revues des maladies respiratoires - Organe officiel de la Société de Pneumologie de Langue Française (SPLF)

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Revue des Maladies Respiratoires
Vol 23, N° 2  - avril 2006
pp. 127-134
Doi : RMR-04-2006-23-2-0761-8425-101019-200518648
Évolution de l'incidence du cancer broncho-pulmonaire en France (1978-2000)
The progression of lung cancer incidence in France (1978-2000)
 

F. Molinié [1], M. Velten [2], L. Remontet [3], P. Bercelli [1], Et Le Réseau FRANCIM [4]
[1]  Registre des cancers de Loire-Atlantique et de Vendée, CHU, Nantes, France.
[2]  Registre des cancers du Bas-Rhin – Laboratoire d'épidémiologie et de santé publique, Faculté de médecine, Strasbourg, France.
[3]  Service de Biostatistique des Hospices Civils de Lyon, Centre Hospitalier Lyon-Sud, Pierre-Bénite, France.
[4] Réseau FRANCIM : registre des cancers du Calvados, registre des tumeurs du Doubs, registre des cancers de l'Hérault, registre des cancers de l'Isère, registre des cancers de la Manche, registre des cancers du Bas-Rhin, registre des cancers du Haut-Rhin, registre des cancers de la Somme, registre des cancers du Tarn.

Tirés à part : F. Molinié [1]

[1] Registre des cancers de Loire-Atlantique et de Vendée, CHU Plateau des écoles, 44093 Nantes Cedex 1.

fmolinie@chu-nantes.fr

Résumé
Introduction

Le cancer broncho-pulmonaire représente la première cause de décès par cancer dans le monde et en France. Notre objectif était de décrire l'évolution de l'incidence et des types histologiques du cancer broncho-pulmonaire en France de 1978 à 2000.

Méthodes

L'estimation du taux d'incidence national provient de la modélisation des données d'incidence fournies par les registres de cancer français et des données de mortalité nationale. La répartition des types histologiques a été étudiée à partir des données des registres de cancer.

Résultats

Avec 28 000 nouveaux diagnostics estimés, le cancer broncho-pulmonaire représentait 10% des cancers incidents en France en 2000 et 18% des décès par cancer. De 1980 à 2000, l'incidence a augmenté de 47,4 à 52,2/105 pour les hommes et de 3,7 à 8,6/105 pour les femmes. Le risque de développer un cancer broncho-pulmonaire, stable chez les hommes, a considérablement augmenté (+ 451 %) pour la génération des femmes nées en 1953 par rapport à celles nées en 1913. La proportion d'adénocarcinome s'est nettement accrue aux dépens du carcinome épidermoïde.

Conclusions

Ces dernières années ont été marquées par une augmentation importante du cancer broncho-pulmonaire chez la femme et par une augmentation de la proportion des adénocarcinomes chez l'homme et la femme.

Abstract
The progression of lung cancer incidence in France (1978-2000)
Introduction

Lung cancer is the most common cause of death from malignant disease in the world. Our objective was to describe the progression of this cancer's incidence, and the changing distribution of histological types in France between 1978 and 2000.

Methods

National incidence rates were obtained by modelling lung cancer incidence data provided by the French cancer registries, taking into account national mortality data. These registries also provided information about histological type.

Results

In the year 2000, with 28,000 estimated new diagnoses, lung cancer represented 10.0% of all incident cancers and was responsible for 18.1% of deaths from cancer. From 1980 to 2000, the incidence rose from 47.4 to 52.2 per hundred thousand in men and from 3.7 to 8.6 per hundred thousand in women. The risk of developing lung cancer, which remained constant in men, has increased considerably (+451%) between the generation of women born in 1953 and those born in 1913. The proportion of epidermoid cancers has dropped whilst that of adenocarcinomas has risen sharply.

Conclusions

The last few years have seen a large increase in the incidence of lung cancer in women and an increasing incidence of adenocarcinoma in both men and women.


Mots clés : Cancer , poumon , histologie , incidence , épidémiologie

Keywords: Lung cancer , Histology , Incidence , Epidemiology , Time trends


Introduction

En France, comme dans la plupart des pays occidentaux, le cancer broncho-pulmonaire est la première cause de décès par cancer chez l'homme [1]. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, après une forte augmentation, l'incidence du cancer broncho-pulmonaire s'est stabilisée dans les années 1950 chez les hommes et a commencé à décroître dans les années 1980 [2]. Chez les femmes, l'augmentation d'incidence a été plus tardive et moins marquée que chez les hommes, mais elle s'est poursuivie jusqu'à la fin des années 1990 [2]. La connaissance de l'incidence du cancer broncho-pulmonaire et de son évolution est fondamentale pour planifier l'offre de soins et évaluer les stratégies de lutte contre le tabagisme qui sont déclinées depuis de nombreuses années sur le plan international et se sont récemment intensifiées en France.

Les registres de cancer recueillent en population générale des informations détaillées sur tous les nouveaux diagnostics de cancer à l'échelle d'un département. La mise en commun des données de l'ensemble des registres généraux de cancer français permet l'analyse régulière de l'incidence des cancers en France [1 et 3]. Notre objectif était d'estimer l'incidence nationale des cancers pulmonaires en 2000, son évolution depuis la création des premiers registres en 1975 et la répartition des différents types histologiques.

Matériel et méthodes
Matériel
Incidence

Les registres de cancer ont été créés progressivement en France depuis 1975. En 1997, neuf départements bénéficiaient d'un registre général du cancer couvrant environ 12 % de la population française : Bas-Rhin (930 396 habitants), Calvados (602 300 habitants), Doubs (481 332 habitants), Haut-Rhin (670 000 habitants), Hérault (744 151 habitants), Isère (970 491 habitants), Manche (481 000 habitants), Somme (545 733 habitants) et Tarn (341 331 habitants). Chaque registre recense en continu tous les nouveaux diagnostics de cancers survenant chez les habitants du département correspondant. Afin d'assurer la comparabilité et l'exhaustivité des données, le recueil est réalisé selon une procédure standardisée à partir de multiples sources d'information (laboratoires d'anatomopathologie, médecins hospitaliers ou libéraux, Programme de Médicalisation des Systèmes d'Information, mises en Affection Longue Durée...).

Les registres de cancer français sont fédérés au sein du réseau français des registres de cancer (FRANCIM) qui a créé, en collaboration avec le service de Biostatistique du CHU de Lyon Sud, une base de données commune. En plus des contrôles de qualité habituellement réalisés par chaque registre, la cohérence des enregistrements est vérifiée sur la base commune par un programme de contrôle développé par le Centre International de Recherche sur le Cancer (IARCTools, version 2.0, CIRC, Lyon). En cas d'erreur ou d'incohérence l'enregistrement est retourné au registre pour vérification. Les informations retenues à partir de la base commune sont le sexe, l'âge au diagnostic, l'année de diagnostic, la commune de résidence, la topographie et l'histologie du cancer codées selon la Classification Internationale des Maladies pour l'Oncologie (CIM-O). Dans notre étude ont été considérés tous les cancers pulmonaires invasifs primitifs (codés C33 ou C34 dans la CIM-O version 2) diagnostiqués dans un département couvert par un registre entre le 1er janvier 1978 et le 31 décembre 1997. Les types histologiques ont été regroupés selon les recommandations du CIRC [4] : carcinome épidermoïde, adénocarcinome dont le carcinome bronchiolo-alvéolaire, cancer à petites cellules, cancer à grandes cellules, autre carcinome spécifique, carcinome sans précision et absence d'histologie connue. Les sarcomes ont été exclus.

Mortalité

Les données de mortalité par cancer broncho-pulmonaire (codés 162 selon la Classification Internationale des Maladies version 9) notifié sur les certificats de décès de 1978 à 1997 ont été fournies par le Centre d'Epidémiologie sur les Causes Médicales de Décès (Cépi-Dc) par sexe, âge au décès, année et département de décès.

Population

L'Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE) a fourni les données démographiques par années et par départements issues des recensements de 1975, 1982, 1990 et 1999. Les données ont été interpolées ou extrapolées pour les années intermédiaires et pour l'année 2000.

Analyses
Incidence par département

Des taux d'incidence et de mortalité bruts et standardisés sur la population mondiale de référence ont été calculés pour chaque département et par périodes de 5 ans (19781982, 1983-1987, 1988-1992, 1993-1997).

Incidence nationale

Les départements couverts par un registre ne sont pas représentatifs de la population française. Le principe de l'estimation de l'incidence nationale reposait sur le calcul, d'un rapport incidence/mortalité à partir des données issues des registres et l'application de ce rapport aux données de mortalité France entière. Plus précisément, l'estimation des taux d'incidence et de mortalité a été réalisée grâce à un modèle âge-cohorte précédemment décrit [1]. Le nombre de cas incidents (ou de décès) rapporté à la population à risque par tranches d'âge, par cohorte de naissance et sur une période donnée déterminait des taux d'incidence (ou de mortalité) spécifiques par âge. Le rapport entre les taux d'incidence et de mortalité ainsi modélisés a été appliqué au taux de mortalité France entière modélisé sur le même principe. Les pourcentages de variation annuelle ont été calculés en utilisant le modèle âge-cohorte avec l'hypothèse d'un effet linéaire de la cohorte.

Évolution de l'incidence

L'évolution a été étudiée selon deux aspects : par périodes de 5 ans (1978-1982, 1983-1987, 1988-1992, 1993-1998) et par cohortes de naissance regroupées par périodes calendaires de cinq années (1913-1917, 1918-1922, 1923-1927, ...). La cohorte née en 1928 a servi de référence.

Types histologiques

L'évolution de la répartition des types histologiques a été étudiée en pourcentage uniquement sur les données (24 576 cancers) des registres les plus anciens (Calvados, Doubs, Isère, Bas Rhin, Somme et Tarn).

Résultats
Incidence en 2000

En 2000, le nombre de nouveaux cancers pulmonaires était estimé à 27 743 en France. L'écart entre les hommes et les femmes était particulièrement frappant avec un sex-ratio de 6,1. Les taux d'incidence bruts et standardisés correspondant étaient estimés à 81,2 et 52,2 pour 100 000 hommes et 15,2 et 8,6 pour 100 000 femmes (tableau I) . Bien que l'incidence du cancer broncho-pulmonaire ne représentait que 10 % de l'ensemble des nouveaux cancers, au quatrième rang derrière les cancers du sein, de la prostate et du colon, il occupait la première place en terme de mortalité en représentant 18 % de la mortalité par cancer en France. L'incidence du cancer broncho-pulmonaire faible avant 40 ans, augmentait rapidement après cet âge pour culminer vers 70 ans (fig. 1). Le risque de survenue d'un cancer broncho-pulmonaire avant 74 ans était respectivement de 6,55 % et 0,72 % pour les hommes et les femmes nés en 1928. Les taux d'incidence et de mortalité en fonction de l'âge (fig. 1) restaient très proches sauf pour les âges élevés. Après 75 ans l'incidence diminuait alors que la mortalité restait stable.

Répartition géographique (1993-1997)

Le cancer du poumon n'était pas marqué par de fortes disparités d'incidence entre les départements français (fig. 2). Le ratio d'incidence entre les départements à haut risque et les départements à bas risque était de 1,4 chez l'homme et de 1,7 chez la femme. Les taux d'incidence les plus élevés étaient rapportés dans les départements du nord-est : Bas-Rhin, Haut-Rhin, Doubs et Somme ; et les plus bas, dans le Tarn et dans l'Hérault.

Évolution de l'incidence (1978-2000)

De 1978 à 2000, l'incidence du cancer broncho-pulmonaire a progressé de 47,4 à 52,2 pour 100 000 hommes (taux annuel moyen d'évolution +0,58 %) (tableau I) . Chez la femme, l'incidence est restée inférieure à celle de l'homme mais elle a connu une augmentation plus importante de 3,7 à 8,6 pour 100 000 femmes (taux annuel moyen d'évolution +4,36 %) (fig. 3). Ainsi le sex-ratio est passé de 12,8 en 1980 à 6,1 en 2000.

L'effet lié à la cohorte de naissance était majeur. Le risque cumulé de développer un cancer broncho-pulmonaire avant 74 ans a augmenté modérément de 24 % entre les générations d'hommes nés en 1928 et en 1953 (tableau II) . En revanche, pour les femmes ce risque était multiplié par 5 entre les générations nées en 1913 et en 1953 avec une accélération pour les générations les plus récentes. Les taux de mortalité ont suivi une tendance parallèle à celle de l'incidence.

Caractéristiques histologiques

Sur l'ensemble de la période 1978-1997, le carcinome épidermoïde représentait plus de la moitié des cancers pulmonaires chez l'homme, alors que l'adénocarcinome prédominait chez la femme (tableau III) . Le carcinome épidermoïde était plus fréquent chez les hommes et les femmes de plus de 55 ans (57,1 % et 27,9 % respectivement après 55 ans versus 45,0 % et 19,2 % avant 55 ans), au contraire de l'adénocarcinome plus fréquent chez les plus jeunes (15,4 % et 37,5 % après 55 ans versus 22,2 % et 39,7 % avant 55 ans). Malgré certaines disparités géographiques, l'ordre de fréquence relative des différents types histologiques était respecté dans l'ensemble des départements en 1993-1997 (tableau IV) . Le carcinome épidermoïde représentait, encore en 1997, la plus grande proportion des cancers pulmonaires (44,7 %) et l'adénocarcinome se situait en deuxième position (25,3 %).

La répartition des types histologiques a évolué au cours des 25 dernières années. Parmi les cancers non à petites cellules, la proportion de l'adénocarcinome a augmenté chez les hommes (10 à 23 %) comme chez les femmes (32 à 43 %) aux dépens de celle du carcinome épidermoïde et du carcinome à grandes cellules (tableau III) . Une élévation majeure du nombre absolu d'adénocarcinomes (103 en 1980 à 395 cas en 2000) a été observée chez la femme sur les départements couverts par un registre. L'évolution a été similaire chez les patients de plus et de moins de 55 ans (données non publiées).

L'évolution selon la cohorte de naissance montrait chez l'homme une décroissance linéaire du carcinome épidermoïde de 62 à 32 % et une croissance de 12 à 35 % de l'adénocarcinome entre les générations nées en 1911-1915 et en 19511955 (fig. 4). Pour les femmes l'augmentation de l'adénocarcinome de 34 à 48 % et la diminution du carcinome épidermoïde de 26 à 16 % n'ont débuté qu'à partir des cohortes nées en 1931-1935.

Quant aux carcinomes à petites cellules, leur proportion s'est élevée discrètement chez les hommes (14 à 16 %) et plus nettement chez les femmes (12 à 18 %). Cette augmentation a concerné principalement les sujets de plus de 55 ans. La hausse du carcinome à petites cellules s'est faite progressivement de 13 à 20 % et de 16 à 23 % pour les cohortes d'hommes et de femmes nées entre 1911-1915 et 1936-1940 où un pic a été atteint. Pour les générations suivantes la proportion du carcinome à petites cellules a de nouveau diminué.

Le pourcentage de cancers pulmonaires sans histologie connue a diminué de 12 à 4,5 % en 25 ans. Ce pourcentage différait peu selon les départements de 2 à 6 % sur la période 1993-1997.

Discussion

Ce travail apporte des données d'incidence récentes sur les cancers pulmonaires en France et sur leur évolution depuis 25 ans. La part masculine est restée prédominante pour l'incidence comme pour la mortalité en France, de même que dans la plupart des pays du monde (80 % à 85 % des cas ou des décès) [5]. Cependant, les vingt dernières années ont été marquées par une augmentation considérable de l'incidence chez les femmes. Elle a plus que doublé entre 1978 et 1997, alors que l'incidence s'est stabilisée pour les hommes.

Répartition géographique

Alors que les taux les plus élevés d'incidence du cancer broncho-pulmonaire chez les hommes étaient observés en Europe de l'Est (95/105 en Hongrie), l'incidence en France se situait dans la moyenne des pays d'Europe de l'Ouest en 2000 [6]. Cependant, le taux qui était plus élevé au Royaume-Uni dans les années 1990 est maintenant devenu inférieur à celui de la France (52,2 versus 47,6/105 au Royaume-Uni). Chez les femmes européennes les taux les plus élevés, observés dans les pays du Nord (Danemark 27,7, Royaume-Uni 21,8/105), étaient trois fois supérieurs à celui de la France (8,6/105). Les taux les plus bas se retrouvaient au sud de l'Europe (Espagne 4/105). Les taux de mortalité montraient les mêmes écarts entre pays européens.

Évolution de l'incidence

Alors que l'incidence et la mortalité sont restées plus élevées chez l'homme, les deux dernières décennies ont été marquées par une augmentation importante chez la femme. Un phénomène similaire a été observé dans les pays anglo-saxons. Selon le programme Surveillance, Epidemiology and End Results (SEER), après avoir atteint un pic dans les années 1980, l'incidence du cancer broncho-pulmonaire aux États-Unis a amorcé un déclin depuis 1990 chez l'homme (100/105 en 1980-1990 et moins de 85/105 en 1999) [7]. Au contraire les taux d'incidence chez la femme aux États-Unis ont considérablement augmenté (de 20/105 à plus de 50/105 entre 1973 et 1999). Cette évolution tendait à se ralentir en 2000, voire à s'inverser pour les générations plus jeunes [2 et 7]. De même dans plusieurs pays européens (Royaume-Uni, Danemark, Pays-Bas, Italie), l'incidence et la mortalité par cancer broncho-pulmonaire ont décru depuis les années 1980 chez l'homme [8, 9, 10, 11, 12, 13 et 14] et se sont stabilisées au début des années 1990 chez la femme après une forte augmentation. L'évolution en France semblait similaire avec un décalage dans le temps : les taux d'incidence se sont stabilisés chez l'homme en 2000 alors que l'augmentation observée chez la femme s'est accélérée depuis la fin des années 1980, sans avoir encore atteint un plateau en 2000.

Plusieurs études ont mis en évidence, comme dans notre analyse, le rôle de la cohorte de naissance [5 et 8]. Cet effet est à rattacher au principal facteur de risque connu : le tabac. Certains auteurs ont montré la correspondance entre l'évolution du tabagisme et l'évolution de l'incidence ou de la mortalité par cancer broncho-pulmonaire [5, 9 et 15]. En France, l'augmentation d'incidence chez la femme était majeure pour les générations nées après la guerre, avec une accélération après 1950. Cela correspond à une période de libéralisation du tabagisme des femmes en France [16]. Le décalage dans le temps de l'incidence par rapport aux pays anglo-saxons peut donc s'expliquer en grande partie par l'évolution du tabagisme qui a commencé à décliner chez l'homme et à augmenter puis se stabiliser chez la femme plus précocement dans les pays anglo-saxons qu'en France. Tyczynski et coll [6] ont estimé que la consommation de cigarette des adultes avait baissé de 39 % au Royaume-Uni et augmenté de 6 % en France entre 1970 et 1994. Sur cette période le pourcentage de fumeurs réguliers s'est élevé parmi les femmes adultes (de 16 % en 1980 à 21 % en 2001) alors qu'il a régressé parmi les hommes adultes (de 44 à 32 %) [16 et 17]. Eilstein et coll. [18] ont prédit le doublement de l'incidence du cancer chez la femme en France entre 2000-2004 et 2015-2019.

Mortalité

Le pronostic toujours médiocre du cancer broncho-pulmonaire est bien illustré par le parallélisme de l'évolution des taux de mortalité et d'incidence dans notre étude. La survie moyenne était estimée entre 5 et 15 % à 5 ans en Europe [19 et 20]. Dans notre étude, l'incidence fléchissait après 75 ans alors que la mortalité restait élevée. Ce décrochage de l'incidence par rapport à la mortalité pourrait témoigner d'un effet de cohorte lié à une exposition plus faible au tabac pour les cohortes anciennes par rapport aux cohortes récentes, d'une sous-déclaration dans les registres pour les tranches d'âge élevées mais surtout d'une « sur-certification » qui pourrait exister dans les déclarations des causes médicales de décès du fait notamment de la prise en compte de métastases pulmonaires comme cancers primitifs [19].

Caractéristiques histologiques

Les données démographiques et les comportements tabagiques diffèrent selon les départements. Les registres départementaux ne sont donc pas représentatifs de la population française. L'évolution des types histologiques, légèrement différents en proportion d'un département à l'autre, a cependant suivi la même tendance dans tous les registres et pourrait donc refléter une évolution moyenne en France. Les données de mortalité par types histologiques ne sont pas disponibles en France ce qui empêche de modéliser leur répartition au niveau national.

La fréquence classiquement plus élevée de l'adénocarcinome chez la femme par rapport à l'homme est retrouvée dans notre étude. De nombreuses études ont suggéré que cette différence pouvait être liée à des facteurs génétiques (expression plus élevée du gène CYP1A1 impliqué dans le métabolisme des hydrocarbures aromatiques polycycliques, délétion plus fréquente dans le gène codant pour la Glutathion S Transférase impliquée dans les défenses antioxydantes, mutation plus fréquente de l'oncogène K-ras...) et à l'influence de facteurs hormonaux oestrogéniques intrinsèques ou extrinsèques [21].

Bien que le cancer épidermoïde soit resté prédominant, l'adénocarcinome a pris une place plus importante tant chez l'homme que chez la femme, chez les sujets de moins et de plus de 55 ans. Cette évolution a également été observée dans d'autres pays européens et aux États-Unis [2, 11, 12, 13, 14 et 22]. Après une forte augmentation entre 1973 et 1983, l'adénocarcinome est même devenu le type histologique le plus fréquent aux États-Unis. Son incidence a augmenté plus vite que celle du carcinome épidermoïde chez la femme et diminué plus lentement chez l'homme [2 et 22]. Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ces changements [23 et 24]. En premier lieu, l'augmentation de l'adénocarcinome pourrait être liée au progrès des modes de diagnostic des formes périphériques de cancer bronchique (ponctions et biopsies distales sous contrôle tomodensitométrique plus souvent réalisées...) et aux modifications intervenues dans les classifications anatomo-pathologiques. Or dans notre étude, sur l'ensemble des cancers enregistrés, la proportion de cancers sans vérification histologique a connu une baisse (de 12,4 % en 1978-1982 à 4,5 % en 1993-1997) moins importante que la hausse de la proportion d'adénocarcinomes (de 11,8 à 25,3 %). La plupart des auteurs s'accordent pour penser que l'augmentation majeure de ce type histologique ne peut être entièrement expliquée par ces biais [2, 23 et 24]. Une des principales hypothèses formulées est l'évolution progressive des modes de consommations du tabac (cigarettes avec filtres associées à une inhalation plus profonde) et de la composition des cigarettes (contenant davantage de dérivés nitrés) qui entraînerait une exposition distale plus importante correspondant à la localisation préférentielle de l'adénocarcinome. La hausse similaire pour les générations d'hommes et de femmes nées entre 1911-1915 et 1951-1955 qui pourrait refléter l'évolution d'habitudes tabagiques renforce cette hypothèse (fig. 4).

Le deuxième fait marquant était la tendance à l'augmentation du carcinome à petites cellules chez les femmes. En 1993-1997, ce type histologique de pronostic péjoratif est devenu plus fréquent en proportion chez les femmes que chez les hommes (19 % et 16 %) en France. En Italie et au Danemark le même phénomène a été observé [11 et 13]. Le carcinome à petites cellules est, avec le carcinome épidermoïde, le cancer le plus lié à l'exposition tabagique [25]. L'évolution des habitudes tabagiques des femmes dans les années 1950, qui se sont progressivement rapprochées de celles des hommes, pourrait expliquer en partie ce phénomène. Cependant la tendance à la hausse ne concernait pas les femmes jeunes nées après 1940 pour lesquelles la proportion de carcinome à petites cellules se stabilisait voire diminuait ce qui préfigure sans doute une diminution de la proportion de ce type histologique dans les années à venir.

Maladie encore rare au début du xx e   siècle, le cancer du poumon est actuellement à l'origine de plus de 6 % des décès en France. Il y occupe le premier rang des décès par cancer alors que la France est considérée comme un pays à risque moyen parmi les pays occidentaux [6].

Le rôle du tabac dans sa genèse est démontré sans équivoque. Alors qu'une décroissance semble s'amorcer chez l'homme dans les pays industrialisés [2 et 5], la forte progression des cancers du poumon chez la femme, fait marquant de l'évolution de l'incidence des cancers en France au cours des 20 dernières années, est à relier à l'augmentation du tabagisme féminin. Associée au vieillissement de la population, l'augmentation du nombre de cancers pulmonaires chez la femme devrait se poursuivre dans les premières décennies du xxi e siècle.

Cette perspective doit inciter à intensifier les campagnes d'éducation à la santé en direction de la population féminine, d'autant plus que seul l'arrêt du tabac a fait la preuve de son efficacité.

Références

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Remerciements

Nous remercions vivement tous les médecins anatomopathologistes, les médecins des DIM et l'ensemble des médecins qui nous ont permis de collecter les informations nécessaires à ce travail.

Soutien :

Cette étude a été financée en partie par l'Association pour la Recherche sur le Cancer et grâce au soutien financier des registres par l'Institut de Veille Sanitaire, l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, les Conseils Généraux et Régionaux, les Ligues départementales contre le Cancer.





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