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Nutrition clinique et métabolisme
Volume 30, n° 2
pages 89-90 (juin 2016)
Doi : 10.1016/j.nupar.2016.04.004
La lettre du président : quand l’appétit va, tout va
President's letter : when appetite goes, everything goes
 

Eric Fontaine a, , b
a Inserm U1055, bioénergétique fondamentale et appliquée, université Joseph-Fourier, BP 53, 38041 Grenoble cedex 9, France 
b Unité de nutrition artificielle, pôle Digidune, centre hospitalier universitaire de Grenoble, CS 10217, 38043 Grenoble cedex 9, France 

Correspondance.

Je souffre d’un handicap invisible mais socialement embarrassant : je déteste la menthe. Je sais, c’est curieux, mais c’est comme çà ! Quand je dis : « je déteste », je veux dire que cela m’est réellement insupportable. Ce n’est pas une question de goût. C’est une sorte de douleur à laquelle j’essaie d’échapper. Un peu comme une musique qui serait trop forte pour mes oreilles mais que les autres percevraient comme un fond musical. Je ne peux même pas prétendre être allergique, ce n’est pas le cas. C’est juste pour moi une odeur répugnante. J’ai dû m’y résoudre. Dans ma vie privée, j’ai trouvé des parades : j’ai un dentifrice sans menthe, et je ne goûte aucun plat suspect avant que mon épouse me dise si oui ou non il en contient. Seul, la vie ne serait pas trop compliquée. Mais il y a les autres, avec leurs bonbons, leurs chewing-gums, leurs thés ou leurs tisanes à la menthe. Un enfer !

Dès lors, comment faire ? Avouer sa particularité ou souffrir en silence ? J’ai tenté de le dire. Mises côte à côte, les réactions à cet aveu (de faiblesse) auraient pu être écrites par Edmond Rostand. Il y a les dubitatives : « c’est possible çà ? », les médicales : « tu es allergique ? », les incrédules : « non ? », les têtues : « mais c’est bon la menthe ! », les embarrassées : « tu veux que je crache mon chewing-gum ? », les causales : « depuis quand ? », les culpabilisatrices : « il faut te forcer ». De toutes, cette dernière est la pire. « Il faut te forcer ». Comme si je le faisais exprès. Comme si tout cela n’était qu’un caprice. J’ai donc fini par me taire et subir en silence les agressions mentholées de la vie quotidienne. Seuls mes proches sont dans la confidence et acceptent d’évincer la menthe en ma présence.

« Il faut te forcer ». Combien de fois avons-nous entendu ces paroles dans la bouche d’un proche venant visiter à l’heure du repas un malade hospitalisé ? « Il faut vous forcer ». Cette fois-ci prononcées par un soignant qui débarrasse un plateau qui n’a pas été touché. « Vous allez essayer de faire un effort ». Paroles accompagnant une prescription de compléments nutritionnels oraux prononcées par un médecin qui n’ose pas prescrire une nutrition artificielle.

Oui, mais voilà, comment faire lorsqu’il est impossible de se forcer ? Avez-vous tenté de manger un repas complet lorsque vous êtes rassasié ? Bien sûr, quelle raison nous pousserait à nous forcer à manger de nouveau alors que l’on a le ventre plein ? C’est pourtant la même sensation d’impossibilité de manger qu’a un malade anorexique, avec en plus la conscience (et l’angoisse qui va avec) que son ventre est vide. Bien que nous ayons tous déjà connu des épisodes transitoires d’anorexie, au cours d’un épisode grippal par exemple, nombreux sont ceux qui oublient qu’il n’y a rien à faire contre l’anorexie, qu’il s’agit d’un symptôme et non d’une coquetterie.

« Quand l’appétit va, tout va » est le titre de l’une des chansons du dessin animé « Astérix et Cléopâtre ». Ritournelle amusante à destination des enfants, cette phrase n’en est pas moins captivante. En l’inversant elle reste juste : « Quand tout va, l’appétit va ». Plus encore, la négative est criante de vérité médicale : « Quand l’appétit ne va pas, rien ne va ». Asthénie, anorexie, amaigrissement : le triptyque incontournable de l’interrogatoire médical. Une sémiologie désuète, mais qui indique au clinicien que le patient souffre d’un trouble bien réel, j’allais dire organique. Ce serait oublier que les maladies psychiatriques sont elles aussi bien réelles et s’accompagnent parfois d’une diminution de l’appétit (cela est évident au cours de l’anorexie mentale et très fréquemment observé au cours de la dépression). De là à conclure qu’elles pourraient bien être organiques… Pourquoi pas, dès lors que l’on considère l’esprit comme une fonction cérébrale.

On le vérifie chaque jour, l’anorexie est la cause la plus fréquente de dénutrition. Ce n’est donc pas un symptôme banal. Il doit être activement recherché. Une fois cette démarche faite, et le symptôme reconnu, il convient d’accepter l’amaigrissement (et donc la dénutrition présente ou future) ou de contourner la perte d’appétit (puisqu’il n’est pas possible de se forcer). Lorsqu’un malade mange encore un peu, il est parfois possible de manger mieux ; c’est-à-dire de manger plus d’énergie et de protéines dans un volume qui reste faible. Mais si cette approche diététique est inefficace ou impossible, il n’est d’autre solution que de nourrir ce patient sans qu’il ait besoin de faire l’effort de manger ; ce qui n’est possible que grâce à la nutrition artificielle. Expliqué de la sorte, cela paraît si simple que l’on s’interroge sur les raisons qui font que ce traitement n’est que rarement prescrit.

Constatons d’abord que la sous-utilisation de la nutrition entérale est une caractéristique française, comme l’indiquent clairement les résultats de « Nutrition Day ». Serait-ce dû à notre passion pour le foie gras ? C’est si bon, que cela s’apparente certainement à un péché (de gourmandise) au prix d’une douleur animale (supposée ou réelle ?). Gaver. Le mot est lâché. Il résume à lui seul une grande partie du problème. Il y a quelque temps de cela, je faisais cours à des infirmières lorsque l’une d’entre elles m’avoua qu’elle considérait la pose d’uns sonde naso-gastrique comme l’un des soins les plus agressifs. Agressif ? J’ai une tout autre idée de ce que peut être un soin agressif. Mais cela ne changeait rien, cette infirmière avait peur de faire mal lors de ce soin. Cette peur de faire mal n’est bien sûr pas critiquable en soi, mais dans le cas présent, cette peur est infondée et ces conséquences sont néfastes. Que cette infirmière ait osé avouer qu’elle redoutait ce geste suggérait que d’autres partageaient certainement le même sentiment.

La première des choses devrait donc être que nous soyons tous convaincus que ce geste n’est pas traumatisant. Pour ce faire, je propose que durant leur formation, tous les soignants se fassent poser une sonde naso-gastrique afin de juger de l’agressivité ou non de ce geste. Pour l’avoir expérimenté, je peux vous jurer que cela ne fait pas mal. Beaucoup moins, en tout cas, que les piqûres…



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