Annales de kinésithérapie 2000; 27: 8-11
© Masson, Paris, 2000
S. Lebré(1), , D. Michon(2), , J.M. Dambrine(3), ,J.L. Bosson(4)
(1)Kinésithérapeute, École de Kinésithérapie du CHU de Grenoble,avenuede Kimberley, F38130 Echirolles.
(2)Enseignant à l'École de Kinésithérapie du CHU de Grenoble.
(3)Cadre de Santé Kinésithérapeute Centre MédicalRocheplaneSaint-Hilaire-du-Touvet.
(4)Praticien Hospitalier statisticien, service du SIIM du CHU de Grenoble.
RÉSUMÉ
Cette étude, réalisée sur 25 hommes et 25 femmes présentant une ptoseabdominale,objective deux effets après une séance de massages du ventre d'une durée de20 minutes :
- une augmentation significative de la mobilité du rachis lombaire évaluée par le test de Schober (Schober sacré) ;
- une amélioration de l'aptitude des muscles abdominaux à rentrer le ventre, c'est-à-dire à repousser activement les viscères digestifs, mise en évidence par la réduction des périmètres abdominaux sus- et sous-ombilicaux.
Les gains constatés immédiatement après le massage sont conservés àJ + 1 et à J + 3.
Le massage de l'abdomen, enrichi récemment de nouvelles techniques [8], est parfoisempiriquement proposé dans le cadre du traitement de certaines lombalgies sans signesmécaniques postérieurs évidents, rebelles aux traitements kinésithérapiqueshabituels, lorsqu'on suppose que des tensions abdominales excessives participent àcertaines restrictions de mobilité constatées au niveau lombaire ou abdominal.
L'objet de cette étude est d'objectiver deux effets empiriquement constatés à lasuite de la réalisation de massages du ventre :
- l'augmentation de la mobilité du rachis lombaire ;
- l'amélioration du rentré actif de l'abdomen (aptitude des muscles abdominaux à repousser les viscères digestifs et à réduire les périmètres abdominaux).
Nous nous proposons de quantifier ces effets du massage sur une population ne souffrantpas du dos et présentant une ptôse abdominale pour que :
- les effets potentiels du massage abdominal sur la mobilité du rachis lombaire ne soient pas intriqués avec des influences liées aux évolutions soient pathologiques ou thérapeutiques ;
- la mesure des effets de ce massage sur le rentré actif du ventre soient plus significatives parce que réalisées avec des personnes, qui du fait de leur morphologie, ont plus de difficulté à réaliser spontanément ce mouvement de retrait de la paroi abdominale.
Nous mesurons les effets du massage sur les mobilités lombaire et abdominaleimmédiatement après la séance de massage, et nous étudions la durée potentielle deces effets dans le temps, le lendemain et trois jours après.
Cette étude a été réalisée sur 50 sujets, 25 hommes et 25 femmes.
Critères d'inclusion : personnes présentant une ptôse abdominale objectivéepar le rapport tour de taille/tour de hanche (RTH) [3] supérieur ou égal à 0,95 chezl'homme et 0,80 chez la femme.
Critères d'exclusion : les personnes ayant une pathologie qui aurait uneincidence sur la mobilité lombaire ou qui empêcherait l'application de la technique demassage.
Les personnes qui ne pouvaient pas être disponibles pour l'étude 4 jours d'affilé,à la même heure.
Les caractéristiques descriptives principales ayant un intérêt pour l'étude desrésultats sont :
- l'âge : en moyenne 57,5 ans (avec une déviation standard de 15,9 ans), 16 personnes ont 24 à 50 ans, 34 personnes ont 50 à 84 ans ;
- la taille : en moyenne 1,70 m (une déviation standard de 10 cm et des extrêmes de 1,50 et 1,80) ;
- l'excès pondéral : l'obésité est cliniquement définie par un rapport « poids/taille au carré » supérieur ou égal à 27, le poids étant exprimé en kilogrammes et la taille en mètres ; 24 personnes ont un rapport P/T2 < 27 et 26 personnes ont P/T2 > 27 ;
- 6 femmes n'ont pas eu d'enfants, 11 femmes en ont eu 1 ou 2, 8 femmes ont trois enfants et plus.
Nous avons défini avec l'aide de Peninou un protocole de massage [2, 4, 8, 11] :
- 1 mn de prise de contact : effleurages, manœuvres glissées superficielles puis profondes ;
- 4 mn de pressions et pétrissages qui se termine par le malaxage. Ces manœuvres restent appliquées sur l'abdomen et ne concernent pas les flancs du sujet ;
- 12 mn de pressions circulaires, refoulements verticaux et transversaux qui impriment des déplacements à la paroi abdominale et aux organes profonds et recherchent une détente maximale ;
- 6 à 8 manœuvres de levée de tension appliquées sur la ligne blanche : il s'agit d'empaumer avec la main crâniale la partie sus-ombilicale de la ligne blanche, la main caudale étant posée très bas sur l'abdomen, bien à plat. Simultanément, la main crâniale exerce une traction vers le haut et l'avant, alors que la main caudale exerce une pression-refoulement vers le haut de toute la partie sous ombilicale de l'abdomen ;
- 1 mn de mobilisation globale par refoulements.
Le rapport « tour de taille/tour de hanche » (RTH)Le tour de taille est le périmètre abdominal au niveau ombilical, abdomenrelâché,sujet debout, pieds joints, tronc vertical.
Le tour de hanche est un périmètre horizontal passant par le bord supérieur du grandtrochanter, également mesuré en centimètres dans la même position à l'aide d'unmètre ruban.Le rentré actif de l'abdomen
Il est évalué par des mesures des périmètres en sus-ombilical (3 travers de doigtsau-dessus de l'ombilic) et en sous-ombilical (3 travers de doigts en dessous de l'ombilic)sur un sujet debout, tronc vertical et pieds joints. Nous calculons les différences entredeux situations : abdomen relâché - abdomen contracté en expiration forcée. Lesmesures sont enregistrées après deux essais actifs réalisés à titre éducatif pouréliminer le risque d'une erreur induite par une mauvaise compréhension de l'exercicedemandé.Le test du Schober sacré [9]
Nous avons choisi dans cette étude pour mesurer la mobilité lombaire, le test Schobersacré pour intégrer les mobilités de L4-L5 et L5-S1 :
- repérage de l'apophyse épineuse de S2 sur le sujet debout, pieds joints, à partir d'une ligne joignant les deux épines iliaques postéro-supérieures ;
- marquage au crayon dermographique d'un repère S1 15 mm au-dessus de S2 ;
- marquage d'un autre point cutanné 10 cm au-dessus du repère S1 ;
- le sujet réalise une flexion antérieure du tronc, pieds joints, genoux en extension et mesure centimétrique de la distance entre les deux repères dans la position fléchie.
Mesures avant le massage (sujet debout pieds joints en sous-vêtements)- l'heure et mesure du RTH ;
- périmètre sus-ombilical abdomen relâché ;
- périmètre sus-ombilical en rentré actif du ventre ;
- périmètre sous-ombilical abdomen relâché ;
- périmètre sous-ombilical en rentré actif du ventre ;
- test de Schober.
Le massageInstallation confortable du sujet en décubitus dorsal pendant les 20 mn demassage.Mesures après le massage
Identiques à celles qui précèdent le massage (moins le RTH) répartées sur troisjours : immédiatement après le massage, 24 heures après le massage, - 72 heuresaprès le massage.
Nous étudions nos résultats par une analyse de variance pour mesures répétées, cequi élimine considérablement la variabilité individuelle et augmente la puissance destests statistiques. Nous nous basons sur la moyenne de nos mesures et son intervalle deconfiance (erreur standard).
Le massage a un effet immédiat sur les paramètres étudiés et cet effet seprolonge jusqu'à J + 3.
Nous ne retrouvons pas de différences significatives entre les hommes et les femmes,tant au niveau des effets du massage sur les tests de Schober sacré(p > 0,05 NS) qu'au niveau des périmètres sus-ombilicauxetsous-ombilicaux mesurant les « rentrés actifs du ventre »(p > 0,05 NS). Le parallélisme des courbes des hommes et des femmesmontre que l'évolution des effets du massage dans le temps J0, J1, J3 est comparable pourles deux sexes.
Nous trouvons une différence significative (p < 0,05) quant aux effets dumassage chez les plus de 50 ans et chez les moins de 50 ans. Les effets du massage sontplus prononcés dans le groupe des moins de 50 ans.
Nous ne retrouvons pas de différence significative concernant les effets du massagesur les tests de Schober et sur les mesures de rentré du ventre chez les femmes enfonction du nombre d'enfants.
Une différence significative (p < 0,02) est établie entre le groupe desobèses (P/T2 > 27) et les sujets ptôsiques non obèses. Lemassage a un effet plus important sur les tests de Schober et sur les mesuressousombilicales du rentré actif du ventre des patients obèses.
Notre étude prospective ne comporte pas de population témoin. La population d'étudeest dispersée sur le critère de l'âge, plutôt âgée (34 de plus de 50ans > 16 de moins de 50 ans), équilibrée du point de vue des sexes et dupartage obèses-non obèses.
À défaut d'une mesure validée de la ptôse abdominale, nous avons sélectionné(critère d'inclusion de l'étude) les patients sur le rapport Taille/Hanche, unemensuration reconnue fiable de la masse adipeuse intra-abdominale [3]. Même si tous lespatients inclus présentaient une morphologie avec une ptôse remarquable visuellement,notre critère d'inclusion, le RTH, n'est pas une spécifique de l'importance de laptôse. Nous n'avons pas exploité les données sur les effets du massage en fonction decet indicateur.
Étudier les effets d'un protocole de massage pose deux problèmes :
- le masseur ne reproduire les manœuvres d'un massage de 20 mn complètement à l'identique pour tous les sujets ;
- la reproduction d'un enchaînement standard préétabli peut limiter l'efficacité du massage pour des sujets qui auraient bénéficiés de quelques adaptations.
Étudier des effets dans le temps, suppose le contrôle pendant la durée de l'étudede tous les paramètres susceptibles d'intervenir sur la variable expliquée, et nous nepouvons pas dans notre étude vérifier l'influence de tous les phénomènespotentiellement intercurrents. Par exemple, nous devons signaler qu'une partie despersonnes obèses de l'étude bénéficiaient d'une cure d'amaigrissement, c'est-à-dired'un régime alimentaire et de séances d'activité physique pendant la journée, qui peutintervenir pour partie dans les résultats enregistrés à J + 1 et àJ + 3 dans le cadre de cette étude. Nous n'avons pas pu contrôler un éventueleffet apprentissage du mouvement lié à la répétition des prises de mesures.
Les résultats globaux sont significatifs et confirment l'hypothèse de départ :le massage du ventre, en améliorant la détente abdominale, améliore la mobilité enflexion de la région lombaire et facilite le mouvement de retrait actif dela paroiabdominale.
Ces résultats objectivent et quantifient deux phénomènes (0,5 cm de Schober enplus, environ 2 cm de moins de périmètres abdominaux en moins dans les exercices derentré actif du ventre) sans nous fonder à avancer des explications sur les effets dumassage du ventre ou sur les effets propres des manœuvres appliquées. Ces donnéesquestionnent les rapports qu'entretiennent les mobilités viscérales et rachidiennes, lespressions ou tensions intra-abdominales et la tonicité musculaire des abdominaux.
L'étude par catégorie de population montre des effets du massage plus importants chezles moins de 50 ans, et chez les obèses. Les modifications enregistrées sont comparableschez les hommes et les femmes, et la parité n'influence pas les résultats chez lesfemmes.
Cette étude prospective non contrôlée, réalisée sur une population ne souffrantpas de lombalgie et présentant une ptôse abdominale, tente d'évaluer les effets dumassage du ventre sur la mobilité en flexion du rachis lombaire et sur le mouvement deretrait de la paroi abdominale. Elle confirme et quantifie notre hypothèse d'étudeinitiale établie à partir de constatations cliniques : le massage abdominal, parles effets de détente qu'il procure améliore la mobilité lombaire et le contrôle actifde l'abdomen. Les effets immédiats significatifs semblent se prolonger dans le tempsjusqu'aux limites de notre étude (3 jours).
Ces premiers résultats renforcent notre intérêt pour des études ultérieures,réalisées avec populations témoins, à partir de problématiques concernant d'autrespopulations (par exemple avec des personnes présentant une réduction significative deleur mobilité lombaire, ou des déficiences au niveau de la musculature abdominale) ou relativesà l'étude des effets comparées de différentes techniques afin de mieux définir lesapplications thérapeutiques.
Tableau I.
(Les tableaux sont exclusivement disponibles en format PDF).
Tableau II.
(Les tableaux sont exclusivement disponibles en format PDF).
REFERENCE(S)
[1] Badelon BF. La rachimétrie. Cahiers de kinésithérapie. 1995 ; fascicule 171.
[2] Boigey M. Manuel de Massage. Masson, 1961 ; 3e édition.
[3] Bosquet F, Sert C. Obésité androïde et risque cardio-vasculaire, Hôpital La Pitié, Paris. Volume 47 d'Angiologie, 1995. Service de Diabètologie-Métabolisme du Pr Thervet.
[4] Dufour M, Peninou G. Chapitre « Bilan tronc et tête » p 1-131 dans Kinésithérapie, tome IV, Flammarion Médecine Sciences Paris 1987 ; 293 p.
[5] Gibault T. L'obésité : une pathologie complexe. CSur et Santé, 1995 ; 90 : juillet-août.
[6] Le Dinahet T. Étude de la corrélation entre deux propriétés mécaniques de la peau de la région lombaire et la mesure de l'indice de Schober (p 203). Ann Kinésithér, 1989 ; tome 16, fascicule 5.
[7] Mette F, Viel E, Demiautte S, Binet JP, Doucet B, Mette J. La Lombopelvimétrie (p 44), Cah kinésithér, 1995 ; fascicule 171.
[8] Peninou G, Michelini H. Le ventre sous toutes ses formes. Kiné Actualité, 1996 ; 579 : janvier.
[9] Poumeyrol J Ph. Test de Schober à partir de L5 ou de S1 : comparaison entre une population témoin et une population de rameurs de compétition (p 341), Ann Kinésithér, 1989 ; tome 16, fascicule 7-8.
[10] Troisier O. Sémiologie et traitement des algies discales et ligamentaires du rachis. Paris, Masson, 1973.
[11] Peninou G. L'examen clinique du ventre du lombalgique. Ann kinésithér, 1997 ; tome 24, n° 2, p 87-91.