Analyse des artefacts lithiques du site de Longgupo
Analysis of the Longgupo lithic industry
Éric Boëda a
b c
, Ya-Mei Hou b d
| pages | 98 |
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Résumé
Ce chapitre traite du matériel archéologique découvert lors des nos fouilles. Celles-ci nous ont permis d’individualiser 854 artéfacts lithiques répartis sur 30 niveaux archéologiques dans le secteur sud et 11 dans le secteur nord. Ces niveaux des deux secteurs sont très probablement contemporains, voire pour certains identiques. La disparité quantitative du nombre de couches entre les deux secteurs est simplement due au fait que seule la moitié inférieure de la zone nord a pu faire l’objet d’investigations complètes. De même le nombre d’artéfacts recueillis par niveau varie selon les surfaces fouillées, exceptés quelques cas où la densité de matériel est très importante malgré la faiblesse de la surface fouillée. C’est le cas de la couche C III’ 5 qui totalise 174 artefacts lithiques pour 2 m2. Au préalable de l’étude technologique des artefacts, il nous a semblé important, compte tenu des polémiques antérieures suscitées par l’ancienneté de ce site et ses implications sur la diffusion des premières populations hors d’Afrique, de procéder une analyse plurifactorielle croisant tout un ensemble de données provenant de la stratigraphie, des processus taphonomiques (perturbations post-dépositionnelles), de l’analyse de processus naturels susceptibles de produire des éolithes, de l’expérimentation et de l’analyse techno-fonctionnelle du matériel. La stratigraphie atteste d’une inter-stratification claire de niveaux fluviatiles fins et grossiers avec un tri granulométrique souvent très net pour ces derniers. Le matériel archéologique se retrouve dans un grand nombre de cas à l’interface de ces couches, soit à la base d’une matrice argileuse, reposant sur le dépôt grossier antérieur, soit dans la partie superficielle d’un dépôt argilo-sableux sous les dépôts grossiers suivants. Les perturbations post-dépositionnelles mises à jour lors des fouilles de 2003/2006 ne peuvent être à elles seules productrices d’éolithes. Une analyse sur 6 m2 dans le lit actuel de la rivière, situé en contrebas du site, a montré que les caractères techniques des éolithes retrouvés ne peuvent en aucun cas être confondus avec les caractères techniques des artefacts retrouvés dans le site. De même, sur le plan quantitatif, pour 6 m2 fouillés dans le chenal actif de la Miaoyu he, nous avons récolté une vingtaine d’éolithes alors que sur la trentaine de mètre carré fouillés dans le site nous avons 854 artefacts lithiques ; une couche ayant à elle seule livré 184 artefacts sur 3 m2. Lors de la phase expérimentale, en adoptant les mêmes conditions de ramassage, dans le même chenal, nous nous sommes très vite rendu compte de la rareté des types de volume adéquat généralement utilisés sur le site et de la nécessité d’utiliser certains processus opératoires pour s’en approcher. Par ailleurs, la dureté à la taille et la présence de nombreux plans de fissure naturelle du calcaire triasique explique aussi le choix des différents processus opératoires et le très grand nombre d’accidents de taille, dont ceux obtenus lors de la percussion bipolaire. Si la matière première utilisée est dans 90 % des cas le calcaire triasique présent dans l’environnement immédiat sous forme de galets ou de blocs fragmentés, 10 % des outils sont produits sur des matières premières exogènes – calcaires siliceux ou gréseux, grès quartzite, chaille, roche volcanique – absentes dans l’environnement proche du site. Ces matières premières ont été introduites sous forme d’outils : galets aménagés, grands éclats retouchés, éclat à dos à double troncature, plaquette à tranchant bifacial latéral, etc. Les 854 artefacts se répartissent en 6 catégories d’objets : galets aménagés à tranchant transversal : 39 %, galets aménagés à tranchant latéral : 2 %, éclats unipolaires : 27 %, objets bipolaires (hémi-blocs, hémi-galets dont certains galets plats sont qualifiés de « split », « quartier d’orange », éclats et fragments divers) : 17 %, fragments issus du débitage de blocs ou de galets : 13 %, percuteurs : 2 %. Lorsque l’on s’attache au décompte de chacun des secteurs respectifs, les pourcentages sont similaires indiquant une forte homogénéité des ensembles archéologiques dans l’ensemble du site. La situation est légèrement différente lors de la comparaison d’un ensemble archéologique à l’autre pour un même secteur. En effet, de légères différences apparaissent quant aux pourcentages des pièces bipolaires et des éclats unipolaires. Ces différences semblent plus d’ordre aléatoire, comme le taux de fréquence des accidents de taille dans le débitage bipolaire, ou conjoncturel, tel le choix des schèmes opératoires pour parvenir aux galets aménagés suivant la disponibilité en matière première. Cette affinité technique entre chacun des ensembles archéologiques tend à montrer une grande stabilité des connaissances techniques à travers le temps. La catégorie des galets aménagés est de loin la plus importante et, exceptés certains éclats issus d’un débitage intentionnel, elle semble regrouper très certainement l’ensemble des outils. Pour éviter que ces outils soient enfermés dans une catégorisation typologique restrictive et sémantiquement dénuée de sens, nous avons préféré à l’appellation de galet aménagé la notion de matrice. Une matrice est un arrangement ordonné d’un ensemble de caractères techniques, sous forme d’un volume aussi proche que possible de celui du futur outil. La phase matrice est générative d’une phase de confection de l’outil. Cette dernière phase peut s’avérer inutile dans le cas où la phase matrice inclut dans son arrangement sa fonctionnalisation. Autrement dit, la notion de matrice permet de dissocier la phase de mise en place d’un volume prédéterminé, comme le serait une lame, un éclat Levallois ou une pièce bifaciale, et la phase de confection qui consisterait à mettre en place le type de tranchant transformatif recherché. L’outil est ainsi composé d’un artefact composé d’un volume spécifique et d’un tranchant intégré, d’un schème opératoire spécifique de la fonction qui lui est attribuée et d’un fonctionnement lié à au type de volume. Les variabilités observées portent sur la taille du volume allant d’un rapport de 1 à 20, et sur la morphologie ; la ligne de tranchant peut être dans une vue frontale, courbe, linéaire, sinueux, denticulé et, dans une vue transversale, courbe, linéaire, sinueux et avoyé, et sa longueur peut varier de 1 à 10. On distingue des matrices à biseau simple ou à biseau double. Dans le cadre de l’analyse technique des schèmes de production pour l’obtention de matrice à biseau simple, on observe une grande variabilité de schèmes de production que l’on peut diviser arbitrairement en deux étapes. La première étape consiste à s’approcher au plus près des caractères techniques de la future matrice grâce à cinq grands schèmes. Le premier schème (A) consiste en la sélection d’un galet ou d’un bloc possédant naturellement une partie des caractères techniques recherchés. Les caractères manquants sont obtenus à la suite d’aménagements divers, dont la percussion bipolaire dans 3 cas sur 5. Le second schème (B) consiste dans le débitage d’un éclat aux dépens d’un bloc présentant sur une surface une partie des caractères techniques requis pour la matrice. Le troisième schème (C) consiste dans le choix d’une plaquette aux dépens de laquelle on provoque un choc bipolaire créant les principaux caractères de la matrice. Le quatrième schème (D) consiste dans le choix d’un volume presque similaire à la matrice recherchée. Le cinquième et dernier schème (E) consiste dans le débitage d’un éclat aux caractères techniques très éloignés de ceux recherchés. En fonction de l’écart entre les intentions et la réalisation, une seconde étape peut s’avérer nécessaire. De façon générale, cette seconde étape met en place ou parfait le tranchant recherché, ce qui est rarement obtenu dés la première étape. Dans le cas de la recherche d’une matrice à biseau double, il est parfois nécessaire, pour aménager le second biseau, de rajouter une étape intermédiaire. La première étape reste, elle, identique, avec l’utilisation des cinq schèmes opératoires. En revanche, une nette différence existe dans le pourcentage du choix des schèmes. Dans le cas de la production d’une matrice à biseau simple, le schème A est majoritaire, suivi du schème D, alors que la situation est complètement inverse dans le cas d’une matrice à biseau double, le schème D étant dominant devant le schème A. Les éclats unipolaires présents à hauteur de 27 % proviennent de trois voies différentes. La plus importante est celle issue de la production de matrice. Les deux autres sont issues de schèmes de débitage, certains en rapport avec les quelques nucléus présents, d’autres, en matière première exogène, ont été produits à l’extérieur du site ; ils sont en général nettement plus grands. Les autres catégories sont dominées par les produits bipolaires constitués essentiellement d’accidents de taille. Pour résumer, il est possible de caractériser ces ensembles par : la recherche d’outils variés se différenciant les uns des autres par des volumes et des tranchants différents ; par des outils fabriqués à plus de 90 % aux dépens de deux types de supports : une matrice à simple biseau et une matrice à biseau double ; par des matrices obtenues selon différentes chaînes opératoires associant successivement si nécessaire à un schème de façonnage un schème de débitage. Si le calcaire triasique est dur à la taille et impose donc une forte contrainte, la diversité des schèmes opératoires apparaît comme une réponse « culturelle » diversifiée à cette contrainte et par des outils en roches exogènes. À l’échelle de la Chine, la comparaison de cette industrie est impossible du fait qu’il est le seul site de cet âge et de cette envergure à posséder autant de matériel. Le site de Majuangou, seul site comparable, est plus jeune de plusieurs centaines de milliers d’années et se situe à plusieurs milliers de kilomètres au nord, rendant caduque toute comparaison possible. Notons seulement que l’essentiel des supports d’outils sont des éclats issus d’opérations de débitage. À l’échelle inter-continentale, la comparaison, à âge égal, est plus riche. Mais les analyses lithiques reposent sur des méthodes différentes empêchant de disposer d’informations similaires. Néanmoins, si nous faisons un simple bilan des données dont nous disposons, nous pouvons dire en premier lieu qu’en Afrique, à ces périodes, il y a différents stades évolutifs techniques en présence et les stades qui étaient considérés comme plus évolutifs ne le sont plus si l’on considère notre grille de lecture. Que ces stades sont plus ou moins contemporains, ce qui va à l’encontre de l’idée d’une unicité, mais des stades qui témoigneraient plus sûrement de populations n’ayant pas eu de contact entre elles et ayant eu des développements séparés. En Asie, l’industrie de Longgupo témoigne d’une option technique différente de celle des populations qui leur sont contemporaines en Afrique. En revanche, lorsque l’on prend en compte son stade évolutif, nous nous rendons compte qu’il s’agit d’un stade « évolué » dans lequel la forme du support du futur outil est prépondérante. Si nous comparons, en termes de stades, l’Afrique et l’Asie, nous sommes a priori au même stade avec des options différentes. On dénombre 854 artefacts répartis dans 41 couches, ce nombre variant de 5 artefacts à 184 selon les niveaux et surfaces fouillés. Néanmoins, la quantité n’est pas exclusivement en relation avec la surface de fouille. En effet, 64 artefacts sur 7 m2 ont été retrouvés dans la couche C II 2a alors que la couche C III’ 5a, fouillée sur 3 m2 a livré 184 artefacts. Malgré la quantité d’artefacts récupérés, il nous a semblé important, au vu des polémiques antérieures suscitées par l’ancienneté de ce site et ses implications sur la diffusion des premières populations hors d’Afrique, de procéder aux analyses capables de lever définitivement tout doute sur cette industrie.
Mots clés : Site de Longgupo, Chine, Plio-pléistocène, Industrie lithique
Plan
Vol 115 - N° 1
P. 78-175 - janvier 2011 Retour au numéroBienvenue sur EM-consulte,
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