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De l’identité numérique vers la personnalité connectée, du diagnosticien augmenté vers le soignant virtuel : quels enjeux pour la psychologie et la psychiatrie du futur ? - 08/05/21

From Digital Identity to Connected Personality, From Augmented Diagnostician to Virtual Caregiver: What Are the Challenges for the Psychology and the Psychiatry of the Future?

Doi : 10.1016/j.evopsy.2021.03.006 
Yann Auxéméry, Dr a, b,  : Psychiatre des Hôpitaux, Docteur en psychologie
a Centre Hospitalier de Jury-les-Metz, Hôpital de jour–Centre de remédiation cognitive et de réadaptation psychosociale, 12, rue des Treize, 57070 Metz, France 
b Université de Lorraine, EA 4360 APEMAC « Adaptation, mesure et évaluation en santé. Approches interdisciplinaires » - Équipe EPSAM, île du Saulcy, 57000 Metz, France 

*Auteur correspondant.

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Résumé

Objectifs

Qui sommes-nous devenus, citoyens, patients, praticiens ? En quoi les moyens de communications et l’informatisation de notre société modifient-ils, intègrent-ils nos identités ? L’intelligence artificielle comprendrait-elle bientôt plus justement l’être humain dont elle s’émanciperait ?

Matériel et méthodes

Cheminons à partir de la lexicologie pour tenter de saisir, via le point de vue de la philosophie, l’identité contemporaine vers la notion d’« identité numérique » dont les incidents psychologiques normaux ou pathologiques entraînent ce que nous définissons « la personnalité numérique ». Puis, posant les bases d’une psychologie de l’identité contemporaine, nous envisageons comment « la psychologie » et « la psychiatrie » actuelles considèrent « la personnalité » du patient et, en retour, comment elles se définissent du point du vue du « praticien en ligne » ou du « chercheur connecté ».

Résultats

En échange de son utilisation « gratuite », l’action de l’internaute sur le Web 2.0 produit du contenu et alimente des bases de données, déclaratives ou non. En perte d’intimité au fur et à mesure que « ses » données ne lui appartiennent plus, l’identité du citoyen se décompose en fonctions des supports digitaux : site de rencontre amical, plateforme de liens amoureux, blog concernant un loisir ou un voyage, etc. Par le même mouvement, l’identité numérique se compose en autre-soi possédant une part d’intelligence artificielle pourvoyeuse de capacité d’existence propre. Plutôt que deux entités parallèlement différentiables, réelle ou augmentée, naît une identité hybride « réalistiquo-virtuelle ». Quelles conséquences normales ou pathologiques chez l’être humain ? Les tendances sociétales post-modernes issues du digital ou y trouvant expression peuvent entraîner, chez un individu donné, une exacerbation des traits de personnalité préalablement existants, voire des symptômes. Parallèlement, il arrive que les moyens de communication moderne deviennent une aide pour expérimenter le monde, majorer l’estime de soi, rêver favorablement ses phantasmes, se confier plus facilement à des « inconnu(e)s », etc. Mais dans tous les cas, chez le sujet souffrant, ou ne souffrant pas, préalablement à sa surexposition, de maladie neuropsychiatrique ou de trouble psychopathologique, il s’avère aujourd’hui scientifiquement documenté que la confrontation numérique accrue induit des atteintes neuropsychiques massives (affaiblissement de la mémoire de travail, des capacités d’attention et de concentration, des aptitudes à construire des opérations cognitives élaborées, etc.). Sur le plan psychopathologique, plutôt que la terminologie de « trouble de l’identité » ou une notion de « co-identités », le terme d’« identité trouble » nous paraît le mieux rendre compte de cette mutation du « moi » où la frontière entre réalité et virtualités s’amenuise : la dissociation prévaut. L’homme post-moderne et ses objets connectés ne font plus qu’un, mais cet « uniforme » apparaît constitué d’un patchwork de confettis identificatoires plus ou moins accolés, sans réelle harmonisation d’ensemble. La personnalité commune se marque d’hyperexpressivité et d’hyperémotivité, au détriment de la possibilité de contrôle des affects et du développement des capacités d’introspection. Contre le risque du vide, tend à se développer une contra-phobie par l’ordiphone, par l’objet lui-même, par la possibilité de contacter en permanence ses proches si nécessaire, et en retour rester toujours « disponible », ce qui alimente une forme d’égocentrisme addictogène. Résulte de ses évolutions, globalement dans la société, un affaiblissement des capacités langagières, et ainsi de réflexion, y compris pour l’espace clinique et scientifique.

Discussion

Pour les domaines de la psychologie et de la psychiatrie, s’associent actuellement deux évolutions : une velléité d’« objectivité-scientificité » et une numérisation de la relation patient–soignant. Du côté de la « science », la médecine objective « factuelle » s’intéresse de plus en plus à la pathologie aux dépens du sujet en souffrance, confondant signe et symptôme, glissant jusqu’à un niveau moléculaire, très en-deçà du patient, vers une psychiatrie ou une psychologie « post-clinique ». Qu’on veuille la promouvoir ou l’anéantir, du côté du clinicien ou du chercheur, la « subjectivité » est devenue un signifiant à la mode pour le domaine de la santé psychique. Ce retour actuel du « subjectif » prospère sur une sorte de peur de la subjectivité depuis la fin de la seconde guerre mondiale qui avait entraîné la nosographie américaine vers les « objectifs » des DSM (Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Psychiques publié par l’American Psychiatric Association depuis 1952). Mais plutôt qu’une connaissance validable, et/ou invariable concernant tel ou tel trouble psychique, le changement, la relativité des entités nosographiques d’une version à l’autre du manuel traduit, en miroir, la subjectivité d’une époque, ce que nous appelons « subjectivité sociétale ». Autant qu’elle témoigne de notre temps, la révolution bio-numérique s’imposera probablement dans une future édition de la nosographie : la validité diagnostique devrait se majorer par la définition précise de marqueurs biologiques et/ou neuroradiologiques, si ceux-ci participent à construire une théorie étiopathogénique des phénomènes psychiques observés. Cette orientation reste toutefois balbutiante : outre l’infime nombre de biomarqueurs identifiés, et surtout utilisables en pratique quotidienne, leurs liens de causalité ou de conséquentialité avec les symptômes ou le processus morbide restent le plus souvent incertains autant qu’ils sont fort divers et interreliés. Le chercheur en neurosciences vise à mesurer et analyser une multitude de données, intégrant en particulier les mimiques et les émotions authentifiables par caméra thermique, les mouvements des segments des corps et dynamiques des regards enregistrables par des capteurs, la standardisation des voix et des discours pour analyse par logiciel informatique de la prosodie, des signifiants employés, de la syntaxe… le tout s’intégrant dans un phénotypage digital de la souffrance. Pourra-t-on bientôt parler, en remplacement du psychologue ou du psychiatre, de « diagnosticien augmenté » ?

Conclusion

Apparaît-il actuellement hasardeux de faire confiance à un thérapeute entièrement virtuel… expérience déjà lancée il y a plus de 50 ans ! L’être humain est un « être de sens », or, selon le modèle de la clinique traumatique, le surgissement du tout-numérique peut entraîner un « effondrement du sens » générateur d’une tendance à la dissociation de la personnalité. Accordant le rétablissement des liens entre émotions, affects, comportements et cognitions, le langage parlé atténue puis fait disparaître la dissociation. Guidée par le praticien, cette parole thérapeutique est parfois qualifiée de « maïeutique », du nom de la science de l’accouchement : elle construit synchroniquement à son essence la pensée, et une prise de conscience de celle-ci, plutôt qu’elle n’en rendrait compte secondairement. Il s’agit d’une réinterprétation causale d’un sens compris ou plutôt « attribué » singulièrement par le sujet, après-coup, le passé revisité dans l’instant noue une synthèse, le hasard est transformé en destin. Le sujet qui parle réélabore son histoire vers une reconstruction sémantique, une densification de ses réseaux de signification. Reconquérant son être par la création d’un discours, de méandres véridiques comme fictionnels, la narration, voire la poétisation, offre l’illusion ponctuelle d’une meilleure cohérence, toujours relative, illusoire La parole thérapeutique et le discours sur celle-ci restent en devenir, inachevés, incertains autant que vivants, caractérisant une « post-psychothérapie », c’est-à-dire une psychothérapie et non pas une technique rééducative qui se trouverait figée dans des objectifs connus à l’avance. Les notions de faits et de réalité sont ici secondaires, non pas au sens de l’objectif, ni même du subjectif, mais du second degré, puis d’autres degrés successifs ou imbriqués portant l’effort intellectuel. Vers l’apaisement, si nous voulions amener la réflexion à son paroxysme, nous pourrions avancer qu’il suffirait de donner « n’importe quel sens », d’en choisir un quel qu’il soit, du côté du patient ou du praticien, sans qu’il ne soit nécessairement le même, témoignage d’une construction intersubjective formellement invalide.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Abstract

Objectives

Who have we become, as citizens, patients, practitioners? How do the means of communication and the computerization of our society, its digitization, modify and integrate our identities? Can we assume that artificial intelligence will soon have a more accurate understanding of the human being from whom it will have emancipated itself?

Materials and methods

We move from lexicology to try to grasp, from the point of view of philosophy, a contemporary identity that is moving towards the notion of a “digital identity” whose normal or pathological psychological incidents lead to what we define as “the digital personality.” Then, laying the foundations for a contemporary psychology of identity, we consider how current “psychology” and “psychiatry” view the patient's “personality” and, in turn, how they define themselves from the point of view of “the patient,” or, inversely, from the point of view of the “online practitioner” or “connected researcher.”

Results

In exchange for its “free” use, the Internet user's action on Web 2.0 produces content and feeds databases, whether this is declared or not. Users’ privacy is lost, as “their” data no longer belongs to them; and citizens’ identity is broken down into digital media functions: a site for meeting friends, a dating platform, a blog about hobbies or travel, etc. At the same time, digital identity is made up of an other-self, including a part of artificial intelligence that provides capacity for its own existence. Rather than two parallel, differentiable entities, real or augmented, a “realistic-virtual” hybrid identity is born. What are the normal or pathological consequences for humans? Postmodern societal trends emerging from or finding expression in the digital can lead to an exacerbation of previously existing personality traits, or even symptoms, in a given individual. At the same time, it happens that the modern means of communication become an aid to experience the world, to increase self-esteem, to dream favorably about one's fantasies, to confide more easily in “strangers,” etc. But in all cases, in the subject suffering, or not suffering, prior to his overexposure, from a neuropsychiatric disease or a psychopathological disorder, it now turns out to be scientifically documented that the increased numerical confrontation induces massive neuropsychic damage (weakening working memory, attention and concentration skills, skills in constructing sophisticated cognitive operations, etc.). On the psychopathological level, rather than the terminology of “identity disorder” or a notion of “co-identities,” the term “identity elusive" seems to us to best account for this mutation of the “me” where the border between reality and virtualities is shrinking: dissociation prevails. The postmodern human and its connected objects become one, but this “uniformity” appears to be made up of a patchwork of identifying confetti more or less joined together, without a real overall harmonization. The common personality is marked by hyperexpressiveness and hyperemotivity, to the detriment of the possibility of controlling affects and the development of introspective capacities. Against the risk of a vacuum, a contra-phobia tends to develop through the smartphone, by the object itself, by the possibility of constantly contacting relatives if necessary, and in return always remaining “available,” which fuels a form of addicting self-centeredness. The result of these developments, for society in general, is a weakening of language skills, and thus of reflection, including in the clinical and scientific space.

Discussion

For the areas of psychology and psychiatry, two developments are currently associated: a desire for “objectivity-scientificity” and a digitization of the patient–caregiver relationship. On the side of “science,” objective “factual” medicine is increasingly interested in pathology at the expense of the suffering subject, confusing sign and symptom, sliding down to a molecular level, far below the patient, towards psychiatry or postclinical psychology. Whether we want to promote it or destroy it, on the side of the clinician or the researcher, “subjectivity” has become a fashionable signifier in the field of mental health. This current return of the “subjective” thrives on a kind of fear of subjectivity present since the end of World War II, which had led American nosography towards the “objectives” of the DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, published by the American Psychiatric Association since 1952). But rather than a verifiable and/or invariable knowledge concerning a particular psychic disorder, the changes and the relativity of nosographic entities from one version of the manual to another provides us with a mirror image of the subjectivity of an era, which we propose to call “societal subjectivity.” As much as it is a product of our time, the bio-digital revolution will probably impose itself in a future edition of nosography: the diagnostic validity should be increased by the precise definition of biological and/or neuroradiological markers, if these participate in building an etiopathogenic theory of observed psychic phenomena. This orientation remains in its infancy, however: in addition to the tiny number of identified biomarkers, and above all, those that are usable in daily practice, their causal or consequential links with symptoms or with the morbid process remain most often uncertain, inasmuch as they are diverse and interrelated. The neuroscience researcher aims to measure and analyze a multitude of data, integrating, in particular, mimicry and emotions authenticated by thermal camera; movements of body segments and gaze dynamics recorded by sensors; the standardization of voices and speeches for computer software analysis of prosody, used signifiers, syntax… all of which is integrated into a digital phenotyping of suffering. Will we soon be able to speak, replacing the psychologist or the psychiatrist, of an “augmented diagnostician?”.

Conclusion

Does it currently appear risky to trust an entirely virtual therapist… an experiment already launched more than 50 years ago! The human being is a “being of meaning,” yet, according to the model of trauma, the emergence of the all-digital can lead to a “collapse of meaning,” generating a tendency to personality dissociation. Granting the reestablishment of the links between emotions, affects, behaviors, and cognitions, spoken language attenuates dissociation, then makes it disappear. Guided by the practitioner, this therapeutic word is sometimes qualified as “maieutics,” from the name of the science of childbirth: it builds thought synchronously to its essence, and an awareness of it, rather than nondisclosure, would account for it secondarily. It is a causal reinterpretation of a meaning understood or rather “attributed” singularly by the subject, after the fact: the past revisited in the present moment creates a synthesis, and chance is transformed into fate. The speaking subject re-elaborates her/his story towards a semantic reconstruction, a densification of her/his networks of signification. Reclaiming one's being by the creation of a discourse, of veridical as well as fictional meanders, narration, even poetization, offers the punctual illusion of a better coherence, always relative, illusory… Therapeutic speech and discourse about such speech–these are still being made, unfinished, uncertain, and alive. These are the characteristics of what we could a “post-psychotherapy,” that is, a psychotherapy and not a re-educational technique whose objectives would be fixed and known in advance. The notions of facts and reality are secondary here, not in the sense of the objective, nor even of the subjective, but of the second degree, then of other successive or overlapping degrees that require intellectual effort. Moving towards appeasement, if we wanted to bring the reflection to its paroxysm, we could advance that it would be enough to give “any meaning,” whatever it may be. This would apply both to the patient and to the practitioner, without each party's meaning necessarily being the same: a testimony to a formally invalid intersubjective construction.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Mots clés : Identité numérique, Objet connecté, Soin, Diagnostic, Objectivité, Virtuel, Post-clinique, Subjectivité, Post-psychothérapie

Keywords : Digital identity, Connected object, Care, Diagnostic, Objectivity, Virtual, Post-clinical, Subjectivity, Post-psychotherapy


Plan


 Toute référence à cet article doit porter mention : Auxéméry Y. De l’identité numérique vers la personnalité connectée, du diagnosticien augmenté vers le soignant virtuel : quels enjeux pour la psychologie et la psychiatrie du futur ? Evol psychiatr 2021; 86(2): pages (pour la version imprimée) ou URL [date de consultation] (pour la version électronique).


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Vol 86 - N° 2

P. 261-283 - mai 2021 Retour au numéro
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