Article

PDF
Access to the PDF text
Service d'aide à la décision clinique
Advertising


Free Article !

Journal des Maladies Vasculaires
Vol 30, N° 2  - mai 2005
pp. 114-117
Doi : JMV-05-2005-30-2-0398-0499-101019-200514023
Histoire de la Claudication Intermittente d'origine artérielle
Syndrome de Bouley-Charcot
Natural history of intermittent arterial claudication. Bouley-Charcot syndrome
 

F. Becker [1]
[1] Service de Médecine Vasculaire, CHU J. Minjoz, 25030 Besançon.

Tirés à part : F. Becker, à l'adresse ci-dessus. francois.becker@wanadoo.fr

Syndrome de Bouley-Charcot... ? Cette dénomination figure bien dans la CIM-10au chapitre Maladie vasculaire périphérique (173.9).

Sphacèles et gangrènes des extrémités sont connus de longue date probablement du fait des plaies de guerre et du diabète.

À l'inverse, la claudication intermittente artérielle n'est reconnue chez l'homme que depuis un siècle et demi grâce à la description de Jean-Martin Charcot alors âgé de 33 ans. Et encore non sans mal puisque 30 ans après, devenu le successeur de Lasègue, le patron de Babinski, le titulaire de la première chaire de Neurologie, le Maître des Leçons de la Salpêtrière, Charcot se désolait pour cette pathologie « Mon mémoire de 1858, pas écrit en chinois et presque en bon français, n'a intéressé personne et pourtant y a-t-il syndrome plus frappant que celui-là ? »...

Claudication, le terme est-il adéquat, probablement pas.

• Claudication est emprunté au latin claudicatio « action de boiter » (fin XIIIe s.) dérivé de claudus « boiteux ». L'adjectif claudicant, le verbe claudiquer, apparus vers 1500, cesseront d'être employés au XVIe siècle et seront repris dans la langue littéraire au XIXe siècle.

• La description princeps, magistrale, a été faite en 1831 par le brillant vétérinaire, Jean-François Bouley dit Bouley jeune, à l'étude du cas d'une jument qui boitait de l'extrémité postérieure sans cause connue.

Avant d'aller plus loin, un mot sur nos deux héros

  • Jean-François Bouley, dit Bouley jeune, est né en Bourgogne à Montbard le 29 septembre 1787 où son père était maréchal-ferrant. Il entre à 18 ans à l'École Vétérinaire d'Alfort où il acquiert vite une grande renommée. Il devint l'un des fondateurs de la Société de Médecine Vétérinaire. Il meurt en 1855 à 68 ans, couvert d'honneurs et toujours passionné par le service de sa vaste clientèle. Son fils Henri-Marie (1814-1885) fut Professeur à l'École Vétérinaire d'Alfort et Président de l'Académie des Sciences où il y fit acclamer son ami Pasteur en 1885. Successeur de Claude Bernard au Muséum d'Histoire Naturelle, il fut surnommé le Louis XIV de la profession vétérinaire. C'est en fait lui qui fit connaître les travaux de son père via le chapitre « Artère et artérite » du Nouveau Dictionnaire pratique de médecine, chirurgie et hygiène vétérinaire (Reynal et Bouley, 1856).
  • Jean-Martin Charcot, à l'inverse de Bouley jeune, est né à Paris le 29 novembre 1825 et est mort en Bourgogne le 16 août 1893 (Lac des Settons, Nièvre). Sa place en Histoire de la Médecine est immense comme en attestent une vingtaine d'éponymes et une renommée mondiale. Il eut lui aussi un fils (Jean-Baptiste 1867-1936) resté au moins aussi célèbre que son père (après avoir suivi la voie paternelle en devenant chef de clinique à la Salpêtrière, il réalisa son rêve, marin explorateur, installa la mission P.E. Victor au Groenland et périt au large de l'Islande dans le naufrage de son bateau le Pourquoi pas ?).
  • Coïncidences : En 1830, 1 an avant la présentation de J.F. Bouley, naissait à Beaune le grand physiologiste Etienne-Jules Marey, honoré cette année 2004 pour le centenaire de sa mort. E.J. Marey soutint sa thèse de Médecine sur la circulation du sang à l'état physiologique et pathologique en 1859, un an après la présentation de Charcot. Il succéda à Claude Bernard à l'Académie des Sciences, lequel Claude Bernard (1813-1878) était né lui en Beaujolais. Au nom de Marey est très souvent associé celui de Jean-Baptiste Augustin Chauveau né aussi en Bourgogne, dans l'Yonne en 1817, et successeur de H.M. Bouley à l'Académie des Sciences, à l'Inspection générale des écoles vétérinaires, au Muséum d'Histoire Naturelle...

Revenons au syndrome de Bouley-Charcot et à la Claudication Intermittente d'origine artérielle.

D'abord pourquoi la Médecine Vétérinaire est-elle à l'origine de la description de ce syndrome ? Parce que les animaux de trait étaient d'un intérêt professionnel important et qu'il revenait au vétérinaire de déterminer si la boiterie d'un de ces animaux relevait d'un vice rédhibitoire auquel cas l'animal ne pouvait plus être vendu.

C'est ainsi que, le 31 mai 1831, J.F. Bouley fut appelé « pour une jument baie, âgée de 6 ans, propre au cabriolet, au service actif depuis 8 mois, qui tomba tout à coup boiteuse de l'extrémité postérieure droite sans cause connue ». L'examen de la jument était normal, elle ne boitait qu'au trot. Au bout de 3 jours la jument ne boitait plus et fut remise au travail le 6 juin. Mais « à peine eut-elle fait un quart de lieue que la claudication se renouvela avec tant de violence que l'on dut dételer cette bête... Au bout d'une heure à ma grande surprise tous les signes maladifs disparurent. Un nouveau symptôme apparut le 10 août, la claudication qui jusque là s'était bornée au membre postérieur droit se manifesta tout à coup sur le membre opposé sans cause visible... ». Plus tard le tableau s'aggrava « la bête marchait en s'accroupissant et témoignait des plus vives souffrances, les extrémités postérieures étaient froides, peu sensibles, en un mot les signes d'une paraplégie commençante se manifestaient ». La jument meurt et Bouley jeune en pratique l'autopsie avec son frère aîné : « L'aorte postérieure renferme un caillot fibrineux et flottant, long de 4 à 5 pouces. Je désespérais de découvrir la cause de la mort et des phénomènes morbides observés pendant la vie lorsque je songeais à examiner avec soin les nerfs et les vaisseaux des membres postérieurs. Les muscles de la cuisse étaient pâles, décolorés, beaucoup plus consistants que dans l'état naturel. L'artère fémorale était très dilatée, remplie sur 18 cm environ d'un caillot fibrineux qui obstruait complètement l'artère ». J.F. Bouley conclut par une explication des « singuliers symptômes que présentait cette jument. Lorsque la bête était au repos les nombreuses anastomoses qui existent suffisaient à l'entretien de la vie. Mais aussitôt qu'on accélérait la circulation par la marche, ces anastomoses cessaient de fournir une suffisante quantité de sang. ». Description magistrale...

J.F. Bouley à la fin de son mémoire à l'Académie Royale de Médecine cite la seule observation de la littérature vétérinaire connue, observation de claudication intermittente chez un cheval porteur d'un anévrysme de l'aorte abdominale thrombosé (Rigot 1829). En 1838 un vétérinaire allemand, Rademacher, décrivit le même cas que Bouley apparemment sans connaître son travail. En 1846, Armand Goubaux de l'École Vétérinaire d'Alfort, publiera un mémoire à propos de 10 autres cas, il confirmera l'interprétation de J.F. Bouley par un véritable travail de médecine expérimentale avec « manip. » de ligature de l'aorte postérieure. Tout était dit sauf que... la cause des lésions de l'aorte du cheval n'était pas le fait d'un processus athéroscléreux ( !) mais était liée à un parasite intestinal, Strongylus vulgaris, qui migre dans les artères intestinales et cause une endartérite aortique et des accidents thrombo-emboliques.

Charcot rapportera en 1858 à la Société de Biologie le cas d'un dénommé Lefébure âgé de 54 ans dont l'histoire débute avec une scène d'hémorragie digestive haute suivi de melaena ; 8 mois plus tard il est hospitalisé pour un tableau qui ressemble fort à celui de l'observation de J.F. Bouley. Hématémèses et melaenas reprennent, la claudication intermittente est franche (Charcot reconnaît pourtant avoir négligé l'examen de la peau et des pouls fémoraux), l'ischémie s'aggrave et le patient décède lors d'une hématémèse massive. L'autopsie découvre une tumeur anévrysmale du volume d'un oeuf de poule formée aux dépens de l'origine de l'iliaque primitive droite, fistulisée dans le jéjunum. Le tiers distal de l'iliaque est complètement oblitéré par un thrombus fibreux. La lésion responsable de la claudication n'est pas non plus une lésion d'athérosclérose mais un faux anévrysme séquellaire d'une plaie par balle reçue par le soldat Lefébure durant la conquête de l'Algérie, balle qui pénétra par le flanc droit et ne put être extraite. Ironie de l'histoire, la blessure se passe en 1830, elle est presque contemporaine de l'histoire de la jument de Bouley jeune.

Charcot avait retenu dans la littérature, outre les travaux de Bouley jeune, un cas d'oblitération de la terminaison aortique chez une femme de 51 ans (Barth, Archives Générales de Médecine 1835), 4 ans après la publication de Bouley jeune, 23 ans avant celle de Charcot, et bien avant Leriche.

Charcot prêchera pour ce syndrome de claudication intermittente lors de plusieurs Leçons, en vain « Je n'ai pas rencontré un seul médecin qui ait tenu compte de mes observations » (1892, un an avant sa mort). Sabourin concluait sa thèse, présidée par Charcot, en mentionnant que c'est l'ignorance du symptôme par les médecins et sa non-recherche lors de l'interrogatoire qui sont les causes principales de la rareté des observations (Considération sur la claudication intermittente d'origine artérielle, 5 cas. Paris 1873).

Par la suite, malgré les descriptions magistrales de Bouley jeune et les observations anatomiques de Charcot, Sabourin, Delaunay (1890) on discuta la pathogénie du phénomène et l'on suggéra que des lésions névritiques, un angiospasme (Dutil et Lamy 1893, Brissaud 1899) joueraient un rôle important dans les symptômes. Notons qu'à cette époque Déjerine décrit la claudication intermittente médullaire dans la thèse de Sottas (Contribution à l'étude anatomique et clinique des paraplégies spinales et syphilitiques, Paris 1874). Leriche reprit l'hypothèse du vasospasme en 1917 et prôna la sympathectomie péri-artérielle hyperémiante. Hustin la combattit et mit en avant l'ischémie de la jambe par vol au profit de la cuisse (1936).

Dans l'intervalle

  • le rôle de l'athérosclérose, le rôle du tabac (Erb 1904) sont mis en évidence,
  • von Winiwarter (1879) et Buerger (1908) décrivent une variété particulière d'artérite distale..,
  • Sicard et Forestier (1923), Dos Santos (1929) développent l'artériographie,
  • P. Paupert-Ravault, futur grand patron lyonnais, décrit dans sa thèse les formes cliniques des oblitérations artérielles des membres et discute la place d'examens complémentaires (1925).

Puis un siècle après l'observation rapporté par Charcot, les 7-8 octobre 1952 a lieu à Strasbourg le 1er Congrès de la Société Européenne de Chirurgie Cardio-Vasculaire. On y discuta de la chirurgie des lésions aorto-iliaques, il fallut bien classer les cas : la claudication intermittente artérielle devint le stade II de ce que l'on retiendra comme la classification de Leriche et Fontaine... qui s'est imposée par son côté clinique pratique sans jamais avoir été testée ni validée par rapport à la sévérité des lésions, à la dégradation hémodynamique ou à l'évolution. Quant à l'article original il faut de la ténacité pour le trouver, on notera que le nom de Leriche n'y figure pas [1].

En 1954, Roger Froment, puissant patron de Cardiologie, décrivit la claudication intermittente douloureuse comme un « Magnifique syndrome fonctionnel ! Grâce à lui, en rapportant seulement sa plainte, le malade signe son diagnostic, non seulement le trouble artériel sera reconnu mais le degré de l'ischémie ainsi réalisé sera estimé de façon précise. » [2]. L'envolée est belle, mais l'acquis de ces 20 dernières années montre qu'elle n'est guère applicable qu'aux seules formes typiques et encore à celles que l'on qualifierait de claudication restant réellement invalidante...

Sur les bases de ces années 1940-50, la claudication intermittente a été vue comme le marqueur de l'artériopathie chronique oblitérante des membres inférieurs (ACOMI). Avec l'apport du doppler, l'épidémiologie moderne a montré que la claudication est un médiocre marqueur d'ACOMI, que les ACOMI asymptomatiques sont 3 à 7 fois plus fréquentes que les symptomatiques, qu'à même degré lésionnel mesuré par l'index de pression résiduelle à la cheville les patients avec ACOMI claudicants ou asymptomatiques sont au même niveau de risque cardio-vasculaire. L'exploration fonctionnelle et l'imagerie ont montré que la claudication intermittente ne définit pas un degré d'ischémie et n'est pas proportionnelle à l'importance et à l'étendue des lésions [3 et 4].

Quels messages peut-on retenir de cet historique ?

  • La claudication artérielle, mieux décrite sous son intitulé complet de claudication artérielle douloureuse d'effort, n'est qu'un symptôme fonctionnel.
  • Ce symptôme traduit une insuffisance artérielle d'un ou des membres inférieurs liée à des lésions occlusives des artères alimentant les membres inférieurs le plus souvent, mais pas toujours comme en témoignent les deux observations princeps, par athérosclérose ou par athéro-embolie.
  • Comme tout symptôme fonctionnel, il est subjectif, empreint des caractéristiques du patient, des modalités de l'effort de marche, de son incidence sur la qualité de vie, ...
  • La claudication intermittente ne permet pas de caractériser une ACOMI au plan de son statut lésionnel et ischémique.
  • De Bouley jeune et Charcot à Paupert-Ravault, Sicard, Forestier, Dos Santos une analyse a été faite qui a conduit au développement de la chirurgie vasculaire et au Congrès de Strasbourg. Il serait temps d'admettre que la classification de Leriche et Fontaine n'est pas une graduation comme l'indique le qualificatif en stades I à IV, mais une simple description séméiologique. Du point de vue anatomo-hémodynamico-clinique et pronostique, l'ACOMI évolue en deux stades, un stade d'ischémie à l'effort et un stade d'ischémie permanente ou de menace pour le membre.

BIBLIOGRAPHIE

• Bouley jeune JF. Acad de Médecine, séance du 18 octobre 1831 (Rec Méd Vét 1831 ;8 : 517-27), rapporté in Arch Génér. de Médecine, t.XXVII, p.425, 1831 (anonyme).

• Charcot JM. Sur la claudication intermittente observée dans un cas d'oblitération complète de l'une des artères iliaques primitives. Compte-rendu Soc Biol Paris 1858/1859 ; 225-38.

• Ramond L. La claudication intermittente, Ch XIV, pages 356-387 Conférences de Clinique Médicale. Vigot Editeur 1927.

• Descottes J. La claudication intermittente d'origine artérielle, 150e anniversaire de sa description par J.F. Bouley. La Nouvelle Presse Médicale 1981 ;10 : 663-4.

• Normand J, Jarry H. Histoire de la claudication intermittente des membres inférieurs d'origine artérielle. Ann Cardiol Angeiol 1988 ;37 : 455-60.

• Ouvry PA. Discours du Président du XXIVe Congrès du Collège Français de Pathologie Vasculaire. J Mal Vasc 1990 ;15 : 219-21.

• Sugar O. Jean-François Bouley (Bouley Jeune), Pioneer investigator in intermittent claudication. SPINE ; 1994 : 346-9.

• La Revue du Praticien 1995 ; 45. Morceaux choisis.

• Bollinger A, Eckert J, Rüttimann B, Becker F. The « galloping » history of intermittent claudication VASA 2000 ;29 : 295-9.

Références

[1]
Fontaine R, Kim M, Kieny R. Die chirurgische behandlung der peripheren durchblutungsstörungen. Helvetica Chirurgica, 1954 ;5/6 : 499-533 (Classification en Stades I, II, III, IV page 511).
[2]
Froment R. Claudication intermittente douloureuse d'origine artérielle. Rev Prat, 1954 ;4 : 875-85.
[3]
Müller -Bühl U, Wiesemann A, Oser B et al. Correlation of hemodynamic and functional variables with the angiographic extent of peripheral arterial occlusive disease. Vascular Medicine, 1999 ;4 : 247-51.
[4]
Becker F. Classification clinique et hémodynamique des artériopathies chroniques oblitérantes des membres inférieurs. Thèse d'Université (PhD), Université de Bourgogne, mention Médecine, mai 1989.

CIM-10 Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes.
d'après Le Robert, Dictionnaire Historique de la Langue Française (1992).
Bouley jeune était fils de maréchal-ferrant et haut-bourguignon d'origine. Charcot était fils et petit-fils de charrons et champenois d'origine.
Il semble s'agir de l'artère fémorale commune.
L'observation date sans doute de 1851 (Charcot avait alors 26 ans, il devint chef de clinique en 1853 à 28 ans).





© 2005 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline
You can move this window by clicking on the headline