisations, CNRS – Institut d’études politiques de Paris, 19, rue Amélie, 75007 Paris, France b INRA/SAD-APT (équipe PRAxis), bâtiment EGER, avenue Lucien-Brétignières, BP 1, 78850 Thiverval-Grignon, France
Les dispositifs de surveillance sont devenus un des principaux modes d’action publique vis-à-vis des risques sanitaires et environnementaux. Leur fonctionnement repose souvent sur la coopération entre des acteurs aux intérêts contradictoires. Cet article analyse les modalités de cette coopération lorsque ni la coercition, ni les incitations ne suffisent à l’assurer. L’étude du suivi d’un virus attaquant des cultures agricoles met en évidence l’existence d’arrangements par rapport aux cadres formels de la surveillance. Ces arrangements, qui rendent possible la circulation de l’information sanitaire, sont favorisés par l’activité d’acteurs — qualifiés de « médiateurs de la surveillance » — qui, grâce à un ancrage local durable et des compétences techniques, articulent différents mondes sociaux. L’article montre ainsi la nécessité de prendre en compte la nature politique des données recueillies au cours des activités de surveillance et d’étudier en détail les traductions multiples dont elles font l’objet et qui sont les conditions de leur recueil. Surveillance measures, now a major form of public action in relation to health and environmental risks, often rely on cooperation among parties with contradictory interests. This cooperation is analyzed in cases when neither coercion nor incentives suffice to obtain it. A study of an attack by a virus on crops has brought to light arrangements that contrast with the formal setup for surveillance. These arrangements made it possible for health-related information to circulate. They were facilitated by the activity of “surveillance mediators” who were able — thanks to their durable local roots and their technical qualifications — to relate to different social worlds. Light is thus shed on the need both to take into account the political nature of the data collected during surveillance activities and to examine the many forms they take — forms that are the very conditions for data collection.
Mots clés : Surveillance, Risque, Agriculture, Marginal-sécant, Médiateur, Pathogène des plantes, Biosécurité, France Keywords : Surveillance, Health and environmental risks, Agriculture, Cross-cutting ties, Mediator, Plant pathogens, Biosecurity, France
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Nous ne discuterons pas dans cet article de ces concepts, de leur pertinence et de leur utilisation, qui ont pu faire l’objet d’un regard critique. Pour une tentative de conceptualisation, voir Grmek, 1993Grmek M.D. Le concept de maladie émergente History and Philosophy of the Life Sciences 1993 ; 15 : 281-296
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Cette tendance est très claire dans le domaine de la santé animale. Dans le domaine végétal, généralement moins connu, il existe aujourd’hui des normes internationales (CIPV) et un ensemble de projets internationaux (par exemple, les projets « Daisie », « Invasive Specie s », ou le programme « Biovigilance » du ministère de l’Agriculture française (Delos et al., 2005Delos M., Hervieu F., Folcher L., Micoud A., Eychenne N. Dispositif de surveillance biologique du territoire pour le suivi des ravageurs des cultures en France Montpellier: CIRA (2005).
Cliquez ici pour aller à la section Références) qui visent à encadrer les activités de surveillance des maladies émergentes, que celles-ci soient qualifiées d’espèces invasives, exotiques ou nuisibles.3
A. Woods signale, par exemple, qu’en 1922 comme en 2001, de nombreux éleveurs cachèrent les cas de foot and mouth disease aux autorités sanitaires du Royaume-Uni (Woods, 2004Woods A. A Manufactured Plague: The History of Foot and Mouth Disease in Britain Londres: Earthscan (2004).
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Dans le domaine sanitaire, et plus particulièrement dans les domaines de la santé humaine et de la santé animale, il existe plusieurs tentatives définitionnelles et typologiques de la surveillance : voir par exemple Dufour et La Vieille, 2000Dufour B., La Vieille S. Epidemiological Surveillance of Infectious Diseases in France Veterinary Research 2000 ; 31 : 169-185
Cliquez ici pour aller à la section Références ; Thurmond, 2003Thurmond M.C. Conceptual Foundations for Infectious Disease Surveillance Journal of Veterinary Diagnostic Investigation 2003 ; 15 : 501-514
Cliquez ici pour aller à la section Références. Dans cet article, nous emploierons indifféremment les termes de surveillance et d’épidémiosurveillance pour décrire un ensemble assez large d’activités à savoir « toute activité de collecte et de compilation de données sur la présence et le développement d’un pathogène dans une zone géographique délimitée ». Cette définition positive ne dénie pas la pertinence, quand il s’agit d’interroger la nature d’une institution ou d’une activité, de distinguer par exemple la veille sanitaire, de la surveillance ou de la police (Buton, 2006Buton F. De l’expertise scientifique à l’intelligence épidémiologique : l’activité de veille sanitaire Genèses 2006 ; 65 : 71-91
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Cet article est basé sur un travail d’enquête approfondi mené depuis 2004 en utilisant des techniques variées. Nous avons rencontré plus de 70 personnes dans le cadre d’entretiens semi-directifs, de manière parfois répétée. Nous avons également pu assister à des réunions regroupant plusieurs des acteurs interrogés. Enfin, nous avons collecté, à chaque fois que cela était possible, des documents d’archives permettant de tracer l’activité de ces personnes depuis la fin des années 1990.6
Par acteurs concernés, nous nous référons ici aux acteurs qui se sont révélés actifs dans les systèmes d’acteurs concrets mis en évidence au cours de l’enquête. Il serait évidemment intéressant de s’interroger sur les raisons de l’absence de certains acteurs dans ces systèmes alors que leur participation pourrait être attendue. Cette réflexion dépasserait cependant l’objectif de cet article.7
À ce titre, les plants de tomate qui entrent en France doivent être accompagnés d’un passeport phytosanitaire qui atteste de leur propreté au regard du virus et de l’insecte.8
B. tabaci est un aleurode ou mouche blanche mesurant de 1 à 2mm de long à l’âge adulte. Polyphage, il se nourrit en piquant et en suçant la plante hôte sur laquelle il se trouve. Plusieurs espèces d’aleurodes existent, Trialeurodes vaporariorum et B. tabaci sont présents en France. B. tabaci occasionne des dégâts directs qui fragilisent les plantes. Il est porteur de nombreux virus dont le plus dangereux est le TYLCV . Ce virus provoque un jaunissement et/ou un enroulement des feuilles de tomate. Infectée, la plante voit son développement bloqué et ne produit plus de fruits.9
La France produit alors 550000tonnes de tomate en frais par an, plus de 80 % sous serres. Dans la zone concernée, il y a environ 150 producteurs de tomate sous serre en 2003.10
De manière plus indirecte, un producteur qui révèle que sa serre est contaminée court le risque d’être accusé par d’autres producteurs d’être responsable de l’infestation de leurs serres. Cela est arrivé à l’automne 2004 dans la situation étudiée. Pour un traitement plus détaillé de cette affaire qui illustre un processus de judiciarisation des relations entre acteurs nous renvoyons à Prete et Barbier, 2004Prete G., Barbier M. Du conflit en situation de crise comme révélateur des transformations d’un système professionnel Communication aux journées d’étude « Les conflits d’usage et de voisinage » Paris: INRA (2004).
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Nous adoptons ici la conception de G. Simmel de la confiance telle que définie dans son texte sur le secret et les sociétés secrètes (Simmel, 1999Simmel G. Sociologie : étude sur les formes de la socialisation Paris: Puf (1999).
Cliquez ici pour aller à la section Références). La confiance est « une hypothèse sur une conduite future, assez sûre pour qu’on fonde sur elle l’action pratique, la confiance est aussi un état intermédiaire entre le savoir et le non-savoir sur autrui. Celui qui sait tout n’a pas besoin de faire confiance, celui qui ne sait rien ne peut raisonnablement même pas faire confiance ». Dans ce cadre, la confiance est très liée au savoir que l’on a sur autrui. Dans ce texte, pour G. Simmel, les relations sociales ne sont possibles que parce que les individus savent des choses les uns des autres : c’est l’image que l’on a de l’autre qui structure nos relations avec lui et ce sont nos relations avec lui qui déterminent nos images (p. 349).12
Nous avons considéré que la station pouvait être analysée comme un acteur collectif dans la mesure où il y avait, au regard des enjeux de la situation, une forte cohérence des visions et prises de position de ses membres et un accord partagé des décisions prises par son directeur.13
L’idée exprimée est qu’un carreau cassé dans une serre étant un lieu potentiel d’introduction du vecteur du TYLCV, il est possible que des plantes malades se trouvent dans des allées secondaires, à proximité de vitres brisées.14
De fait, le dispositif épidémiologique s’apparente à une expérimentation qui « rend floue la ligne entre le laboratoire et le champ » (Henke, 2000Henke C.H. Making a Place for Science: the Field Trial Social Studies of Science 2000 ; 30 : 483-511 [cross-ref]
Cliquez ici pour aller à la section Références) et au cours de laquelle les scientifiques doivent, pour pouvoir réaliser leur expérimentation, sortir de leur rôle de chercheur de laboratoire pour endosser celui de technicien.15
Dans cette littérature, le raisonnement est fonctionnaliste : il y a nécessité dans une organisation que des personnes soient chargées de relations avec l’environnement, que cela soit explicitement spécifié ou non, que ces activités soient routinières ou non.16
H. Jamous étudie la réforme des études médicales et des structures hospitalières. Il insiste, dans ce processus, sur le rôle de marginaux et défavorisés du système médical, en montrant notamment comment leurs représentants poussent la réforme par leur accès à plusieurs lieux de pouvoir et de décision (Jamous, 1969Jamous H. Sociologie de la décision. La réforme des études médicales et des structures hospitalières Paris: Éditions CNRS (1969).
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Pour eux, il est capital de considérer l’environnement comme constitué par l’action des membres de l’organisation, et dans lequel ils jouent à la fois le rôle de « porte-parole des » et de « représentants auprès des » segments concrets de l’environnement (Friedberg, 1993Friedberg E. Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l’action organisée. Paris: Le Seuil (1993).
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Dans cette section, nous ne discutons pas de l’analyse des réseaux sociaux, une autre approche s’étant très sérieusement intéressée à décrire et analyser le rôle des acteurs (brokers ) qui sont à la frontière de systèmes d’action— par exemple Gould et Fernandez, 1989Gould R.V., Fernandez R.M. Structures of Mediation: A Formal Approach to Brokerage in Transaction Networks Sociological Methodology 1989 ; 19 : 89-126 [cross-ref]
Cliquez ici pour aller à la section Références. Notre terrain d’enquête, marqué par des jeux importants autour de la rétention d’information, ne nous a pas permis d’utiliser les outils qu’elle propose. Plusieurs acteurs ayant refusé d’identifier nommément des personnes avec lesquelles elles étaient en relation, cela rendait difficile la reconstitution des réseaux de circulation d’information.19
Ce qui est considéré comme motivant les acteurs, c’est ce qu’ils indiquent comme les motivant en situation. Cette perspective a également orienté des travaux sur l’intermédiation dans d’autres domaines, comme la sociologie de l’art (Hennion, 1983Hennion A. Une sociologie de l’intermédiaire : le cas du directeur artistique de variétés Sociologie du travail 1983 ; 25 : 459-474
Cliquez ici pour aller à la section Références et Hennion, 1993Hennion A. La passion musicale : une sociologie de la médiation Paris: Métailié (1993).
Cliquez ici pour aller à la section Références). Notons que dans une perspective proche, des travaux de sociologie des sciences ont mis en avant les supports matériels sur lesquels reposent les collaborations entre mondes sociaux (Fujimura, 1992Fujimura J.H. Crafting Science: Standardized Packages, Boundary Objects, and “Translation” Science as Practice and Culture Chicago: The University of Chicago Press (1992).
168-211
Cliquez ici pour aller à la section Références et Star et Griesemer, 1989Star S.L., Griesemer J.R. Institutional Ecology, “Translations” and Boundary Objects: Amateurs and Professionals in Berkeley’s Museum of Vertebrate Zoology, 1907–1939 Social Studies of Science 1989 ; 19 : 387-420 [cross-ref]
Cliquez ici pour aller à la section Références).20
Certains ingénieurs de la station expérimentale ont même, au début de leur carrière, travaillé directement en tant que techniciens d’appui aux producteurs. On retrouve là des éléments mis en évidence par D. Chilshom pour caractériser les propriétés d’un système qui favorisent les échanges informels : existence de lieux formels permettant la rencontre des individus ; mobilité des individus entre les organisations qui apportent des relations et des manières de travailler (Chisholm, 1989Chisholm D. Coordination Without Hierarchy Berkeley: University of California Press (1989).
Cliquez ici pour aller à la section Références, p. 122–124).21
Soulignons que l’analyse stratégique n’implique pas de ne pas considérer de tels accords sur des valeurs ou des sentiments — cf. la mise au point au chap. 7 de Friedberg, 1993Friedberg E. Le pouvoir et la règle. Dynamiques de l’action organisée. Paris: Le Seuil (1993).
Cliquez ici pour aller à la section Références. Opposée à la mobilisation de valeurs exogènes dans la compréhension du social, elle laisse une place à la « normativité ordinaire endogène » (Reynaud et Richebé, 2007Reynaud J.-D., Richebé N. Règles, conventions et valeurs. Plaidoyer pour la normativité ordinaire Revue française de sociologie 2007 ; 48 : 3-36
Cliquez ici pour aller à la section Références). Cependant, elle y fait peu de place dans sa définition du « marginal-sécant ».22
Nous reprenons ici les termes d’un responsable du service de la PV qui, en 1964, dans la revue professionnelle Phytoma (no 162), défend la nécessité de mettre en place des organisations professionnelles de lutte contre les maladies des plantes.23
On renvoie ici à des catégories qui sont souvent utilisées par les acteurs pour indiquer la frontière de leurs activités. La sociologie des sciences et des controverses a bien montré depuis 20ans comment ces frontières sont poreuses et l’objet d’un travail continu des acteurs.24
En France, un décret récent en attente d’application (novembre 2006) relatif à l’épidémiologie dans le domaine de la santé sanitaire animale et végétale vise à encadrer les activités de surveillance en mettant en place des réseaux de surveillance qui seraient alimentés par le travail d’autocontrôle et de traçabilité (Torny, 1998Torny D. La traçabilité comme technique de gouvernement des hommes et des choses Politix 1998 ; 44 : 55-71
Cliquez ici pour aller à la section Références) d’organisations sanitaires professionnelles auxquels les agriculteurs seraient obligés d’adhérer.25
Il s’agit alors de ne pas se limiter à une perspective critique — dominante par exemple dans le champ des surveillance studies , dont on trouvera un état des lieux dans états des lieux dans le numéro spécial de Contemporary Sociology (Marx, 2007Marx G.T. Desperately Seeking Surveillance Studies: Players in Search of a Field Contemporary Sociology 2007 ; 36 : 125-130 [cross-ref]
Cliquez ici pour aller à la section Références) — des formes de disciplinarisation (Staples, 1997Staples W.G. The Culture of Surveillance: Discipline and Social Control in the United-States New-York: St. Martin’s Press (1997).
Cliquez ici pour aller à la section Références) des populations et des sujets qu’implique la mise en place de dispositifs de surveillance. | |
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