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Annales d'Endocrinologie
Volume 71, n° 2
pages 69-75 (mars 2010)
Doi : 10.1016/j.ando.2010.01.003
La thérapeutique du docteur Brown-Séquard
Doctor Brown-Sequard’s therapy
 

J.-J. Lefrère a, b, , P. Berche c
a Institut national de la transfusion sanguine, 6, rue Alexandre-Cabanel, 75015 Paris, France 
b Laboratoire d’hématologie, centre hospitalo-universitaire d’Amiens, 80000 Amiens, France 
c Faculté de médecine Paris Descartes, 15, rue de l’École-de-Médecine, 75015 Paris, France 

Auteur correspondant.
Abstract

Pioneer in the field of hormone therapy, Charles-Edward Brown-Séquard (1817–1894) tried to stop the effects of aging on his contemporaries by injecting animal testicle extracts. His therapy was very popular in the last years of the 19th century. He even had followers in the following century, amongst whom Serge Voronoff (1866–1951), who grafted monkey testicles in replacement of human ones, or Paul Niehans (1882–1971) who practiced therapy using calf embryo cells in Switzerland.

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Résumé

Pionnier de l’hormonothérapie, Charles-Edward Brown-Séquard (1817–1894) tenta de pallier les effets de la sénescence en traitant ses contemporains par des injections d’extraits testiculaires animaux. Sa thérapeutique connut une grande vogue dans les dernières années du xixe siècle. Lui-même eut des émules au siècle suivant, notamment Serge Voronoff (1866–1951), qui greffa à ses patients des testicules de singe en remplacement de leurs équivalents humains, et Paul Niehans (1882–1971), qui pratiqua en Suisse des thérapeutiques à base de cellules embryonnaires de veau.

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Keywords : Hormonetherapy, Transplantation, Androgens, Cell therapy

Mots clés : Opothérapie, Greffe, Androgènes, Thérapie cellulaire


Un jour de 1889, un professeur de physiologie au Collège de France annonce à ses pairs qu’il vient de mettre au point une méthode de rajeunissement basée sur l’injection de broyats de testicules animaux. L’engouement en faveur de ce remède au vieillissement devient vite mondial, et le professeur Brown-Séquard une célébrité, un bienfaiteur de l’Humanité. Comment a commencé cette aventure de la médecine qui connaît encore des prolongements de nos jours ?

Charles-Edward Brown-Séquard vient au monde le 8 avril 1817, à Port-Louis, dans l’Île Maurice, devenue sept ans plus tôt possession anglaise. Son père est le capitaine Edouard Brown, un américain originaire de Philadelphie. Sa mère, née Séquard, est française. En optant par la suite pour le nom de Brown-Séquard, précédé de ses deux prénoms, Charles-Edward affichera sa double origine : anglais par la naissance, français par la culture. Cependant, les impératifs de la carrière de ce sujet de la Couronne britannique lui imposeront un jour la naturalisation française.

L’itinéraire de vie de Brown-Séquard va être fortement marqué par une sorte de zig-zag géographique permanent entre son île natale, la France, les États-Unis et l’Angleterre. Une incapacité de rester en place ? Des pulsions migratrices ? Plutôt la conjonction d’un tempérament instable, impatient et d’une grande insatisfaction professionnelle : on verra Brown-Séquard s’installer dans un pays, s’y faire connaître par des conférences, réaliser des expériences médicales, les publier, fonder une société savante, une revue scientifique, puis, l’université du pays ne lui offrant pas le poste officiel auquel il estime que ses mérites et ses travaux lui donnent droit, faire ses bagages et traverser un océan pour tenter sa chance sur un autre continent. Déçu par la France, il part tenter sa chance en Amérique du Nord ; déçu par l’Amérique du Nord, il revient tenter sa chance en France, et ainsi de suite à plusieurs reprises. À cette bougeotte permanente, il devra une carrière chaotique et nomade, et un cumul de six années de navigation sur les grands voiliers de son temps : près de 60 traversées de l’Océan dans ce vagabondage incessant qu’aura été son existence !

Lorsqu’il vient pour la première fois à Paris, en 1838, avec l’intention de suivre une carrière littéraire, Brown-Séquard a 21 ans. Devant le peu d’enthousiasme que suscitent ses écrits, il change d’orientation et s’inscrit en faculté de médecine. Nul ne saura ce que la littérature française y a perdu, mais on sait aujourd’hui ce que la science y a gagné. Son diplôme de docteur en médecine en poche, Brown-Séquard se lance aussitôt dans des travaux sur la physiologie de la digestion et sur les maladies nerveuses. Car seule la recherche l’intéresse, pour laquelle il met à profit une puissance de travail proprement impressionnante. La pratique médicale l’ennuie et il ne va s’y adonner que contraint par le manque de ressources pour l’abandonner dès que possible.

En 1843, Brown-Séquard regagne l’Île Maurice et y exerce quelque temps son métier. Retour à Paris l’année suivante. Bref séjour à l’Île Maurice en 1851. L’année d’après, il vogue vers les États-Unis, où il espère obtenir un poste universitaire — il ne parle pas anglais, mais compte l’apprendre durant la traversée. Le voilà à Philadelphie, où la chaire qu’il convoite lui passe sous le nez, puis à New York, puis à Paris. L’année 1854, on le voit dans son île natale, que frappe une épidémie de choléra ; en 1855, il est en Virginie, où la chaire de physiologie de l’université de Richmond lui est confiée ; 1856, Boston ; 1857, Londres et Paris. En 1859, il est nommé médecin-chef de l’hôpital pour les paralysés et les épileptiques de Londres, où il va rester trois ans (un record pour lui) : il y est chargé de cours et son enseignement sur les maladies du système nerveux lui vaut un début de notoriété. Retour aux États-Unis en 1864, avec un poste de professeur de physiologie et de neuropathologie à la faculté de Harvard. Trois ans plus tard, ce poste étant supprimé, il regagne Paris, où il est nommé professeur à l’École de médecine. Sa réputation scientifique est désormais largement établie par-delà les frontières. En 1870, il s’installe à New York, pour plusieurs années. Retour à Paris en 1878, où l’un de ses rêves se réalise : il succède à Claude Bernard à la chaire de physiologie expérimentale du Collège de France. L’Académie des Sciences l’accueille en 1886.

Au cours de cette carrière mouvementée et itinérante, Brown-Séquard publie un nombre étourdissant d’articles, de mémoires, d’ouvrages spécialisés, de notes disséminées dans des périodiques médicaux ou scientifiques, de comptes rendus d’académies et de sociétés savantes, de notices de dictionnaires, le tout égrené à Paris, à Londres, à Boston, à Richmond, à Philadelphie, à New York et dans bien d’autres villes. La caractéristique principale de cette œuvre est peut-être de n’en pas avoir, tellement il est malaisé d’en présenter un tableau synthétique, Brown-Séquard s’étant intéressé à des sujets dont la variété confond.

Cependant, si les Histoires de la médecine mentionnent encore son nom, c’est pour son apport en neurologie. C’est dans ce domaine qu’il fait surtout autorité, et à juste titre : il a conduit de nombreuses études expérimentales probantes sur le système nerveux et a même laissé son nom au syndrome qui caractérise la perte du sens du toucher et de l’équilibre d’un côté du corps, lorsque survient une certaine section de la moelle épinière. Sa découverte du croisement des voies sensitives dans la moelle a été un progrès majeur dans la connaissance neurologique, et les étudiants en médecine d’aujourd’hui continuent à apprendre ce qui caractérise le « syndrome de Brown-Séquard ».

À côté de sa contribution à la neurologie, Brown-Séquard doit une partie de sa célébrité à des expériences sur les glandes et leurs « sécrétions internes », que l’on n’appelait pas encore « hormones ». En 1856, un an après la publication de Thomas Addison décrivant une pathologie inconnue qui va porter son nom, Brown-Séquard montre que cette « maladie bronzée » est liée à une atteinte des glandes surrénales, organes connus de longue date des anatomistes, mais dont la fonction est demeurée totalement ignorée. Il se livre à diverses expériences animales et montre l’importance cruciale de ces surrénales, notamment leur caractère indispensable à la vie. Il n’aura cependant pas une existence assez longue pour assister à l’identification des hormones produites par ces glandes, mais il aura été le premier à relier la maladie et l’organe en cause. Malgré cela, les endocrinologues de notre temps renâclent quelque peu à considérer Brown-Séquard comme un maître fondateur de leur discipline, et les historiens de la médecine ne sont pas loin de regretter, pour la mémoire du savant, qu’il se soit lancé dans des recherches qui l’ont conduit à pratiquer des injections de broyats de testicules animaux à des messieurs fatigués, en appliquant une théorie ridicule qui a terni considérablement sa réputation de grand médecin. Assurément, cette péripétie, dernier épisode de sa vie de chercheur, ne constitue pas le sommet de son œuvre scientifique.

C’est en effet lorsque sa carrière est en grande partie derrière lui que Brown-Séquard entreprend d’analyser le rôle freinateur des hormones mâles sur le vieillissement : lui-même est âgé de plus de 70 ans lorsque, un jour de mai 1889, il s’injecte, pour en étudier les effets chez l’homme, des extraits de testicules animaux, destinés à remédier à l’insuffisance hormonale correspondante qui survient avec l’âge. Par ce geste, il vient de faire entrer dans la médecine une pratique désignée, dans les premiers temps, sous le terme d’« opothérapie » et qui va connaître, comme on le verra, une grande vogue au cours du siècle suivant. Certes, ce n’est pas à l’époque de Brown-Séquard, une pratique d’une nouveauté absolue : les guerriers de certaines tribus ancestrales dévorent encore les organes nobles des ennemis occis à la guerre ou ceux des animaux tués à la chasse, afin de s’appropier leurs forces et leurs vertus.

Pour ses expériences d’opothérapie, Brown-Séquard utilise les gonades de diverses espèces : les chiens, béliers, lapins et cochons d’Inde entrés dans son animalerie y laissent la vie et leurs organes reproducteurs. Le savant n’est pas homme à hésiter devant d’amples sacrifices animaux. La vivisection ne lui a jamais fait peur, au point d’avoir parfois été accusé de cruauté inutile envers les bêtes. Il lui est ainsi arrivé de décapiter un chien et, après avoir injecté du sang oxygéné par les troncs artériels de la tête, d’appliquer un fort courant galvanique visant à déclencher les contractions des muscles de la face… et d’en conclure qu’il a réellement pu rendre la vie, quelques instants, à l’organe céphalique séparé du tronc. Un jour de 1883, au cours d’une de ses expériences publiques sur des animaux, cette pratique lui a valu d’être pris à partie par une Anglaise antivivisectionniste qui a foncé sur lui en le menaçant de son parapluie. L’assistance a eu quelque peine à la désarmer et l’incident a fait du bruit. En réalité, Brown-Séquard ne voit en ses victimes animales que de la matière et de la mécanique de démonstration. De toute manière, rien, pas même sa vie personnelle, ne compte à ses yeux dès qu’il s’agit de défendre, parfois jusqu’au fanatisme, une de ses théories scientifiques.

Quant à pratiquer des expériences médicales sur sa propre personne, cela non plus ne rebute pas Brown-Séquard. En 1854, durant l’épidémie de choléra qui a sévi à l’Île Maurice, il a ingurgité, dans un but d’étude, de petites quantités de déjections de cholériques : on l’a retrouvé, quelques heures plus tard, inanimé, et il a été rendu de justesse à la vie. Le Lancet ayant donné un écho à cette expérience dangereuse, la rumeur d’un acte suicidaire s’est répandue dans les milieux scientifiques. Brown-Séquard, au demeurant, n’a jamais hésité, tout au long de sa carrière, à utiliser son corps comme sujet d’expérimentation, fût-ce à travers des tentatives périlleuses, farfelues, voire répugnantes. Lors d’une de ses innombrables traversées de l’Océan, n’a-t-il pas noté soigneusement la température de son urine, immédiatement après émission, et celle de matelots recrutés dans cette étude pour le moins insolite, dont il dira qu’il l’a réalisée très précisément au moment où le voilier naviguait entre les 42e et 45e degrés de latitude nord ? Une autre fois, s’intéressant aux fonctions de la peau, il s’est enduit des pieds à la tête d’une substance totalement imperméable à l’air et aux liquides : un étudiant entrant par hasard dans le laboratoire l’a découvert quasi expirant, et un décapage urgent et vigoureux au papier de verre a été nécessaire pour ressusciter l’intrépide investigateur.

Un jour, dans le but de montrer que la mort tissulaire peut être différée par rapport à la mort cardiaque, Brown-Séquard recueille son sang et celui de quelques élèves pour les transfuser à des cadavres. C’est sans doute son expérience la plus effroyable. Pour étudier la survie de la conscience et la persistance de l’« excitabilité de la substance corticale du cerveau » après la mort, il réalise une irrigation vasculaire post mortem de la tête d’un condamné à mort, peu après qu’elle éternue dans la sciure placée sous la guillotine : des aiguilles immédiatement enfoncées dans le cerveau sont mises en contact avec une pile électrique, tandis qu’un expérimentateur place une bougie allumée près de l’œil du décapité, dont la paupière se relève un instant, avec quelques crispations des muscles faciaux. Brown-Séquard va conclure à la persistance d’une activité des cellules cérébrales après la mort clinique. Il a même tenté de lire, sur les lèvres du décapité, une réponse à la question qu’un assistant criait à l’oreille de la tête brandie. Villiers de l’Isle-Adam s’est inspiré de cette « expérience » pour composer un de ses Contes cruels, la terrifiante nouvelle intitulée L’Instant de Dieu .

Tarabusté comme il l’était par le concept de survie tissulaire, Brown-Séquard ne pouvait que s’intéresser aux greffes d’organes. Dans le passé, il a mené quelques tentatives bien curieuses, comme greffer la queue d’un chat sur la crête d’un coq, en cousant soigneusement les peaux des deux parties. Il a eu la satisfaction de constater que la greffe avait pris : la queue du félin était chaude et saignait quand on la piquait, attestant qu’une circulation s’était établie entre les organes de ces deux animaux pourtant si dissemblables. Cependant, quelques jours plus tard, le coq s’est battu si frénétiquement avec l’un de ses congénères qu’il a perdu l’appendice dont il avait été doté — avant que le phénomène de rejet naturel se manifeste ! Pendant un de ses séjours à l’Île Maurice, Brown-Séquard s’est ainsi constitué une hallucinante ménagerie de monstres produits par des greffes interanimales : des chiens bicéphales et autres chimères cauchemardesques.

De longue date, Brown-Séquard a manifesté un intérêt grandissant pour le thème du rajeunissement et de la longévité. Un jour de 1868, lors d’un bref passage à la faculté de médecine de Paris, il déclare à des étudiants stupéfaits et perplexes : « Je pense qu’on pourrait rendre à un vieillard une vigueur nouvelle en lui injectant dans les veines le sperme d’un jeune homme ». Il mène en ce sens plusieurs expériences animales préalables, greffant des testicules de jeunes cobayes à de vieux chiens, et les signes d’activité vitale et génésique qu’il observe lui paraissent tellement démonstratifs qu’il décide de franchir le pas : parvenir au même résultat chez l’être humain. Nous sommes en mai 1889, au moment précis où l’Exposition Universelle de Paris, installée au Champ-de-Mars, au Trocadéro et aux Invalides, ouvre ses portes aux premiers visiteurs, qui peuvent admirer de près la Tour Eiffel toute neuve.

Brown-Séquard, qui est alors âgé de 72 ans, a conscience de la faiblesse et de la fatigue qu’il ressent depuis une dizaine d’années. Ses forces diminuent et sa capacité de travail s’émousse nettement. C’est donc un homme sur son déclin qui s’injecte, par voie sous-cutanée, pendant 15 jours consécutifs, une macération aqueuse de testicules de chiens et de cobayes. Comment a-t-il élaboré son produit ? Des animaux ont été égorgés, et leurs testicules ont été immédiatement prélevés et mis à macérer, trois jours durant, à 28°C de température, dans leur poids de glycérine. Les gonades ont ensuite été broyées, puis plongées dans de l’eau distillée, et la préparation obtenue a été purifiée par un filtre spécifique, mis au point par le chercheur, puis introduite dans des ampoules scellées sous vide.

Assez vite, Brown-Séquard constate que ce « traitement » induit en lui des effets spectaculairement revigorants : il ressent un renouveau de son activité intellectuelle et physique, et retrouve même la vigueur sexuelle de sa jeunesse ! Sans attendre, il publie le fruit de ses observations dans un article magnifiquement intitulé Expérience démontrant la puissance dynamogénique chez l’homme d’un liquide extrait de testicule d’animaux , lequel paraît dans les Archives de physiologie normale et pathologique . Brown-Séquard est convaincu d’avoir découvert un véritable « élixir de jouvence ». Le 1er juin 1889, il présente ses résultats aux membres de l’Académie des Sciences, leur expliquant que ces injections lui ont redonné des capacités physiologiques juvéniles : « De retour au logis, en voiture, vers six heures du soir, après quelques heures passées au laboratoire, j’étais si fatigué depuis quelques années que je devais me mettre au lit après avoir pris mon dîner à la hâte. Parfois ma fatigue était telle qu’à cause de mon besoin de sommeil et de la somnolence qui s’emparait de moi, je ne pouvais lire mes journaux médicaux. Pourtant, je ne pouvais m’endormir qu’après plusieurs heures ! Aujourd’hui, et depuis le quatrième jour après l’injection, tout a changé et j’ai regagné au moins la force que je possédais plusieurs années auparavant. Les travaux de laboratoire ne me fatiguent presque plus. Je pus à nouveau, au grand étonnement de mon assistant, rester trois ou quatre heures debout sans éprouver le besoin de m’asseoir. Si bien que, quelques jours après, je pus effectuer trois ou quatre heures de travail debout, travailler à une préparation ou à la rédaction d’un article pendant plus d’une heure et demie après dîner. Tous mes amis convenaient qu’un grand changement était intervenu dans ma personne. J’ai pu à nouveau sans difficultés monter et descendre en courant les marches de mon escalier, comme j’avais toujours fait avant l’âge de 60 ans. En me servant d’un dynamomètre, je pus constater que la force musculaire de mes membres avait beaucoup augmenté ».

Brown-Séquard note aussi que la constipation qui le tourmentait depuis toujours a disparu. La boîte de laxatifs qu’il gardait à portée de main finit à la poubelle. L’observateur minutieux qui ne sommeille jamais en lui a même mesuré la distance à laquelle il peut désormais lancer son jet d’urine…

Le retentissement de l’annonce de cette nouvelle thérapeutique va être énorme. L’événement est commenté dans le monde entier. Sur un tel thème, les journalistes de tous les pays s’en donnent évidemment à cœur joie. Cependant, si la « découverte » fait sourire le grand public, elle est aussi, et fort rapidement, controversée au sein de la faculté : les physiologistes et une bonne partie du corps médical accueillent avec une grande défiance les résultats présentés par ce chercheur pourtant renommé et membre du très prestigieux Collège de France. Du coup, son traitement régénérateur vaut à Brown-Séquard à la fois une réputation mondiale et la suspicion de ses confrères. Il persiste cependant dans ses dires, attestant que ses extraits glandulaires animaux sont capables d’exercer des effets dynamiques puissants et équivalent, par certains côtés, à un véritable rajeunissement de l’organisme.

Ne s’agirait-il là que d’un simple phénomène de suggestion, ce que l’on désigne aujourd’hui par l’effet placebo ? Évidemment, la communauté médicale se pose immédiatement la question. En cette fin du xixe siècle, aucune hormone n’a encore été isolée — la première, l’adrénaline, ne le sera qu’en 1901 —, de sorte que le mode d’action des broyats testiculaires apparaît comme une énigme. Il est d’ailleurs paradoxal de constater que les endocrinologues d’aujourd’hui ne s’accordent pas totalement sur les expériences de Brown-Séquard : certains considèrent que, puisque les testicules contiennent des androgènes, une injection de broyat testiculaire a réellement pu générer les effets décrits en 1889 par l’opothérapeute.

Apprenant la possibilité nouvelle de régénérer une virilité défaillante par l’injection de broyats de testicules animaux, des célébrités ne sont pas longues à faire appel aux services de Brown-Séquard. La rumeur publique chuchote qu’Émile Zola vient de solliciter l’inventeur du procédé pour quelques injections de jouvence, afin d’être à la hauteur auprès de la jeune lingère qui a succédé à Mme Zola dans le cœur et le lit du romancier. Brown-Séquard est aussi requis pour tenter de remédier aux graves troubles neurologiques — d’origine syphilitique — dont souffre un autre littérateur célèbre : Alphonse Daudet. Ce dernier subit ainsi des piqûres qui le font atrocement souffrir et à propos desquelles son ami Edmond de Goncourt note, dans son Journal, cette précision pittoresque : « L’aide-injecteur de Brown-Séquard disait à Daudet que les cobayes s’épuisant, on avait songé aux testicules de taureaux, mais qu’on avait appris que les toréadors les mangeaient pour se donner de la vigueur et du jarret ».

Les extraits testiculaires de Brown-Séquard font rapidement fureur sur plusieurs continents. Un peu partout sur le globe, des médecins tentent l’expérience de l’opothérapie à base de suc testiculaire. Dans l’année qui suit l’annonce de la « découverte », des milliers de praticiens ont déjà appliqué le procédé ! Une traînée de poudre. De tous côtés, le laboratoire de Brown-Séquard reçoit des commandes d’extraits. Il ne fait pas bon être cobaye, chien ou lapin en ces années de la Troisième République.

Brown-Séquard a décidé de délivrer gratuitement ses ampoules aux médecins qui lui en font la demande, mais des laboratoires commerciaux, flairant la bonne affaire, se mettent à préparer et à commercialiser des extraits testiculaires sous forme d’élixir, ce qui indigne et irrite Brown-Séquard, à différents titres : d’une part, le produit actif ne peut qu’être dégradé dans le tube digestif, d’autre part, le soupçon se porte sur l’inventeur de tirer des avantages financiers de ce commerce, et le mot charlatan a été prononcé par certains. Les fabricants de ces produits prétendument revigorants leur donnent différentes appellations évocatrices : l’orchitine , l’extrait orchitique , et même la séquardine et la brownséquardine. Devant cette utilisation abusive de son nom, Brown-Séquard envisage des poursuites en justice, mais finit par y renoncer. Manifestement, son procédé lui échappe, ne lui appartient plus : la médecine s’en est emparé. Pour l’inventeur, en tout cas, c’est la gloire, comme l’évoque un chroniqueur dès juillet 1889 : « On a fini par fixer l’attention sur ce vieillard, dont la vie entière a été de travail et de recherches abstraites, et de la foule qui regarde et qui écoute, il s’est élevé comme un énorme murmure d’admiration et aussi d’incrédulité. […] Le grand savant a-t-il couronné ses travaux par une de ces découvertes qui arrêtent le monde ? Mènera-t-il à bonne fin cette gigantesque entreprise ? Son nom est-il destiné à figurer à côté de celui de Pasteur, qui a trouvé le microbe de la rage comme Brown-Séquard aurait trouvé le microbe de la vieillesse ! ».

La célébrité est là, incontestablement, mais avec un corollaire non désiré : la moquerie. Que de railleries va en effet subir le malheureux Brown-Séquard, alors que, pour la première fois de sa vie, son nom est connu du grand public ! Après le manque de reconnaissance dont il a souffert pendant des décennies, les sarcasmes vont tourbillonner autour de lui pendant les années qui lui restent à vivre : une véritable tempête de plaisanteries (Fig. 1).



Fig. 1


Fig. 1. 

Caricature parue dans la presse anglo-saxonne.

Satirical cartoon published in British newspapers.

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Ce déluge de saillies plus ou moins spirituelles n’empêche pas Brown-Séquard de poursuivre ses recherches, d’autant que son but réel n’est pas de restaurer des virilités défaillantes, mais de fortifier le corps et de combattre une sénescence considérée jusqu’alors comme inévitable. Car il ne compte pas prolonger la longévité humaine à l’aide de son opothérapie testiculaire. Sur ce point, face aux objections et aux sarcasmes dont il est l’objet de la part de ses confrères, il tente de se justifier : « Je n’ai jamais ni par écrit, ni par la parole, exprimé l’idée que ces injections pourraient réparer des ans l’irréparable outrage. J’ai seulement dit et je crois encore qu’il est parfaitement possible de réparer des ans les outrages réparables. ».

Bien entendu, de mauvais esprits ne manquent pas de susurrer que Brown-Séquard s’est lancé dans ces expériences opothérapiques avec un objectif personnel. Avec sa petite taille, son air chafouin et ses allures bizarres, il n’a pourtant jamais rien eu d’un séducteur, et sa vie sentimentale semble avoir été des plus pauvres. S’il s’est marié trois fois — et a été veuf autant de fois —, ses épouses se sont étiolées les unes après les autres, délaissées et mortes d’ennui en partageant son existence austère, à l’ascétisme pathologique, et dont toute distraction était bannie. Son agitation perpétuelle n’a toujours eu qu’un but, la recherche scientifique, et ceux qui le connaissent personnellement savent que Brown-Séquard est un savant obnubilé par ses travaux de laboratoires, et que ce n’est certainement pas pour redorer le blason de sa propre vigueur virile qu’il s’est un jour injecté des extraits testiculaires animaux.

À ceux qui doutent que son opothérapie vise avant tout à tonifier l’organisme, à rajeunir le corps et l’esprit, Brown-Séquard explique que la faiblesse croissante des vieillards dépend, du moins en partie, de la diminution progressive de leur puissance sexuelle : comme si, chez l’homme adulte, le système nerveux se trouvait dynamisé — « dynamogénié », disait notre savant — à travers quelque substance sécrétée par les glandes génitales et régulièrement déversée par elles dans le courant sanguin. Cette substance vient-elle à manquer, le système nerveux, n’étant plus soumis à son action, voit peu à peu son activité diminuer, et la sénescence survient. Que faire, dès lors, pour rendre au système nerveux son activité passée, sinon, tout simplement, lui fournir cette sécrétion interne testiculaire qui constitue un élément important de son fonctionnement normal ?

Brown-Séquard se serait-il appliqué son propre traitement de manière trop tardive ? Ses dernières années sont tourmentées de douleurs rhumatismales, de sciatiques et de phlébites. La mort le surprend à quelques jours de son 77e anniversaire, en 1894, six ans après sa première injection d’extraits testiculaires [1, 2, 3, 4]. L’événement a lieu le dimanche 1er avril, mais les notices du xxe siècle dateront ce trépas du 2 avril, car un dictionnaire sérieux ne saurait faire mourir une personnalité la veille (Fig. 2).



Fig. 2


Fig. 2. 

Charles-Édouard Brown-Séquard. Portrait paru dans La Science Illustrée .

Charles-Edouard Brown-Sequard. Portrait published in La Science Illustrée .

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Brown-Séquard, qui a aujourd’hui sa rue à Paris (dans le quinzième arrondissement, près de l’hôpital Necker) a eu une postérité, encore vivace aujourd’hui, avec ces prétendues « cures anti-vieillissement » qui s’appuient sur des injections d’extraits de tissus thyroïdiens, hépatiques, etc. Un des plus célèbres épigones de l’inventeur de l’opothérapie testiculaire, qui l’a même supplanté aujourd’hui dans la notoriété, est le chirurgien français d’origine russe — et lui aussi professeur au Collège de France — Serge Voronoff (1866–1951), lequel met au point, dans les années 1920, une technique de greffe de testicules de singe en remplacement de leurs équivalents humains. À la différence de Brown-Séquard, il en retire d’importants avantages financiers, mais, comme lui, passe rapidement du statut de savant respectable à celui de charlatan grotesque, voire dangereux : n’est-on pas allé jusqu’à supposer — de manière évidemment erronée — que le virus du sida aurait commencé à se répandre dans l’espèce humaine à travers ces greffes de testicules d’origine simienne ?

Voronoff a été un élève du douteux Alexis Carrel, qui l’a formé à la transplantation d’organes. Il a ensuite étudié, en Égypte, les effets de la castration chez les eunuques. Il s’est naturellement intéressé de près aux travaux de Brown-Séquard, mais va prôner la greffe de la glande elle-même plutôt que l’injection d’extraits glandulaires. Il commence par greffer des testicules de condamnés à mort dans le scrotum de clients fortunés. La demande allant croissant, il fait appel à la bonne volonté de chimpanzés et de babouins pour obtenir des testicules à implanter. Son objectif affiché est d’induire, non un effet aphrodisiaque, mais un rajeunissement, un prolongement de l’espérance de vie, une réduction des effets de la sénilité. Telle était déjà, on l’a vu, l’idée de Brown-Séquard.

En 1922, dans un congrès de chirurgie, Voronoff exhibe un vénérable gentleman anglais, vétéran de 75 hivers, revenu bien las de l’Empire des Indes, mais qui se trouve spectaculairement rajeuni par la greffe voronovienne. Ce traitement par les « glandes de singe » connaît, dans les premiers temps, un grand retentissement, et une clinique spécialisée est ouverte à Alger. Conan Doyle en fait même le thème d’une des enquêtes de Sherlock Holmes, L’Homme qui marchait à quatre pattes (The Adventure of the Creeping Man ). Plus près de nous, dans le film des Marx Brothers, The Coconuts , la chanson d’Irving Belin — l’auteur du célèbre God bless America  —, intitulée Monkey-Doodle-Doo , contient ces paroles : « If you’re too old for dancing / Get yourself a monkey gland  » (Si tu es trop vieux pour danser / Trouve-toi une glande de singe) !

Mais la période triomphale de Voronoff ne va pas durer éternellement. Après des années d’opulence — il occupe tout un étage d’un des plus luxueux hôtels parisiens, avec une nombreuse domesticité —, vient le temps du déclin. Les scientifiques commencent à élever la voix pour émettre leurs doutes et leur scepticisme. Une commission de la Royal Society of London infirme officiellement l’efficacité de la méthode. Le bruit se répand, cette fois encore, que les résultats bénéfiques obtenus par les greffes de Voronoff ne tiennent que de l’effet placebo. En un mot, une grande supercherie, doublée d’une escroquerie, dont les clients du greffeur ont été les infortunées — quoique très fortunées — victimes [5, 6, 7].

Voronoff finit son existence dans l’oubli, et, de son œuvre, il ne subsiste guère aujourd’hui que quelques cendriers des années 1920, kitsch au possible, qui représentent des cynocéphales protégeant leurs organes reproducteurs, avec cette phrase inscrite : « Non, Voronoff, tu ne m’auras pas ! » Les adeptes du Viagra pourraient déposer leurs pilules dans de tels cendriers, en hommage à ce pionnier.

L’histoire de l’opothérapie ne s’arrête pas là. Dans sa livraison du 11 juillet 1958, l’hebdomadaire Aux écoutes publie un article intitulé Le Duc de Windsor est allé voir Méphistophélès . Il y est signalé que l’ancien roi — qui a naguère abdiqué pour épouser une Américaine roturière et divorcée — est arrivé quelques jours plus tôt en Suisse, sur les bords du Lac Léman, où il suit le traitement prescrit par un « grand spécialiste ». L’auteur du reportage ne cache pas que, pour les gens avertis des derniers courants de la médecine, un tel séjour dans les environs de Lausanne signifie le recours à une thérapeutique à base de cellules animales fraîches. Le journaliste emploie l’expression de « thérapie cellulaire » — que l’on utilise encore aujourd’hui, quoique pour désigner une pratique médicale fort différente.

La clinique où est entré le duc, située au fond d’un vaste parc ombragé de Vevey, est celle du professeur Paul Niehans (1882–1971), un médecin suisse qui accueille en ce lieu, à prix d’or, des personnalités venues demander, les uns, la guérison d’une maladie, les autres, le rajeunissement de leur organisme. Il faut dire que Niehans — qui se trouve être le petit-neveu de l’empereur d’Allemagne Guillaume II — se targue d’avoir obtenu le « rétablissement » spectaculaire du pape Pie XII parvenu à un état de cachexie. Cela ne pouvait qu’attirer sur lui, en 1954, l’attention du monde entier : la « thérapie cellulaire » faisant son entrée au Saint-Siège ! Le même article d’Aux écoutes indique que le peintre Braque et le chancelier Adenauer ont déjà reçu de telles « cellules fraîches », et que des septuagénaires aussi célèbres que Winston Churchill et Charlie Chaplin passent pour avoir, eux aussi, séjourné dans la clinique privée de Vevey.

Depuis plus de 20 ans, Niehans travaille à la mise au point de ses injections de cellules, qu’il a d’ailleurs maintes fois essayées sur lui-même : après avoir prélevé un embryon sur une vache parvenue aux deux tiers de la période de gestation, il hache menu glandes et tissus, et injecte ce cocktail de cellules embryonnaires dans les fesses de ses patients illustres ou richissimes — car il faut être l’un ou l’autre pour être admis dans sa clinique. Niehans reçoit ainsi les personnalités en vue de l’époque : chefs d’État, hommes politiques, vedettes de cinéma sur le retour (Gloria Swanson, Marlene Dietrich, Greta Garbo), écrivains, peintres, leaders de toutes sortes et milliardaires de tous pays, occidentaux ou orientaux. Les patients ont un point commun : ils se refusent à vieillir et souhaitent retrouver une nouvelle jeunesse. Ils en ont évidemment un autre : ils sont largement à l’abri des soucis de fins de mois, ce que le professeur Niehans serait malvenu de déplorer.

La lecture de la presse de ces années révèle que les médecines américaine et française, à l’encontre des médecines allemande et scandinave, n’ont pas voulu laisser le champ libre aux émules de Niehans. Une enquête journalistique précise toutefois : « Un peu partout, négligeant ces interdits, des médecins ouvrent des cliniques sous leur propre responsabilité. En France fonctionnent plus de douze centres de thérapie cellulaire. » En 1989, une clinique localisée dans la Haute-Vienne pratique encore des injections de fœtus d’agneau à des patients auxquels ce traitement « régénérateur » vaut en contrepartie d’être ponctionnés d’une somme appréciable.

Aujourd’hui, l’expérimentation scientifique a montré la parfaite inefficacité, voire le danger, de ces pratiques. La réglementation sur le sujet s’est même fortement durcie, et leur usage est interdit, tout au moins en France, de la manière la plus formelle qui soit. Cette opothérapie n’en reste pas moins tolérée en terre helvétique, où Niehans a des héritiers directs, lesquels, dans une clinique portant désormais son nom, prônent une live cell therapy sur laquelle des sites Internet donnent toutes les précisions nécessaires.

Le mythe éternel de la Fontaine de jouvence aura connu bien des avatars au cours des siècles. Il a eu de tout temps ses prophètes et en aura certainement encore. En dépit des accusations d’escroquerie morale ou financière qui leur ont été maintes fois adressées, des personnages comme Brown-Séquard et Voronoff appartiennent à cette geste. Car ils ont leur place dans l’histoire de ceux qui tentèrent de lutter contre le vieillissement, de défendre les prérogatives des vivants : ne plus mourir. Tentative prométhéenne ? Les dieux ont bien des manières de châtier de tels rebelles. Pour les deux « opothérapeutes » qui voulaient redonner la jeunesse à leurs contemporains, la sanction aura été la dérision et le ridicule, formes lentes, mais sûres, de destruction. Mais peut-être ces deux-là auront-ils un temps éprouvé l’éphémère satisfaction de douter que la mort a toujours le dernier mot.

Références

Brown-Sequard C.E. Expérience démontrant la puissance dynamogénique chez l’homme d’un liquide extrait de testicules d’animaux Arch Phys Norm Pathol 1889 ;  21 : 651-656
Brown-Sequard C.E. Note on the effects produced on man by subcutaneous injections of a liquid obtained from the testis of animals Lancet 1889 ;  2 : 105-107
Role A. La Vie étrange d’un grand savant. Le professeur Brown-Séquard. Plon; 1977.
Notice sur les travaux scientifiques de C.E. Brown-Séquard. Masson; 1883.
Voronoff S. Quarante-trois greffes du singe à l’homme  : Doin (1924). 
Voronoff S. Étude sur la vieillesse et le rajeunissement par la greffe  : Arodan (1926). 
Voronoff S. Les Sources de la vie  : Fasquelle (1933). 



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