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Journal des Maladies Vasculaires
Volume 37, n° 3
pages 113-115 (juin 2012)
Doi : 10.1016/j.jmv.2012.03.005
Michel Vayssairat : une vie
Michel Vayssairat: A life
 

P. Priollet
Service de médecine vasculaire, groupe hospitalier Paris Saint-Joseph, 185, rue Raymond-Losserand, 75674 Paris cedex 14, France 

La vie est un mystère. Chaque vie a son mystère. Michel Vayssairat est pour nous un mystère me disait, quelques jours avant qu’il ne s’éteigne, un médecin de l’unité de soins palliatifs de l’hôpital Cognacq-Jay à Paris, s’interrogeant en ces termes : à quelles ressources Michel puise-t-il la force de rester encore un moment avec nous ?

Michel Vayssairat nous a quittés le 17 février 2012 peu après 9heures du matin. Ses obsèques ont été célébrées en l’église Saint-Pierre à Lardy, chez lui, tout près de la maison où il avait choisi de passer avec son épouse, Chantal, la dernière partie de sa vie.

La voix pure et naturelle d’Isabelle Lazareth a accompagné cette cérémonie faisant naître en chacun de nous une autre voix qui résonnait encore quand le chant avait cessé.

Ainsi, s’est achevée la vie d’un homme digne et sincère.

À l’heure de la séparation d’avec les êtres qui nous sont chers reviennent, lancinantes, toujours les mêmes questions : quel chemin parcouru ? Quelle empreinte laissée ? Quels messages délivrés ?

Pour répondre à ces questions, il faudrait faire la synthèse d’une vie personnelle et d’une vie professionnelle. Autant dire résumer une vie avec son lot de bonheurs et d’épreuves, de joies et de tristesses, d’engagements et de renoncements, de succès et d’échecs.

Sa vie privée, Michel ne l’évoquait guère devant ses collègues. Une fois pourtant, c’était il y a 20ans. Michel présidait le 26e congrès du Collège français de pathologie vasculaire et au milieu d’un discours peu académique avouait : « bien peu ici connaisse le motard impénitent, le chasseur et collectionneur de papillons, le barbouilleur de tableaux, l’éleveur de tortues d’eau ou encore le routard des cimes en Himalaya ».

De la même façon, il ne m’appartient pas de rendre hommage au Médecin des hôpitaux ou au Professeur des universités. D’autres l’ont fait ou le feront. Ainsi, lors de la cérémonie des adieux, Charles Janbon, Joël Constans et Patrick Carpentier ont, tour à tour, souligné les qualités professionnelles de Michel, l’importance de leur rencontre, la richesse de leurs échanges particulièrement dans les derniers moments, mais ont surtout parlé de l’homme qu’était Michel, saisissable seulement à travers l’amour qu’il portait à sa famille et que sa famille lui portait. Compagnon fidèle parmi les fidèles, Jean-Louis Guilmot a préféré l’écriture à la parole et nous livre l’émouvant et affectueux hommage que vous pouvez lire dès aujourd’hui dans la Lettre du Médecin Vasculaire.

Pour ma part, je préfère me dire qu’une vie ne se résume pas et qu’il n’aurait pas déplu à Michel, auteur de romans, qu’on le raconte comme on parcourrait quelques chapitres d’un livre trop tôt achevé.

Je commencerai par le dernier chapitre le moins prévisible, le plus douloureux, Michel malade. Paradoxe me direz-vous que de prétendre respecter l’intimité d’un homme pour entreprendre aussitôt de le raconter malade ! Mais comprenez-moi bien. Si aucun de nous à l’heure du départ ne pourra prétendre avoir été exemplaire, je tiens pour moi que la façon dont Michel Vayssairat a vécu sa vie de malade a été exemplaire. Je veux en témoigner pour que nous, médecins, nous nous en souvenions.

Septembre 2010, quelques symptômes sans doute banals, une échographie, un scanner et voilà Michel qui revêt avec une brutalité quasi-indécente les habits du malade. Alors que rien en apparence ne permet d’imaginer la gravité du mal, Michel accueille un diagnostic qui ferme la porte à tout espoir de guérison avec une lucidité et un courage exceptionnels. Que n’a-t-on dit des médecins malades, de leurs doutes permanents, de leur incapacité à suivre l’itinéraire qui leur a été conseillé, de leur recherche permanente d’une alternative au projet de soins qui leur est proposé. Ne nous avait-on pas enseigné sur les bancs de la faculté que l’annonce d’une maladie incurable est toujours suivie d’une phase de révolte et de doute. Rien de semblable chez Michel. D’abord le choix de la fraternité en s’en remettant à un ami pour l’orienter vers un spécialiste pouvant le prendre en charge puis le choix de la confiance dès lors que la feuille de route était établie et expliquée. Pendant plus d’un an, Michel suivra à la lettre le traitement qui lui a été prescrit, s’accommodant autant que faire ce peut des effets secondaires des traitements sans pour autant remettre en cause leur utilité ou la pertinence de leur prescription. Ceux qui ont eu la chance de partager un repas avec Michel pendant cette période, rue de l’Université ou tout à côté, n’ont pu être que frappés de l’entendre commander : entrée, plat, dessert, café. Il ne s’agissait pas de gourmandise ni même d’appétit simplement d’être un « bon malade » auquel son cancérologue de l’hôpital Cochin avait expliqué que traiter le cancer c’est d’abord éviter la dénutrition. Et si l’on vous demande en plus d’avoir de l’activité physique alors le vélo fera l’affaire ! Ainsi, Michel Vayssairat malade était la révélation de l’évidence énoncée par Saint-Exupéry : « nul ne peut se sentir à la fois responsable et désespéré ».

Fin 2011, les forces de Michel déclinent. Personne n’entretient plus d’illusion sur l’efficacité des traitements. Michel lui-même annonce que l’heure des soins palliatifs est venue. Michel encore quelques jours plus tard demande à être hospitalisé. Une dernière fois le choix de la fraternité qui le dirige tout naturellement vers un hôpital qu’il connaît, Saint-Joseph, où il a par le passé tant aimé apprendre auprès du Professeur Cormier. Puis vient la dernière étape, acceptée sans doute plus que voulue par Michel, le transfert en soins palliatifs à l’hôpital Cognacq-Jay où il sera entouré par sa famille et recevra les visites annoncées ou imprévues de ses compagnons.

Ainsi, Michel s’est montré jusqu’au bout responsable et a joué vis-à-vis de lui-même son rôle de médecin. Il a ainsi suivi le précepte selon lequel « un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s’ils ne parviennent pas à guérir ensemble ». Si je vous dis cela, ce n’est pas par manque de déférence mais parce que Michel aurait sans doute souri en m’écoutant et compris qu’en citant Ionesco, je voulais signifier le moment venu de parler de Michel auteur.

Michel a connu un succès fulgurant en recevant sous le nom de Jules Grasset le prix du Quai des orfèvres 2005 pour son roman « les violons du diable ». Cette distinction ne l’a pourtant pas conduit à la porte du paradis des écrivains car c’était placer d’emblée la barre bien haut et ne simplifier en rien l’acceptation des manuscrits ultérieurs tant ce prix catalogue d’emblée l’auteur comme celui d’un possible unique succès. Peut-être Michel aurait-il préféré gravir une à une les marches de la notoriété littéraire, recueillir progressivement les fruits de son travail et de son talent et conquérir de nouveaux lecteurs au fil de ses romans. Michel, si le temps ne lui avait pas été compté, aurait-il fait une encore plus grande carrière d’écrivain ? Un critique littéraire et auteur contemporain rappelait récemment à propos de Jean Cocteau dont il jugeait la reconnaissance insuffisante, que « pour être un auteur à succès premièrement, il ne faut jamais donner l’impression d’aimer la vie, deuxièmement, il ne faut faire qu’une seule chose à la fois » et d’ajouter qu’« en France les grands artistes ne doivent pas seulement être ennuyeux mais limités ». Rien de tout cela chez Michel qui avouait d’ailleurs dans son discours de Président de Congrès en 1992 : « je n’ai jamais eu de considération pour les cervelles besogneuses et dévolues à un usage médical exclusif ».

Le cheminement de ses manuscrits était un thème de prédilection de nos conversations : l’ont-ils lu ? Le liront-ils ? Qu’en penseront-ils ? Répondront-ils… Cette quête de l’éditeur donnait jusqu’à l’infini à Michel l’opportunité de développer l’une de ses plus belles qualités : la persévérance.

Et si c’est à l’œuvre qu’on reconnaît l’artisan, Michel exprimait dans chacune de ses activités le goût du travail bien fait. Lorsque nous nous étions lancés dans l’écriture d’un atlas de capillaroscopie au début des années 1980, Michel avait décidé d’expliquer chaque image de l’atlas, par un schéma, dessinant les contours à l’encre de chine de chaque capillaire. Il augmentait d’autant le nombre de pages de l’ouvrage sous le regard effrayé de l’éditeur qui nous avait suivis dans cette aventure !

Ses qualités d’écriture et d’analyse, Michel les avaient mises au service du Journal des Maladies Vasculaires. Il était élu à l’unanimité rédacteur en chef le 13 juin 1990, succédant au Pr Claude Olivier.

Pendant plus de 20ans, Michel assurera cette fonction avec une politique simple : promouvoir la qualité, l’innovation, l’enseignement de la pathologie vasculaire et la défense de la médecine vasculaire. Michel était assisté d’une secrétaire de rédaction sans laquelle je ne suis pas certain qu’il eut accepté de poursuivre cette mission, la très discrète Françoise Staub. Aujourd’hui, Organe du Collège français de pathologie vasculaire et d’autres sociétés, publié par un éditeur prestigieux Elsevier Masson, le Journal des Maladies Vasculaires est un journal en bonne santé dans un monde ou l’édition papier souvent vacille. Cette bonne santé, on la doit à l’exigence constante de Michel Vayssairat. N’écrivait-il pas lors de sa prise de fonction en 1991 « le nouveau rédacteur en chef porte depuis peu des lunettes mais on ne lui fait pas encore prendre des vessies pour des lanternes ».

Michel disait aussi joliment « le Journal des Maladies Vasculaires est au Collège ce que la voile est à la goélette : ils sont indissociables pour le meilleur et pour le pire ». Il était donc logique que, devenant par la même le cinquième président du Collège français de pathologie vasculaire, Michel Vayssairat succède en 2002 à Jean-Daniel Picard qui lui remettait les clés de la maison de l’angiologie. Pendant dix ans, c’est le meilleur qu’il advint. Michel consacrait toute son énergie à défendre l’idéal du Collège, celui d’une société savante accueillante, originale puisque regroupant toutes les disciplines qui touchent à la pathologie vasculaire simplement parce que pour traiter les maladies vasculaires, toutes sont utiles. Ces dernières années, Michel avec ses amis du Collège des enseignants de médecine vasculaire menait un autre combat, celui de la reconnaissance de la spécialité de médecine vasculaire et de l’autonomie de sa filière de formation.

Ce congrès de mars est depuis 46ans l’expression la plus visible du Collège français de pathologie vasculaire, à présent parfaitement articulé avec le congrès d’automne de la Société française de médecine vasculaire. Michel aimait ce congrès, ce qu’il s’y disait, ce qu’il s’y faisait, les contacts qu’il y nouait avec les congressistes médecins, soignants non médecins, partenaires de l’industrie pharmaceutique ou organisateurs. Il aimait ce congrès parce qu’il aimait chacune et chacun des congressistes qu’ils viennent de l’autre côté de la rue ou de beaucoup plus loin et Michel n’aurait pas été indifférent au fait que cet hommage lui soit rendu le jour où à l’initiative de Jean-Pierre Laroche, le Collège accueille les Sociétés de médecine vasculaire d’Algérie, du Maroc et de Tunisie dans le cadre d’un congrès présidé par un collègue belge, notre ami le professeur Wautrecht.

Michel savait aussi être excessif, par exemple lorsqu’il se qualifiait de « saltimbanque des congrès d’angiologie » quoique, par la façon dont il conclut la séance que j’organisais en 2007 comme président de congrès, Michel montra à l’assemblée présente des talents que beaucoup ne lui connaissaient pas ! Longue d’ailleurs serait la liste des idées décalées et heureusement jamais appliquées que Michel et moi avons eues pour égayer telle ou telle séance des congrès.

Sans doute êtes-vous nombreux à avoir croisé l’année passée, ici à la maison de la chimie, Michel bien sûr fatigué, peut-être déjà le regard tourné vers un horizon qui nous dépasse mais totalement investi dans l’orchestration de ce congrès. Les journées de mars achevées, Michel reprit le chemin de la maison de l’angiologie devenue à la fois un repère quand volent en éclat les certitudes et un abri dans l’attente des épreuves à venir. L’attention et le dévouement de Françoise lui ont permis de poursuivre son travail quand il le souhaitait, comme il le souhaitait. Le Collège rendait enfin à Michel un peu de l’humanité qu’il lui avait apporté.

À propos d’humanité et sans revenir sur les prix littéraires, à mon sens les seuls dignes d’intérêt pour Michel, il est un prix auquel Michel aurait pu légitimement prétendre sans la moindre chance de ne jamais l’obtenir sauf à déclencher un effroyable conflit d’intérêt, c’est le prix Humanisme et Médecine. Ce prix fut créé par le Collège, il y a plus de dix ans, pour rappeler la part de l’humain dans l’exercice de la médecine, l’apprentissage et la transmission des connaissances. J’aurais sans difficulté imaginé Michel, navigateur et romancier, inscrire son nom au côté de ceux de Maud Fontenoy et de Jean-Christophe Ruffin. Je dois à la vérité de dire que quelles qu’aient été les personnalités prestigieuses qui ont reçu depuis l’an 2000 le prix Humanisme et Médecine, Michel avait une préférence particulière pour la soirée de 2007 au cours de laquelle Plantu avait traité en images le thème qui lui avait été confié : le journalisme, l’humour et la médecine. Celles et ceux qui ont rendu visite à Michel au siège du Collège savent qu’il avait aussitôt encadré puis accroché ces dessins au mur du Collège. C’est pourquoi, il m’a paru naturel de demander à Plantu de participer à l’hommage qui serait rendu à Michel dans le Journal des Maladies Vasculaires. Plantu a aussitôt accepté et nous a proposé ce dessin qui montre clairement que, contrairement à ce que l’on nous avait appris, « dans un cœur troublé par le souvenir, il y encore de la place pour l’espérance ».

À présent, le moment est venu de nous séparer, sans minute de silence, sans applaudissements mais simplement, tranquillement, modestement comme l’aurait souhaité Michel pour profiter de ce congrès, apprendre, enseigner, échanger soulignant une fois encore l’importance du partage et de la fraternité si chers au cœur de Michel.



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