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La Presse Médicale
Volume 37, n° 5P1
pages 742-745 (mai 2008)
Doi : 10.1016/j.lpm.2007.09.028
Received : 27 April 2007 ;  accepted : 24 September 2007
Accidents domestiques chez 57 patients ayant une perte sévère de l’odorat
Home accidents associated with anosmia
 

Pierre Bonfils 1, 2, , Patrick Faulcon 1, 2, Laurent Tavernier 1, 2, Nicolas A. Bonfils 1, 2, David Malinvaud 1, 2
1 Département d’ORL et de chirurgie cervicofaciale, Hôpital européen Georges Pompidou, F-75015 Paris, France 
2 Faculté de médecine René Descartes, Université de Paris V, F-75006 Paris, France 

Pierre Bonfils, Département d’ORL et de chirurgie cervicofaciale, Hôpital européen Georges Pompidou, 20 rue Leblanc, F-75015 Paris, France. Tél. : +33 1 56 09 34 72 Fax : +33 1 56 09 34 36
Résumé
Objectifs

Évaluer les risques d’une perte sévère de l’odorat dans la vie quotidienne.

Méthodes

Un questionnaire a été remis à des patients ayant une hyposmie sévère ou une anosmie et à des sujets témoins. Les patients ont eu une olfactométrie. Le test cherchait 4 types d’accidents domestiques : l’absence de détection d’un feu, d’une fuite de gaz, d’aliments avariés et le fait de faire souvent brûler les aliments en cuisinant.

Résultats

Cinquante-sept patients hyposmiques ou anosmiques et 49 témoins ont été inclus. Les résultats des tests olfactifs ont permis de classer les patients en anosmiques (n=34, 60 %) ou hyposmiques sévères (n=21). Les accidents domestiques étaient dominés par le fait de faire souvent brûler les aliments en cuisinant (63 %), l’ingestion d’aliments avariés (51 %), l’absence de détection du gaz (47 %) ou d’un feu (26 %). La fréquence observée était significativement plus élevée que dans la population témoin (p<10−4).

Conclusion

Cet article, le premier dans la littérature européenne et le second dans la littérature internationale, souligne le risque majeur d’accidents domestiques chez les patients ayant une dysosmie sévère.

The full text of this article is available in PDF format.
Summary
Objective

To assess the risk of home accidents related to severe hyposmia.

Methods

A questionnaire, completed by 57 hyposmic patients and 49 control subjects with a normal sense of smell, asked about four specific types of olfactory-related home accidents: undetected fires, undetected gas leaks, consumption of spoiled food, and incidents of food burning. Level of olfactory function was determined by olfactory testing (Biolfa®).

Results

Olfactory testing revealed that 60% of the patients were anosmic and 40% had severe hyposmia. They reported cooking-related accidents most often (63%), followed by eating spoiled food (51%), inability to detect a gas leak (47%) and inability to smell a fire (26%). All these accidents were significantly more frequent than in the control population (p<10−4).

Discussion and conclusion

This paper, the first in the European literature and the second in the international literature, shows that patients with severely impaired olfaction are more likely to experience related accidents than those with normal olfactory function.

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Ce qui était connu

La fréquence des troubles de l’odorat dans la population : environ 900 000 personnes en France.
Le risque des accidents domestiques chez les patients ayant une dysosmie.

Ce qu’apporte l’article

Une quantification des risques domestiques chez les patients ayant une perte importante de l’odorat (anosmie, hyposmie sévère).
Soixante-trois pour cent des patients font régulièrement brûler les aliments en cuisinant.
Cinquante et un pour cent des patients n’ont pas détecté des aliments avariés.
Quarante-sept pour cent des patients n’ont pas détecté une fuite de gaz.
Vingt-six pour cent des patients n’ont pas détecté la fumée d’un feu.
Une meilleure prise en compte des risques domestiques chez les patients dysosmiques s’impose.

La fréquence des troubles olfactifs a été estimée aux États-Unis dans 2 études. En 1989, le journal « National Geographic  » a adressé à tous ses abonnés dans le monde un test succinct de l’odorat. Les résultats, portant sur 1,2 millions de personnes, ont permis d’estimer qu’environ 1 % des abonnés avaient un problème olfactif [1]. En 1998, l’Institut de la santé américain (NIH) a publié les résultats d’un sondage mené auprès de 42 000 personnes : la prévalence des problèmes olfactifs dans la population américaine a été estimée à 1,4 % (2,7 millions). Parallèlement, 1,1 millions d’Américains se plaignaient d’un problème gustatif (0,6 %) [2]. En reportant ces chiffres à la population française, on peut estimer que plus de 900 000 personnes en France auraient un problème de perception des odeurs.

Si de nombreux travaux scientifiques ont été publiés depuis 30 ans sur la physiopathologie, le diagnostic et le traitement des causes très variées des dysosmies [3], les études sur les conséquences pratiques des pertes de l’odorat sont exceptionnelles. Une étude a montré le risque important pour un sujet dysosmique de ne pas être alerté de la présence d’un feu ou d’une fuite de gaz [4]. Les accidents en cuisine (aliments brûlés, absence de détection des aliments avariés) ont été observés chez près de 45 % des patients dysosmiques.

Nous avons évalué les conséquences pratiques d’une perte de l’odorat chez des patients ayant une perte sévère de l’olfaction en établissant un relevé des accidents domestiques qu’ils ont subis.

Méthodes

Deux groupes ont été inclus :

un groupe témoin avec des patients consécutifs consultant en ORL pour un problème sans rapport avec l’odorat ni avec une quelconque pathologie nasosinusienne ;
un groupe de patients consécutifs ayant consulté pour une dysosmie sévère. La consultation spécifique « troubles olfactifs » de l’hôpital européen Georges Pompidou reçoit des patients ayant des plaintes olfactives variées : dysosmies qualitatives (hyposmie, anosmie) ou quantitatives (cacosmie, parosmie, phantosmie). Dans cette étude, seuls ont été retenus des patients ayant une anosmie ou une dysosmie sévère (perte olfactive de plus de 80 %). Tous les patients étaient consécutifs et sélectionnés par le médecin effectuant la consultation.

Tous les sujets ont eu un questionnaire anonyme qui pouvait être rempli en moins de 2min avant la consultation. Les items retenus étaient le sexe et l’âge. Quatre questions portaient sur la détection d’un feu, d’une fuite de gaz et des risques culinaires : « un trouble de l’odorat vous a-t-il empêché de détecter la fumée d’un incendie?  », « un trouble de l’odorat vous a-t-il empêché de détecter une fuite de gaz?  », « faites-vous souvent brûler les aliments en faisant la cuisine?  », « un trouble de l’odorat vous a-t-il empêché de détecter des aliments avariés?  ». Si la dernière question entraînait une réponse positive, une question accessoire était posée : « avez-vous eu une intoxication alimentaire?  ».

Les patients dysosmiques ont eu une consultation pour un trouble olfactif. Une olfactométrie a été réalisée (Biolfa®, Amplifon, Paris, France) [5]. Ce test comporte 2 séries de fioles opaques comprenant des solutions de molécules odorantes calibrées. La première série correspond à un test quantitatif permettant d’évaluer le seuil olfactif du sujet ; la seconde correspond à un test semi-quantitatif permettant d’explorer plus largement l’acuité olfactive sur un panel de solutions plus variées. Le test « quantitatif » a été réalisé avec 3 molécules odorantes (eugénol, gamma undécalone et alcool phényl éthylique), stables dans le temps, solubles dans l’eau, non toxiques et engendrant une stimulation essentiellement olfactive et non trigéminale. Ces solutions étaient présentées avec 9 concentrations croissantes. Le test « semi-quantitatif » comprenait 8 molécules odorantes avec 4 concentrations pour chaque type de molécule. Les odeurs testées étaient les odeurs de la citronnelle, de l’herbe coupée, de la menthe, de la pêche, du champignon, de la vanille, du clou de girofle et du crottin de cheval. Selon les normes publiées, le patient pouvait être classé en anosmique, hyposmique sévère, hyposmique modéré ou normosmique [5]. La présence d’une parosmie (perception d’une odeur déformée) était systématiquement recherchée [6]. Après une enquête étiologique (interrogatoire, examen neurologique et ORL comprenant un examen fibroscopique nasal, examen tomodensitométrique des sinus de la face en coupes axiales et coronales sans injection de produit de contraste, examen par résonance magnétique cérébrale), la cause de la dysosmie était déterminée [4, 7]. Chez les sujets témoins, aucun test olfactif n’a été réalisé.

Résultats

Le groupe témoin comprenant 49 sujets : 30 femmes et 19 hommes avec un âge moyen de 53,7 ans (déviation standard 13,5).

Le groupe de patients dysosmiques comprenait 57 personnes, 37 femmes et 20 hommes avec un âge moyen de 58,9 ans (déviation standard 15,8). Il n’y avait pas de différence significative de sex ratio ni d’âge entre les 2 groupes.

Évaluation de la dysosmie

Chez les patients dysosmiques (n=57), l’ancienneté de la dysosmie était de 83 mois (déviation standard 137 mois). Une parosmie était notée chez 17 patients (30 %). Les principales causes relevées étaient une dysosmie post-rhinitique (n=27, 47 % de la population dysosmique), une polypose nasosinusienne (n=10, 18 %), un traumatisme crânien (n=8, 14 %). Quelques causes plus rares étaient notées : dysosmie congénitale (n=2), postopératoire (n=1), liée au vieillissement (n=2) et idiopathique (n=7).

Avec les résultats des tests olfactifs (Tableau I), nous avons classé les patients en patients anosmiques (n=34, 60 % de la population) ou hyposmiques sévères (n=21, 40 %).

Complications liées à la perte de l’odorat

Dans un premier temps, la fréquence de survenue pour un sujet de 1 des 4 événements recherchés (absence de détection d’un feu et/ou d’une fuite de gaz et/ou aliments souvent brûlés en cuisinant et/ou absence de détection d’aliments avariés) a été recherchée. Dans la population témoin, la survenue d’au moins 1 de ces 4 événements était signalée par 6 sujets (12,2 % des sujets témoins) et dans la population de sujets dysosmiques par 46 patients (80,7 % des patients, p<10−4).

L’absence de détection d’une odeur de brûlé lors d’un feu a été notée par 15 patients dysosmiques (26 % des patients) et jamais par les sujets témoins (p<10−4). L’absence de détection d’une fuite de gaz a été notée par 27 patients dysosmiques (47 % des patients) et par un seul sujet témoin (2 % des sujets témoins, p<10−4). Le fait de faire souvent brûler des aliments en cuisinant a été noté par 36 patients dysosmiques (63 % des patients) et par deux sujets témoins (4 % des sujets témoins) (p<10−4). L’absence de détection d’un aliment avarié a été notée par 29 patients dysosmiques (51 % des patients) et par 5 sujets témoins (10 % des sujets témoins) (p<10−4). Enfin, 5 patients dysosmiques avaient eu une intoxication alimentaire du fait de l’absence de détection d’un aliment avarié (9 % des patients dysosmiques) et un seul dans la population témoin.

Discussion

Cette étude est la première en Europe et la seconde sur le plan international permettant de montrer le risque majeur d’accident domestique chez les sujets anosmiques et hyposmiques sévères.

Les pourcentages d’accidents que nous avons observés étaient supérieurs à ceux qui sont décrits dans une étude [4]. Sur une série de 445 patients ayant consulté dans une clinique spécialisée de l’odorat en Virginie (États-Unis), 7 % n’avaient pas été en mesure de détecter un feu, 23 % une fuite de gaz, 25 % des aliments avariés et 45 % des aliments en train de brûler en cuisinant. Les pourcentages que nous avons observés sont plus importants d’un facteur 1,4 pour le fait de faire brûler les aliments en cuisinant, d’un facteur 2 pour l’absence de détection d’aliments avariés ou d’une fuite de gaz et d’un facteur 3,7 pour l’absence de détection d’un feu. Notre population ne comportait que des sujets ayant des capacités olfactives soit nulles, soit très réduites comme en témoignent les résultats de l’olfactométrie (Tableau I). Dans l’étude de Santos et al . [4], la population comportait des patients avec divers degrés de pertes olfactives (de l’anosmie à l’hyposmie modérée). Seulement 30 % des patients étaient anosmiques. Parmi les patients qui déclaraient avoir eu au moins une fois un accident domestique, les auteurs signalaient que ces patients étaient anosmiques dans 45 % des cas et hyposmiques sévères dans 34 % des cas. Par conséquent, le pourcentage de patients hyposmiques modérés était relativement important. Ces variations de répartition des divers degrés d’hyposmie dans notre étude et dans cette étude de référence [4] expliquent les différences observées de pourcentages d’accidents domestiques.

Notre étude est la première de ce type qui comporte un groupe témoin. La constitution de ce groupe de sex ratio et d’âge moyen identiques au groupe « malade » a permis de souligner la différence considérable de risque d’accident domestique. La répartition des accidents dans les 2 groupes était très significative (p<10−4).

Cette mise à jour de la grande fréquence des accidents domestiques chez les patients hyposmiques ou anosmiques est d’autant plus importante que la fréquence des dysosmies dans la population est élevée. La fréquence d’une dysosmie varie en fonction de l’âge de la population étudiée. Les travaux les plus pertinents ont été effectués sur le vieillissement de l’odorat. Ainsi, la moitié des sujets âgés de 65 à 80 ans et 75 % des sujets âgés de plus de 80 ans avaient une hyposmie sévère ou une anosmie [8]. La grande fréquence des dysosmies post-rhinitiques (une rhinite aiguë sur 400) ou post-traumatiques (5 % des traumatismes crâniens), des polyposes nasosinusiennes (prévalence entre 4 et 6 % dans la population en Europe de l’Ouest) est observée dans la littérature [3].

L’étape diagnostique devant un patient dysosmique repose sur un interrogatoire précis permettant de découvrir la nature exacte de la dysosmie (quantitative ou qualitative - parosmie, phantosmie, cacosmie), les circonstances d’installation, l’évolution, puis un examen ORL et neurologique conventionnel et un examen fibroscopique des cavités nasales. Les examens complémentaires seront demandés en fonction de ces données cliniques : examen tomodensitométrique des cavités nasosinusiennes en coupes axiales et coronales sans injection de produit de contraste devant la suspicion d’une cause rhinologique, imagerie par résonance magnétique cérébrale lors de la rare suspicion d’une tumeur endocrânienne, notamment d’un méningiome olfactif (0,5 % des étiologies). En fait, 4 causes principales sont à l’origine de plus de 90 % des dysosmies : les atteintes rhinosinusiennes chroniques dominées par la polypose nasosinusienne, le traumatisme crânien, les rhinites aiguës et le vieillissement. Les autres causes sont rares avec une prévalence n’excédant le plus souvent pas 1 %. Le traitement des dysosmies n’est concevable que devant une dysosmie d’origine rhinosinusienne. Devant une cause neurosensorielle (traumatisme crânien, rhinite aiguë, vieillissement), aucun traitement n’a fait preuve d’une quelconque efficacité. Le bilan médical d’une dysosmie consiste à éliminer une cause grave (tumeur, maladie neurologique), à dépister une cause curable (affection rhinosinusienne chronique) et à renseigner le patient sur les risques domestiques encourus au quotidien. Une prévention de tels risques peut être suggérée au patient : abandon de l’utilisation du gaz, mise en place de détecteurs de fumée, vigilance accrue lors de l’emploi du feu et en cuisine.

Conflits d’intérêts

aucun


Appendix A. Supplementary data

(85 Ko)
  
Références

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Bonfils P., Avan P., Faulcon P., Malinvaud D. Distorted odorant perception: analysis of a series of 56 patients with parosmia Arch Otolaryngol Head Neck Surg 2005 ;  131 : 107-112 [cross-ref]
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Doty R.L., Shaman P., Applebaum S.L., Sikorsky L., Rosemberg L. Smell identification ability: changes with age Science 1984 ;  226 : 1441-1443



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