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La querelle de l’aphasie - 28/01/17

Doi : 10.1016/j.neurol.2016.12.011 
Bernard Lechevalier
 20, rue Renoir, 14000 Caen, France 

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Résumé

Les 11 juin, 9 et 23 juillet 1908, trois colloques consacrés à l’aphasie furent organisés à Paris par le successeur de Charcot : Fulgence Raymond. Cette rencontre exceptionnelle de la Société de neurologie de Paris était justifiée par un antagonisme entre Jules Dejerine et Pierre Marie au sujet de l’aphasie de Broca. Déjà, Littré en 1828, Dax en 1836, Lordat en 1843 avaient signalé des cas de perte du langage après une lésion de l’hémisphère cérébral gauche.

Le 18 avril 1861, le chirurgien Paul Broca, rapporta l’observation du malade Leborgne mort dans son service. Il avait perdu le langage vingt ans plus tôt. Broca attribua cette « aphémie » à un ramollissement d’une circonvolution frontale d’évolution progressive (probablement la troisième) dont il fit le centre du langage. Pour Wernicke (1874), l’aphasie de Broca devint le prototype des aphasies corticales motrice.

Cent pages de la Revue neurologique signées de M. Klippel, président de la Société et la thèse de François Moutier sont les sources irremplaçables de cet événement. À la première séance une liste de questions avait été dévoilée. Quel fut l’enjeu des débats ? En 1906 Pierre Marie publia un article intitulé « Révision de la question de l’aphasie : La troisième circonvolution frontale gauche ne joue aucun rôle spécial dans la fonction du langage ». En 1892, il avait écrit que Dejerine « faisait de la science comme d’autres jouent à la loterie », ce qui faillit provoquer un authentique duel. Pour Pierre Marie, l’aphasie de Broca n’était que l’addition d’une aphasie de Wernicke et d’une anarthrie, à laquelle il assignait une localisation précise, « son quadrilatère » englobant noyaux gris centraux et capsule interne (Figure 1). À l’inverse, Jules Dejerine, s’en tenait à la conception classique de Broca. La réunion du 11 juin s’ouvrit par cette question ; les aphasies motrices et sensorielles sont-elles cliniquement différentes ? Dejerine montra que dans l’aphasie sensorielle la cécité verbale et la surdité verbale sont beaucoup plus intenses que dans l’aphasie motrice où elles manquent ou sont peu prononcées, ce à quoi P. Marie, répondit que ce ne sont que des nuances, qu’il n’y a qu’un type d’aphasie. André Thomas, élève de Dejerine, prouve le contraire en comparant points par points ces deux entités. On en vint à l’aphasie totale. Pour Dejerine c’était l’association d’une aphasie sensorielle et d’une aphasie motrice ; pour Pierre Marie : toutes les aphasies sont totales. Dejerine critiqua le terme « anarthrie » qui évoque les dysarthries neurologiques : l’aphasique moteur a une réduction de la parole mais il peut émettre quelques mots sans troubles de l’articulation et chanter. Dupré alla dans ce sens. Ceci amena à la question de l’aphasie motrice pure Pierre Marie introduisit alors le concept de « langage intérieur », aboli dans toutes les aphasies, conservé dans l’anarthrie pure, que l’on doit distinguer de l’aphasie.

La seconde confrontation fut consacrée à l’anatomie. F. Raymond y assista ainsi que son chef de clinique Georges Guillain et François Moutier. Quels étaient les limites du « quadrilatère Marial » ? Jules Dejerine regretta qu’une seule coupe horizontale ignore les limites ventrales et dorsales du volume concerné. Madame Dejerine s’enquit des structures qui s’y trouvaient et demanda (sans avoir de réponse) laquelle provoquait l’ « anarthrie » ? Elle démontra brillamment « que le corps et le pied de la troisième circonvolution frontale sont situés en arrière de cette limite antérieure, et que, partant, le pied et le cap de F3 font partie du quadrilatère dont ils occupent la partie supérieure, antérieure et externe »… ce que vérifie parfaitement une coupe vertico-transversale, mais échappe à la coupe trop basse de Marie » Brissaud acquiesça. Pour Dejerine une lésion du « quadrilatère » ne peut donner une aphasie que si elle siège dans les parties antérieure, supérieure et externe de la région, coupant ainsi les fibres nerveuses issues de la zone antérieure du langage (c’est à dire pied et cap de F3). F. Moutier, appelé par P. Marie, fit état de six observations d’aphasie de Broca sans lésion de F3. Dejerine rétorqua qu’il existait des lésions de la couronne rayonnante de la substance blanche contenant des fibres de projection ou d’association du cortex frontal. Pierre Marie demanda alors à Dejerine si pour lui le terme d’Aphasie de Broca impliquait nécessairement des lésions corticales, une « complète erreur » ? Madame Dejerine répéta que le Broca résultait de lésions du cortex de F3 et des axones de projections et d’association de celui-ci. P. Marie réclama des observations convaincantes de cette théorie. Dejerine défendit le cas Lelong publié par Broca en 1861. Marie en fit le cas « d’un pauvre vieux âgé de 84 ans atteint de démence sénile ! qui n’a pas plus d’aphasie que de lésions sauf l’atrophie sénile ». L’observation très détaillée publiée par Broca (qui figure dans l’ouvrage de Phillipe Monod–Broca) contredit l’affligeante affabulation de Marie : il s’agissait bel et bien d’une aphasie de Broca à début brutal dont Jules Déjerine présenta ensuite cinq observations typiques. Suivit une longue discussion entre André Thomas et Moutier. Dans sa thèse figurent 20 cas d’aphasie de Broca étudiées par coupe sériées sans atteinte du cortex frontal et trois cas de lésion corticale gauche de F3 sans aphasie. M. Dejerine a revu en détail ces cas et trouve des carences dans l’étude des anamnèses.

Lors de la dernière réunion, le rôle du noyau lenticulaire et de l’insula dans le langage ne reçut pas de réponse. Georges Guillain cita Mills et Spiller qui assignent au noyau lenticulaire un rôle dans la phonation. Puis fut abordé la question d’un trouble fondamental de l’aphasie ? P. Marie affirma que c’était une perturbation de l’intelligence ; enfin il prit position contre l’individualisation de centres définis du langage, et de centre des images des mots défendue par Wernicke ; Klippel conclut : « Nous sommes tous d’accord sur la nécessité de réviser certaines des questions qui ont trait à l’aphasie ». Ces trois journées, à l’actif de Fulgence Raymond, montrèrent les limites de l’anatomie pathologique et ouvrirent une nouvelle voie neurolinguistique avec Théophile Alajouanine.

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Plan


 Abstract de colloque Jules Dejerine : publication bilingue (version française).


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Vol 173 - N° S1

P. S10-S11 - février 2017 Retour au numéro
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