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Sociologie du travail
Volume 48, n° 4
pages 487-508 (octobre-décembre 2006)
Doi : 10.1016/j.soctra.2006.08.005
Construction d'un problème public autour du dopage et reconnaissance d'une spécialité médicale
The recognition of a medical specialty and the construction of the public issue “dope in sports”
 

Christophe Brissonneau , Olivier Le Noé
Paris X Nanterre, laboratoire « Sport et culture », France 

Auteur correspondant.
Résumé

Cet article retrace le mouvement de constitution d'une spécialité professionnelle (la médecine du sport), appuyé sur l'animation d'un espace délibératif autour du dopage et sur la mise en forme de cette catégorie. L'itinéraire de cette notion est retracé sur une période s'étendant entre 1955 et 1999, ce qui permet de mettre en évidence des problématisations successives de la question du dopage, portées par des médecins ayant des profils et des activités différenciés. Progressivement les objectifs de la médecine appliquée au sport évoluent. Initialement l'optique curative domine, opposant fermement célébration des vertus de la pratique sportive et condamnation du dopage. Puis un nouveau domaine de compétences médicales s'ouvre avec la préparation biologique de la performance, qui est présentée comme une alternative au dopage tout en rendant les frontières avec celui-ci plus incertaines. Ensuite les positions médicales se polarisent : d'un côté émerge une science de l'entraînement appuyée sur la physiologie de l'effort, qui permet d'intensifier la pratique sportive tout en l'optimisant par des périodes de repos ; de l'autre des cliniciens plus proches de la vie quotidienne des sportifs comprennent les contraintes d'un renouvellement incessant des performances et manifestent de l'empathie vis-à-vis de la prise de « produits » dans une optique curative. Finalement la légitimation de la médecine du sport comme spécialité professionnelle s'appuie sur une double relation : l'une, évidente, opposant dopage et santé, l'autre, aberrante d'un point de vue sanitaire mais tout autant admise, associant sport intensif et santé.

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Abstract

The formation of a professional specialty — sports medicine — is described with emphasis on how drug abuse has become a public issue. This notion's itinerary is traced between 1955 and 1999 so as to show how doctors with different profiles and activities successively raised the issue of “doping”. The objectives of medicine, as it was being applied to sports, gradually changed. At the start, the intention was to cure, a view that celebrated the virtues of practicing a sport and it condemned using drugs. A new field of medical competence was opened with the “biological preparation of performances”, which, though presented as an alternative to using drugs, blurred the boundaries with doping. Medical positions became polarized: on the one side, a science of training took shape around the physiology of physical efforts, which made it possible to intensify activities while optimizing them thanks to rest periods; and on the other side, clinicians who, in closer contact with the everyday life of players, both understood the requirements ensuing from a continuous renewal of performances and tended to favor taking “products” for “curative” purposes. Sports medicine was legitimated as a medical specialty on two grounds: the one, obvious, sets doping at odds with health; and the other, aberrant from the viewpoint of health but nonetheless accepted, associates intensive sports with health.

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Mots clés : Médecine du sport, Dopage, Performance, Entraînement, Santé

Keywords : Sports medicine, Drug abuse, Performance, Training, Health


1  Débats Assemblée Nationale (AN), JORF, séance du 15 décembre 1964, p 6113 et sq .
2  Une caractéristique partagée par nombre de ces médecins est d'avoir évolué à un niveau au moins régional de pratique sportive. En outre, ils s'expriment souvent avec “passion” sur le sport. Nous avons longuement piétiné autour de ce constat infra-sociologique. Comment « sociologiser » la passion, l'enthousiasme ? Cherchant à comprendre ce qui avait pu rendre pertinente pareille disposition, il nous a semblé que l'absence de tradition balisée et contraignante dans ce domaine de la médecine faisait de cette propriété une ressource précieuse dans cet espace en voie de constitution.
3  24 entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de médecins généralistes et spécialistes : trois généralistes ; deux médecins titulaires d'une capacité de biologie et de médecine du sport dont les patients appartiennent à un environnement local ; 19 médecins spécialistes en traumatologie, endocrinologie, physiologie de l'effort, bio-technologie conduits dans le cadre de leurs activités de recherche ou de praticien à rencontrer des sportifs de haut niveau.Ces entretiens ont été complétés par des discussions informelles avec des médecins favorables à la légalisation du dopage. Ces entretiens ont été réalisés en garantissant l'anonymat de ces enquêtés. Leur confidentialité a été assurée par un protocole juridique - une convention d'entretien visée par un avocat spécialiste des affaires de dopage. Il nous est donc impossible de livrer leur identité. Ces entretiens ont été complétés par une courte enquête par questionnaires (n=120) passés trois années de suite lors d'une formation de capacité de médecine du sport et de diplôme universitaire de “promotion de la santé”, à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière. Les thèmes principaux abordés dans cette enquête, réalisée par Christophe Brissonneau dans le cadre de sa thèse, étaient les critères de définition du dopage et la position relative au rééquilibrage hormonal. Les entretiens avec des sportifs ont été réalisés dans le cadre de l'enquête préparatoire au rapport Dopage et temporalités , 2006, réalisé par le laboratoire Sport et Cultures de l'Université de Paris X - Nanterre. Le corpus d'ouvrages médicaux étudiés compte une vingtaine d'ouvrages de médecine du sport publiés entre 1949 et le début des années 1990. La revue de la Société Française de Médecine du Sport - rebaptisée à plusieurs reprises Médecine, éducation physique et sportive puis Médecine, éducation physique et sport, Médecine du sport puis aujourd'hui Science et sports - a été consultée au moyen de l'entrée “doping” ou “dopage” de l'index, de 1952 au milieu des années 1980. Deux cartons d'archives du Secrétariat d'Etat à la Jeunesse et aux Sports relatives au dopage ont été consultés au Centre des Archives Contemporaines de Fontainebleau ; Cote CAC : 840515/1-2 ; Dopage, lutte anti-dopage (1965-76).
4  Ces propositions rejoignent les résultats observés dans le cadre de « L'expérience de Vanves » menée en 1952, au groupe scolaire Gambetta. Le travail intellectuel est regroupé sur 5 matinées, tandis que les après-midis sont consacrés aux activités physiques. La réussite au Certificat d'Etudes primaires passe de 83 à 92%. Le gain staturo-pondéral est également substantiel ; en outre, l'équilibre psychologique est jugé meilleur.
5  9ème congrès international de médecine du sport (Paris, 30-31 mai - 1er juin 1952) ; 10ème congrès international de médecine du sport (Belgrade, 19-22 mai 1954) .
6  Le docteur H. Périé lui succède en 1966 en tant que responsable de la médecine sportive à la direction des sports puis, à partir de 1968, en tant que médecin inspecteur principal, chef du bureau médical de la direction de l'éducation physique et des sports. Il y reste jusque dans le courant des années 1980. Comme le docteur Encausse, sa position d'interface est renforcée par son appartenance à la Société Française de Médecine du Sport.
7  “Premier colloque européen sur le doping et la préparation biologique du sportif de compétition”, Médecine, Education Physique et Sport, 1964, pp. 12-63.
8  Loi n° 65-412 sur la répression de l'usage des stimulants à l'occasion des compétitions sportives, JORF, 2 juin 1965.
9  M. Herzog avait pourtant souhaité “éviter qu'une liste de ces produits figure dans un texte qui sera publié au Journal Officiel. [...][Craignant] en effet qu'une telle publicité ne provoque paradoxalement un développement de la consommation de ces produits” (JORF , Débats, AN, 16 décembre 1964, p. 6116). Mais il quitta son poste avant que ne soit paru le décret d'application du 10 juin 1966 (JORF , 14 juin et 16 juillet 1966).
10  Le décret du 24 mars 1953 indexe l'octroi de l'agrément ministériel à l'organisation d'un contrôle médical ayant pour objet la vérification de l'aptitude des licenciés à pratiquer les activités sportives.
11  Il évoque notamment les « mouvements d'attaque » qui sont le fait de professions stabilisées visant à démontrer que de nouvelles tâches sont réductibles à une des juridictions bien balisées des « attaquants » (Abbott, 1988), p. 98. La juridiction correspond au domaine des compétences revendiquées par une profession.
12  Un changement d'administration est vraisemblablement la plus évidente fenêtre politique qui puisse exister ; sur cette proposition, cf. Kingdon, J. W., 1994, p. 168.
13  Les passages consacrés au doping dans les ouvrages du Dr Boigey ou encore du Dr Encausse offrent un contraste saisissant entre la véhémence des condamnations morales du dopage et la rigueur des connaissances sur les produits et leurs effets.
14  Le Dr P. Encausse dédie par exemple son livre Sport et santé à G. Roux, son « cher compagnon d'armes et si dynamique et bienveillant directeur général » (de la Jeunesse et des Sports). Lequel lui retourne la politesse en rédigeant l'avant-propos.
15  Boigey M., « Toutes les compétitions doivent être loyales. La bonne foi est à la base des compétitions sur le stade.», p. 228.
16  Ce passage de l'absence d'indétermination à une situation d'ambiguïté évoque le passage de l'éthos à l'éthique dont Bourdieu écrit qu'il intervient “lorsque les principes cessent d'agir pratiquement dans la pratique ; on commence à consigner les normes quand elles sont sur le point de mourir”, “Lecture, lecteurs, lettrés, littérature”, (Bourdieu, 1987), p. 138.
17  Entretien réalisé le 12 février 2001.
18  Entretiens réalisés avec Pierre Mazeaud (ancien Secrétaire d'Etat à la Jeunesse et aux Sports de 1973 à 1976), le 19 juin 1998, et Bernard Bourandy (ancien Directeur Technique National de l'aviron), le 17 novembre 1998.
19  Pour être tout à fait exact, la première loi anti-doping n'est pas française, mais belge, à quelques jours près. Sous l'impulsion de la Ligue Vélocipédique, les autorités belges ont aussi adopté une législation contre le dopage le 2 avril 1965. Reprenant les grandes lignes de la définition du colloque d'Uriage, cette loi fut publiée au Moniteur du 6 mai 1965. Cf. Lapouble, 1992, pp. 51 et 83-84.
20  Sur l'action du CIO en la matière, Cf. Chappelet, 1991, pp. 227-241.
21  A la suite de différends avec l'Union Cycliste Internationale et des cyclistes professionnels, Jacques Anquetil décrit, dans plusieurs numéros de France-Dimanche parus à la fin du mois de juillet 1967, les moeurs du peloton et la nécessité d'avoir recours à des produits.
22  Ancien chef de clinique adjoint de la faculté de médecine de Strasbourg, il fait cette déclaration dans la revue Miroir du cyclisme , n°92, octobre 1967.
23  Tonus , 26 juillet 1976.
24  Canguilhem a bien montré que le travail médical se définissait en référence à une situation de normalité (Canguilhem, 1966 [8ème éd°]).
25  Pour Hoberman, le sportif, en tant qu'être aux qualités extra-ordinaires, n'est qu'un simple sujet de curiosité au début du siècle. Jusqu'alors le médecin ne pouvait étudier que l'homme mort ou l'homme allongé. Grâce au développement du sport, il va pouvoir observer l'homme en mouvement. Un renversement s'opère au début des années 1960 ; la médecine du sport va se rapprocher du sportif et lui proposer son aide pour s'améliorer. Yvan Waddington développe cette idée en montrant l'implication des médecins-chercheurs dans l'élaboration de la méthode de l'auto-transfusion, utilisée pour aider le sportif, mais qui, ensuite, va être considérée comme une méthode dopante. Ce rapprochement révèle une spécificité de la médecine du sport : le thérapeute est payé par un employeur ; dans le cas étudié par Waddington, il s'agit de clubs de football anglais. Le médecin du sport va se différencier des autres types de médecin ; cette dépendance vis-à-vis d'un employeur et les liens amicaux qu'il tisse avec le sportif vont le conduire dans des situations où ses choix seront relativement contraints (Hoberman, 1992 ; Waddington, 2000).
26  Pour autant, les considérations de médecins relatives à une éthique du sport ne disparaissent pas de leurs préoccupations. Ainsi, le Dr Wullaert affirme-t-il : « Le doping est un mal qui frappe autant le sport dans sa morale que le sportif dans sa santé » (Wullaert, 1978).
27  « Ce qui était important en sport de haut niveau, c'était la microtraumatologie. C'est ce petit quelque chose qui gêne l'athlète de haut niveau pour atteindre le centième de seconde qui lui manque. » (entretien réalisé en juin 2002 avec le docteur Prévôt, médecin traumatologue de l'INS de 1962 à 1975).
28  Tout le temps est occupé par l'activité sportive (entraînements, soins, récupération, déplacements). Les revenus tirés de cette occupation à plein temps (aides de l'Etat, du club, des collectivités territoriales, le cas échéant, subsides des sponsors) n'excèdent pas nécessairement le salaire minimum du moment. L'opulence que connaissent certains sportifs ne doit pas masquer la précarité que connaît le plus grand nombre.
29  Le Monde , 29 septembre 1988.
30  De Lignières, B., « Hormones sexuelles et sport=Dopage dégage ? Dopage fait rage ? », La revue du praticien , n° 24, 21 octobre 1989.
31  On peut signaler les signatures du professeur Baulieu (créateur de la DHEA), du professeur Lacour (physiologiste de l'effort réputé).
32  Pour une éthique de l'intervention médicale dans le sport , 14 pages.
33  Entretiens réalisés avec des cyclistes sur route et un athlète. « ... jusqu'à preuve du contraire, c'était un médecin vraiment extraordinaire. S'il n'y avait eu que des Bellocq, on n'en serait pas là aujourd'hui. » (Damien, cycliste professionnel anonymisé).
34  Enquête par entretiens : une vingtaine de médecins rencontrés entre janvier 1998 et juillet 2003. Enquête par questionnaires auprès de 60 médecins (en formation de capacité de médecine du sport) et de 60 spécialistes (kinésithérapeutes, diététiciens, entraîneurs en formation pour le diplôme universitaire « promotion de la santé ») à l'hôpital de la Pitié-Salpétrière.
35  De l'avis même d'A. Calmat (ministre de la Jeunesse et des Sports de 1984 à 1986, chirurgien de formation), ce sont les conclusions élaborées lors des première Assises de la médecine du sport en 1985 qui ont permis d'établir les grandes lignes de la loi de 1989.
36  JORF , débats, allocution du sénateur François Lessein au nom de la commission des affaires culturelles sur le projet de loi relatif « à la prévention et à la répression de l'usage des produits dopants à l'occasion des compétitions et manifestations sportives », discussion et adoption le 2 juin 1989.
37  Lors des entretiens réalisés avec des sportifs de haut niveau, l'emploi du terme « dopage » s'est souvent avéré délicat. Pour en parler sans en parler, le vocable « produits », moins saturé de connotations, fonctionne comme un sésame. Par ailleurs, l'intérêt de la catégorie est qu'elle englobe produits autorisés et proscrits.
38  Cf. Brissonneau, 2003. Confirmé dans des entretiens réalisés dans le cadre de l'enquête réalisée par le Laboratoire « Sport et cultures », contrat de recherche MILDT-INSERM sur le thème Dopage et temporalités , 2006.
39  Damien ne sait pas que les corticoïdes perturbent également l'activité des glandes surrénales.
40  Les entretiens réalisés révèlent que ce proche peut prendre la figure d'un équipier, de la mère ou de la femme.
41  Experts mandatés et experts instituants, les chercheurs, notamment en physiologie de l'effort, occupent des positions où ils sont bien souvent à la fois juges et parties. Ce type de statut peut leur offrir l'opportunité de cristalliser institutionnellement leurs opinions en contrôlant les formations de médecine du sport, en proposant par exemple la création d'un DESC de médecine du sport en deux ans. (Castel, 1985).
42  Ce sont des institutions du type des quasi autonomous non-governmental organizations (quango). (Quermonne, 1991).
43  Deux exemples extraits de nos enquêtes illustrent l'étendue de cette gamme d'apprivoisement des connaissances savantes. X, coureur de 2ème catégorie improvise un protocole avec des hormones de croissance d'origine animale qui lui vaudra de rester paralysé quelques heures ; Y, athlète de niveau international, rationalise les connaissances mobilisées dans le cadre de la lutte contre le dopage (site Internet de l'agence mondiale antidopage, fréquentation des colloques scientifiques sur le sujet) pour mieux contourner les dispositifs de contrôle.
44  Sur un autre registre, dans le cadre de son analyse économique du dopage, J.-F. Bourg explique que “la lutte contre le dopage à travers les contrôles n'a pas pour objet, totalement illusoire, d'éradiquer cette pratique. Elle a pour but de crédibiliser la compétition, et, pour ce faire, de veiller à une stricte égalité des concurrents garante de l'incertitude du spectacle et de sa commercialisation” (Bourg, 2000).
45  Depuis 2002 , la médecine du sport ne donne plus lieu à la délivrance d'une capacité mais d'un Diplôme d'Etudes Supérieures Complémentaires qui permet de l'assimiler à une spécialité. Journal Officiel de la République Française du 26 juillet 2002.


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