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Le corps tombe : l’obésité massive entre cannibalisme et bistouri - 17/04/15

Doi : 10.1016/j.evopsy.2014.09.006 
Audrey Navaron a,  : Psychologue-Psychanalyste, Maurice Corcos b : Professeur de psychiatrie, Chef de service
a Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie : emergence-espace Tolbiac, 6, rue de Richemont, 75013 Paris, France 
b Paris V, René-Descartes, département de psychiatrie de l’adolescent et du jeune adulte, institut mutualiste Montsouris, 42, boulevard Jourdan, 75014 Paris, France 

Auteur correspondant.

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Résumé

Objectifs

L’appréciation de l’obésité comme maladie, qui apparaît aujourd’hui comme une évidence est relativement récente et résulte d’une construction sociale. Celle-ci s’inscrit dans la logique du « bio-pouvoir » décrite par Michel Foucault qui répond selon lui à une volonté de domestication des corps et d’emprise sur la démographie. Dans ce contexte, l’obèse est un malade en devenir imposant à la société le poids de sa responsabilité économique. C’est à partir de cette contrainte économique que la société légitime son droit de regard sur ce qui excède les normes désormais fixées par une médecine collective. Les moyens de remédier à cette maladie moderne se sont multipliés, la chirurgie bariatrique apparaissant aujourd’hui comme instrument de perte de poids ultime et radical. Cet article propose, d’une part, de déployer des hypothèses d’articulation entre l’obésité massive, forme extrême de l’obésité et la mélancolie et, d’autre part, il interroge le recours de plus en plus fréquent à la chirurgie bariatrique et ses effets potentiels sur le psychisme.

Méthode

La méthode repose sur la mise en tension de l’observation clinique d’une position de stagiaire psychologue dans un service spécialisé dans la prise en charge de l’obésité et de la chirurgie et de la métapsychologie freudienne, notamment à partir des deux modèles de la mélancolie. Les patients rencontrés dans ce cadre ne sont pas représentatifs des obèses en général, mais souffrent d’obésité extrême qui les invalide souvent totalement. En plus des complications somatiques qu’il génère, leur poids finit par les immobiliser au point de ne plus pouvoir s’extraire de chez eux, les enfermant dans la dépendance. La question de la perte s’impose alors en creux en tant qu’elle échappe constamment. La résonance psychique de cette impossibilité à perdre devient d’autant plus manifeste dans les situations de deuil. J’ai ainsi réalisé après-coup qu’une majorité de patients rencontrés dans ce cadre avaient dans leur passé un vécu de deuil douloureux.

Résultats

Quelque chose d’une impossibilité à perdre finit par s’inscrire corporellement dans le phénomène du « yoyo pondéral » fréquemment observé. Ainsi de nombreux patients obèses ont au cours de leur vie, perdu et pris des dizaines voire des centaines de kilos. Cette alternance de perte et reprise de poids maintes fois répétée peut-elle se lire comme tentative de maîtriser l’absence sur le modèle de la bobine freudien. Cette répétition corporelle pourrait alors traduire une impossibilité d’introjection.

Discussion

Le deuil peut marquer le corps de son empreinte, voire à l’extrême le paralyser lorsqu’il déploie son destin funeste dans la mélancolie. L’obésité morbide, forme extrême d’obésité qui en devient paralysante est-elle une forme de mélancolie appliquée au corps ? L’effondrement corporel serait ainsi la conséquence d’une faillite narcissique consécutive à la perte de l’objet primordial. Qu’en est-il de l’articulation de la clinique de l’obésité à la demande de chirurgie de plus en plus fréquente ? La chirurgie bariatrique vient créer une restriction physique souvent perçue par les patients comme limite interne. Certains se sentent « sécurisés », d’autres la contournent et rendent compte, non sans jubilation de ce qui ressemble à la transgression d’un interdit. Pour d’autres encore, la demande de chirurgie semble s’articuler avec une angoisse de castration, dont ils font de l’organe désormais coupé le porte-parole. Ceci invite à interroger les effets d’après-coup de la chirurgie.

Conclusion

Selon le modèle freudien de la mélancolie, l’hyperphagie évoque une activité auto-érotique narcissique qui viderait peu à peu le sujet de son investissement objectal, le coupant progressivement de l’autre et concentrant tous les intérêts libidinaux sur l’estomac « organe hypocondriaque ». La chirurgie irait dans le même sens, en remplaçant une activité auto-érotique par une autre, pouvant précipiter à terme une faillite objectale, d’où le risque d’un effondrement psychique.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Abstract

Objectives

Considering obesity as a disease, which is seen nowadays as obvious, actually comes from a quite recent social construct. This construction belongs to the logics of “bio-power” – as detailed by Michel Foucault – which, according to him, responds to a willingness to domesticate bodies and to have a grasp over demography. In that context, an obese person is a sick person in waiting, imposing the weight of his/her economic responsibility on society. It is on the premises of that economic constraint that society legitimates its right to scrutinize what exceeds the norms fixed by a collective medicine. The means to eradicate this modern illness have multiplied throughout the years and bariatric surgery is now seen as the ultimate tool for weight loss. The present article offers to deploy some hypotheses articulating a link between massive obesity – an extreme form of obesity – and melancholia on one hand, and on the other, to question the more and more frequent use of bariatric surgery and its potential effects on the psyche.

Method

The method is based on the clinical observation as a psychology intern in a unit specializing in the care for obesity and melancholia, and also on Freudian metapsychology, notably with the use of the models of melancholia. The patients met within that context are not representative of an obese population in general; however, they suffer from an extreme obesity that handicaps them, often totally. On top of some somatic complications that their weight generates, it also ends up immobilizing them to the point where they cannot extract themselves from home, locking them up into a state of dependency. The question of weight loss is then imposed on them, since it constantly is not within their reach. The mental resonance of the impossibility to lose weight becomes even more obvious in situations of mourning. Having completed my residency, I realized that a majority of the patients I had met in that context had gone through painful mourning in the past.

Results

Something of an impossibility to lose weight ends up becoming bodily enshrined into the frequently observed phenomenon of “weight yoyo”. As such, numerous obese patients have, through the course of their lives, lost and gained dozens, if not hundreds, of kilograms. The repeated alternating of weight gain and loss might be read as an attempt to master the absence following the model of a Freudian spool. This physical repetition might then be translated as the impossibility of an introjection.

Discussion

The body can be marked by the mourning consequences and sometimes even become paralyzed when bonded with the gloom of melancholia. Could morbid obesity, such an extreme form of obesity that it even becomes paralyzing, be seen as a type of melancholia applied to the body? This hypothesis will be developed with two Freudian models of melancholia. The physical collapse would then be the consequence of a narcissistic one, consecutive to the loss of a primordial object. How about the link between the clinic of the obesity and to more and more frequent bariatric surgery requests? Bariatric surgery creates a physiological restriction often perceived by patients as an inner boundary. Some feel “secured”, while others try to bypass it and jubilatory expressing something that looks like the transgression of a forbidden thing. For some others, the request for this type of surgery seems to be bonded with a castration anguish, and erected the cut-off organ, as a “spokesman”. This leads us to think about the differed consequences of surgery.

Conclusion

According to the Freudian model of melancholia, hyperphagy evokes a narcissistic auto-erotic activity which would slowly empty the subject of its objectal investment, progressively cutting him/her from the other and focusing all their libidinal interests on their stomach – a “hypochondriac organ”. Surgery would follow in the same sense by replacing an auto-erotic activity by an other, which could in turn precipitate an objectal fallout; hence, the risk of a mental collapse.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Mots clés : Psychanalyse, Obésité, Mélancolie, Deuil, Incorporation-Introjection, Régression, Organe hypocondriaque, Chirurgie bariatrique

Keywords : Psychoanalysis, Obesity, Melancholia, Mourning, Incorporation-Introjection, Regression, Hypochondriac organ, Bariatric surgery


Plan


 Toute référence à cet article doit porter mention : Navaron A, Corcos M. Le corps tombe : l’obésité massive entre cannibalisme et bistouri. Evol psychiatr 2015;80(4): pages (pour la version papier) ou URL [date de consultation] (pour la version électronique).


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Vol 80 - N° 2

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