Article

PDF
Access to the PDF text
Service d'aide à la décision clinique
Advertising


Free Article !

Journal Français d'Ophtalmologie
Vol 22, N° 10  - novembre 1999
p. 1047
Doi : JFO-11-1999-22-10-0181-5512-101019-ART50
ARTICLE ORIGINAL

Etude expérimentale sur la pénétration intra-oculaire de l'ammoniaque
 

M. Gérard [1], V. Louis [2], H. Merle [1], P. Josset [3], J.-M. Menerath [2], J. Blomet [4]
[1] Service d'Ophtalmologie, Centre Hospitalier Universitaire de Fort de France, Hôpital Pierre Zobda Quitman, BP 632, 97261 Fort de France Cedex.
[2] Service d'Ophtalmologie, Centre Hospitalier Universitaire de Clermont Ferrand, Hôpital Gabriel Montpied. Rue Montalembert, BP 69, 63003 Clermont Ferrand Cedex.
[3] Laboratoire d'Anatomie Pathologique, Hôpital Rotschild, 33 bd de Picpus, 75012 Paris.
[4] Laboratoire de recherche de Prevor, Moulin de Verville, 95760 Valmondois.

Abstract
Experimental study about intra-ocular penetration of ammonia
Purpose

The seriousness of ocular alkali burn depends on low quick the alkali to enter the eye. We report the results of an experimental study on intra-ocular penetration of ammonia.

Materials and methods

This study included 23 eyes of New Zealand albino rabbits, burned for 1 minute by 100 μl of a solution titrating 15.3 % ammonia. An pHmeter probe inserted into the anterior chamber measured pH every 5 seconds. Experiment were carried out within 1, 3, 5, 10 and 30 minutes. An anterior chamber puncture was performed at the end of experiments, after of 1, 3, 5, and 10 minutes, for measuring the ammonia concentration in the anterior chamber.

Results

PH increased 1 to 3 minutes after applying of ammonia on the cornea, until a maxima 10, 5 to 6 minutes later, followed by an exponential decrease. After 30 minutes, pH was still higher than physiological pH, and the ammonia concentration was low. The penetration-ratio of ammonia through cornea was about 11 %. Measured pH differed from pH calculated from the concentration of ammonia.

Conclusions

The difference between measured and calculated pH evidences chemical reactions. The two pH increases interspersed with a plateau prove the existence of 2 successive acido-basic chemical reactions between ammonia and 2 sorts of acid. Also, the density of protein uptake can be calculated from ammonia. This suggests an interesting avenue of research as protein density can be related in the eye with the pK of the base, and thus foressee the potential danger of a base to biological tissues.

Abstract
Etude expérimentale sur la pénétration intra-oculaire de l'ammoniaque
Introduction

La gravité des brûlures oculaires par bases a été corrélée à la rapidité des bases à pénétrer dans l'œil. Ainsi, les auteurs rapportent les résultats d'une étude expérimentale sur la pénétration intra-oculaire de l'ammoniaque.

Matériels et méthodes

Cette étude a été menée sur 23 yeux de lapins New Zealand albinos brûlés pendant une minute par 100 μl d'une solution d'ammoniaque à 15.3 %. Une sonde intracamérulaire permet une mesure du pH toutes les 5 secondes. Une ponction de chambre antérieure est réalisée à la fin des expérimentations, après des délais de 1, 3, 5, 10 et 30 minutes, pour mesure de la concentration intracamérulaire d'ammoniaque.

Résultats

Le pH augmente au bout de 1 à 3 minutes jusqu'à un pic d'environ 10 au bout de 5 à 6 minutes, avant une décroissance exponentielle. A 30 minutes, il n'existe toujours pas de retour au pH physiologique, et la concentration d'ammoniaque est faible. Le taux maximum de pénétration transcornéenne de l'ammoniaque est de 11 %. Le pH mesuré est différent du pH qui peut être calculé à partir de la concentration d'ammoniaque.

Conclusions

La différence entre pH mesuré et pH calculé est le témoin de l'existence de réactions chimiques. La forme des courbes de pH dans les premières minutes suivant l'application d'ammoniaque avec 2 ascensions entrecoupées d'un plateau révèle l'existence de 2 réactions acido-basiques successives, entre l'ammoniaque et 2 types d'acides. Il nous est alors possible de calculer la densité de protéines consommées par l'ammoniaque. Ceci permet d'ouvrir des voies de recherche intéressantes, car il est alors possible de corréler densité de protéines consommées dans l'œil et pK d'une base ; autrement dit il est alors possible de prévoir la dangerosité potentielle d'une base sur les tissus biologiques.


Mots clés : Brûlure oculaire. , base. , ammoniaque.

Keywords: Ocular burn. , alkali. , ammonia.


INTRODUCTION

Cette étude expérimentale fait suite aux résultats de notre étude prospective clinique sur les brûlures oculaires par bases en Martinique [ [1], [2]]. Celle-ci mettait en évidence une fréquence importante des brûlures oculaires par Alcali® (ammoniaque 15,3 %, pH = 12,8), et elle semblait indiquer qu'un lavage oculaire réalisé avant un délai de plusieurs minutes permettait d'éviter qu'une brûlure oculaire par l'ammoniaque ne devienne grave. Les données classiques de la littérature semblent contredire cette donnée, puisqu'elles affirment que la gravité des brûlures oculaires par bases s'explique par la capacité de la base à pénétrer très rapidement à travers la cornée et, par sa capacité à atteindre les tissus oculaires profonds [ [3], [4], [5]]. Des études expérimentales menées sur l'ammoniaque nous donnent une idée de la rapidité de cette pénétration, et de la relation qui existe entre cette pénétration et la gravité des brûlures oculaires. Ainsi, Siegrist [ [6]] retrouve expérimentalement de l'ammoniaque dans l'humeur aqueuse trente secondes après son instillation sur la cornée, mais il n'a pas réalisé de mesures de concentration, ni de mesures de pH. Grant [ [7]] a mis en évidence une augmentation du pH d'humeur aqueuse jusqu'à 9,4, 30 secondes après l'exposition de l'œil de lapin à une solution d'ammoniaque à 28,5 % pendant 10 secondes. Il démontre également qu'un pH d'humeur aqueuse supérieur à 11 est nécessaire pour entraîner des lésions cornéennes, iriennes et cristalliniennes sévères. Enfin, plus récemment, Paterson [ [8]] a démontré une augmentation de pH au-dessus de 11, une minute après l'exposition de l'œil de lapin à 100 μl d'une solution d'ammoniaque à 28,5 %. Il démontre même l'absence de modifications significatives du pH après un lavage oculaire au sérum physiologique débuté 2 à 3 minutes après la brûlure. Et surtout, il montre le retour à un pH normal 30 minutes à 3 heures après la brûlure, qu'il y ait eu ou non un lavage oculaire externe. Dès lors, une question se pose : le délai retrouvé dans l'étude clinique correspond-il au temps de pénétration d'une quantité importante d'ammoniaque au travers de la cornée ? Autrement dit, le pH dans l'humeur aqueuse est-il le reflet stricto-sensu du nombre de moles d'ammoniaque ayant traversé la cornée (auquel cas la cornée s'apparente à une membrane semi-perméable), ou est-il le reflet d'un nouvel équilibre chimique instauré suite aux interactions entre la base et les tissus oculaires (auquel cas la cornée s'apparente à un substrat biochimique) ? C'est pour répondre à ces interrogations que cette étude expérimentale

in vivo

a été imaginée.

MATÉRIEL ET MÉTHODES

Cette expérimentation a été réalisée sur 23 yeux de lapins New Zealand albinos de 2 à 2,2 Kg. Chaque lapin est anesthésié par 1 injection intramusculaire dans chaque cuisse de 1 ml d'une solution constitué de 1 ml = 2 mg de flunitrazépam (Narcosep®) et de 1 ml de sérum physiologique, suivi 30 minutes plus tard par l'injection sous cutané de 7 ml d'une solution de pentobarbital sodique à 6 g/100ml dilué dans 50 ml de sérum physiologique, répartis en 4 sites d'injections. Le lapin dort alors 15 minutes plus tard. Les paupières sont maintenues ouvertes grâce à un blépharostat de Barraquer Colibri de 15 mm. L'œil du lapin reçoit une anesthésie topique par de la Novésine® (oxybuprocaïne), puis les culs de sac conjonctivaux sont nettoyés des larmes et de l'excès de Novésine® par le passage d'un bâtonnet ophtalmique. La sonde du pHmètre (1,3 mm de diamètre) est alors mise en place dans la chambre antérieure grâce à un cathétérisme par un trocard de 18 G (1,2 mm de diamètre). Le trocard est introduit au niveau de la cornée périlimbique, biseau vers le bas. On s'assure lors de ce cathétérisme du minimum de fuite d'humeur aqueuse. Puis, la sonde de pHmètre est introduite dans la chambre antérieure par ce chenal, biseau orienté vers le bas afin d'éviter toute fuite d'humeur aqueuse et afin d'éviter toute lésion irienne, puis elle sera retournée biseau vers le haut et sa pointe sera placé au centre de la chambre antérieure. L'opérateur la maintient en place durant l'expérimentation. La sonde utilisée est la microélectrode de pH combinée MI 413 B®, n

o

699-11-001, fabriqué à Bedford (Etats-Unis d'Amérique), par la société MICROELECTRODES INC. Le pHmètre utilisé est le pH m 240 Radiometer®, n

o

658R006N005, fabriqué à Lyon (France), par la société Radiometer Analytical SA. Le pH d'humeur aqueuse est alors enregistré avant toute manipulation, et on s'assure par plusieurs mesures de la stabilité de celle-ci. Puis, un autre opérateur place sur l'œil, au centre de la cornée un marqueur optique de Hoffer de 7 mm de diamètre. Ce dernier joue le rôle d'une micro-cupule à fond troué. A l'intérieur, de ce marqueur optique on dépose à l'aide d'une micropipette calibrée 0,01ml d'une solution d'ammoniaque à 15,3 %. La solution d'ammoniaque est maintenue ainsi dans la cavité du marqueur optique pendant 1 minute. Puis le marqueur est ôté. Le choix de cette méthode a été dicté par l'obligation de pouvoir comparer cette étude expérimentale à l'étude clinique. Il fallait donc utiliser de l'ammoniaque à une concentration de 15,3 %. Il était également nécessaire d'avoir des volumes se rapprochant de ceux rencontrés en clinique. Le réflexe palpébral va en effet entraîner un balayage de la surface cornéenne de sorte que seuls 0,2 ml vont rester réellement en contact avec l'œil [ [9]]. C'est pourquoi nous avons choisi ce volume de 0,01 ml, qui a été maintenu sur la cornée grâce à un marqueur optique de 7 mm de diamètre c'est à dire sur 38,5 mm

2

de la surface cornéenne (soit sur la moitié de sa surface). Par comparaison, il faut savoir que dans le cas d'une immersion totale la densité de liquide qui est au contact de la peau est de 0,02 ml/cm

2

. Il semble donc, qu'hormis l'effet de dilution liée au larmoiement, l'expérimentation s'approche des conditions cliniques. La mesure du pH est répétée durant toute l'expérimentation à un intervalle de 10 secondes pour les expérimentations de 30 minutes et de 5 secondes pour les autres. Une ponction de chambre antérieure fig. 1

est réalisée à l'aiguille 30 G montée sur seringue à insuline à 1, 3, 5, 10, et 30 minutes pour 5 yeux. L'expérimentation est déclarée valable si l'on peut retirer au moins 0,1 ml d'humeur aqueuse. Pour les 18 autres yeux, ces ponctions de chambre antérieures ont lieu après un lavage oculaire externe. Il est alors réalisé une mesure de la concentration d'ammoniaque dans l'humeur aqueuse. La mesure de la concentration d'ammoniaque est réalisée par le système Synchron CX® du laboratoire Beckman fabriqué à Fullerton (Californie, Etats-Unis). Il s'agit d'une mesure quantitative selon une technique en point final. Vu les taux importants d'ammoniaque ainsi dosés, une dilution au centième de chaque échantillon était nécessaire pour la réalisation de la mesure. C'est une méthode de dosage enzymatique qui mesure la totalité de l'ammoniaque présent c'est à dire la concentration d'ammonium [NH4+] et la concentration d'ammoniaque lui-même [NH4OH]. Cette méthode de dosage a des limites de plage analytique de 5 à 1 000 μmol/l. La quasi totalité des dosages réalisés sont au dessus de cette concentration. Ces mesures sont obtenues en diluant l'échantillon d'humeur aqueuse par de l'eau déionisée au 1/10 ou au 1/100. En l'absence de dilution, la marge d'erreur est de 5 μmol. Nous avons donc vérifié la fiabilité de ce dosage en dosant par cette méthode cinq échantillons dont nous connaissions la concentration exacte en ammoniaque et en ammonium. Pour faciliter l'appréciation, nous avons choisi une concentration totale de 40,147 mmol/l. Chaque dosage nécessite donc une dilution au 1/100. Les caractèristiques de chaque échantillon, ainsi que le résultat du dosage figurent dans le tableau I

. Il existe donc une sous estimation moyenne de la concentration d'ammoniaque totale de 7,7046 mmol/l. A partir de cette concentration, il est possible de calculer un pH théorique (pH th sur les courbes) par la formule : pH = 7 + ½ pKa + ½ log [NH4OH], avec pKa = 9,2 pour l'ammoniaque.

RÉSULTATS

Les résultats de chaque expérimentation sont figurés sous la forme d'une courbe de pH en fonction du temps. Le chronomètrage de l'expérimentation débute avec l'application sur l'œil de l'ammoniaque. Sur ces courbes figurent la valeur de la concentration d'ammoniaque ([NH4OH]) dans l'humeur aqueuse, exprimée en millimoles, mesuré à partir de ce prélèvement ; ainsi que le pH théorique (pH th sur les courbes) calculé à partir de cette concentration. Le pH avant expérimentation est variable d'une courbe à l'autre. L'ensemble des courbes montrent une augmentation de pH dans l'humeur aqueuse de 1 à 3 minutes après l'application d'ammoniaque. Le pic maximal de pH est obtenu 5 à 6 minutes après le début de l'application d'ammoniaque et atteint un maximum de 10. Toutes les courbes sont comparables et présentent à décrire un plateau entre deux ascensions de la courbe pH. Cette forme de la courbe est tout à fait nette pour les 5 expérimentations menées sur 5 minutes. Ainsi, par exemple l'expérimentation rapportée sur la figure 2

montre successivement une première ascension de pH, un plateau de 2,20 minutes à 3,30 minutes, puis une deuxième ascension de (de 3,30 minutes à 4,15 minutes), et enfin un dernier plateau. Pour les courbes de courte durée, seul le premier plateau figure. Pour les courbes de longue durée, ces plateaux paraissent plus petits en raison d'une échelle de temps plus grande. Pour les courbes de durée 10 et 30 minutes fig. 3

et4

le pH évolue après le pic sous la forme d'une décroissance exponentielle. Mais, même après 30 minutes il n'existe pas un retour au pH de départ. Par contre, les courbes des 3 expérimentations menées sur 30 minutes révèlent des concentrations d'ammoniaque faibles (1 à 5 millimoles). Enfin, sur toutes les courbes, le pH mesuré est toujours inférieur au pH théorique. Il est également possible de calculer le taux de pénétration de l'ammoniaque.

En effet, la solution d'ammoniaque à 15.3 % correspond pour 100 g de solution à 15,3 g d'ammoniaque et 84,7 g d'eau. Connaissant la densité de l'ammoniaque : 0,943, il est possible de calculer le nombre de moles d'ammoniaque déposées lors de l'application sur la cornée de 0,01 ml de solution à 15,3 % d'ammoniaque. La masse d'ammoniaque présent dans 0,01 ml de cette solution correspond à : 0,00943 × 0,153 = 0,0014427 g. La masse molaire de l'ammoniaque étant de 17, le nombre de moles présent dans 0,01 ml de la solution est donc de : 0,0014427/17 = 84,9 μmol. Autrement dit nous déposons sur la cornée 0,01 ml d'une solution dont la concentration d'ammoniaque est de 8,49 mol/l. A partir de ces données il est possible de calculer un taux de pénétration de l'ammoniaque, en rapportant le nombre de moles retrouvé dans l'humeur aqueuse au nombre de moles d'ammoniaque déposée sur la cornée. Si nous choisissons la concentration la plus forte ; soit 75,1 millimol/l, le volume d'humeur aqueuse recueillie étant au minimum de 0,1 ml, par approximation, on peut se servir de ce volume minimum, qui nous donne donc un nombre de moles d'ammoniaque dans l'humeur aqueuse de 7,51 μmol. Au maximum, il semble donc que 7,51/84,9 μmol = 11 % de l'ammoniaque déposée soit retrouvée dans l'humeur aqueuse.

DISCUSSION

L'interprétation de notre étude doit tenir compte des biais possibles de notre expérimentation. L'ammoniaque est un produit volatil et une reproductibilité exacte du nombre de moles déposé sur la cornée est de ce fait impossible. Les mesures de pH intracamérulaires avant application d'ammoniaque sont différentes les unes des autres. Cette différence peut être expliquée par un mauvais étalonnage de la sonde pH. L'étalonnage a été réalisé avant chaque expérimentation et cette probabilité reste faible. De toutes manière, au maximum les variations de pH par ce mauvais étalonnage peuvent être de 0.5, en plus ou en moins. Quoiqu'il en soit, la mesure des variations relatives du pH reste valide. La position de la sonde à l'intérieur de la chambre antérieure entraîne des variations dans la mesure du pH, mais seules des variations importantes sont constatées lorsque la sonde est placé en arrière de l'iris. Durant toute l'expérimentation, un opérateur vérifie en permanence la position de la sonde, mais il faut noter que ce contrôle est difficile pendant le lavage. Ainsi, la différence entre le pH mesuré et le pH théorique peut s'expliquer en partie par les deux biais ci-dessus. Mais un autre biais possible est la méthode de mesure de la concentration d'ammoniaque dans l'humeur aqueuse. Notre échantillonage (cf « Méthodes ») nous a montré une sous estimation moyenne de la concentration d'ammoniaque totale de 7,7046 mmol/l. Un dernier biais possible dans la mesure de la concentration d'ammoniaque est la mesure de l'ammoniaque normalement présent dans l'humeur aqueuse du fait du métabolisme d'acides aminés. Nous n'avons pas retrouvé dans la littérature de mesures de concentration d'ammoniaque. Si nous faisons un parallèle avec le sang veineux où l'ammoniaque est retrouvé à un taux de 18 μmol/l, il n'y aurait dans 0,1 ml d'humeur aqueuse que 0,0018 μmol soit une quantité négligeable.

La rapidité de la pénétration de l'ammoniaque est bien mise en évidence dans notre expérimentation par un début d'ascension du pH d'humeur aqueuse 1 à 3 minutes après l'application d'ammoniaque. Ces données sont tout à fait comparables aux données de la littérature [ [6], [7], [8]]. Les expérimentations à 30 minutes se traduisent par des courbes tout à fait comparables à celles de Paterson [ [8]], avec après un pic vers 5 minutes, une décroissance exponentielle très progressive. Il faut noter qu'après ce délai de 30 minutes, il n'existe toujours pas un retour au pH physiologique, puisque le pH mesuré est d'environ 9. Sur cette base, Paterson avait affirmé l'absence d'efficacité d'un lavage oculaire. Nos mesures de concentration d'ammoniaque à 30 minutes sont faibles, ce qui apporte un argument supplémentaire sur l'intérêt sans doute limité du lavage oculaire externe après 30 minutes. De plus, cet argument expérimental concorde tout à fait avec les données de notre étude clinique humaine [ [1], [2]]. Néanmoins, il faut bien être conscient que les données expérimentales ne concernent que la chambre antérieure, et de ce fait elles ne représentent que des données indirectes du problème cornéen.

Enfin, notre étude met en évidence l'absence de corrélation entre le pH mesuré et le pH théorique, calculé à partir de la concentration d'ammoniaque par la formule :

pH = 7 + ½ pKa + ½ log [NH3]

Le pH théorique mesuré par cette formule est toujours plus élevé que le pH mesuré. Nous avons vu les biais inhérents à la mesure de la concentration d'ammoniaque. Cette formule théorique n'est en fait valable que si l'ammoniaque ne réagit pas. Il existe donc des réactions chimiques. L'analyse des courbes pH qui présentent deux ascensions suivi de paliers confirme cette hypothèse. A chaque palier correspond un équilibre chimique. Les ascensions correspondent à des réactions chimiques : la réaction de l'ammoniaque (NH4OH) avec des acides (AH) de l'humeur aqueuse, c'est à dire avec des acides aminés ou des protéines de l'humeur aqueuse. Les réactions chimiques peuvent être schématisé comme suit :

NH4OH + AH → NH4+ + A- + H2O

Au début de l'ascension, il y a donc de l'ammoniaque et de l'acide. Puis à la fin de l'ascension, lorsque tout l'acide est consommé il reste l'ion ammonium, la base conjuguée de l'acide (A-) et de l'eau. Un autre équilibre chimique s'instaure alors. Puis de l'ammoniaque diffuse de nouveau et une deuxième réaction chimique s'engage selon la même réaction avec un autre acide. Au point équivalent correspondant à l'identité de concentration de la base et de l'acide (milieu de l'ascension) le pH = ½ (pK (NH4OH/NH4+) + pK (AH/A-). Nous pouvons donc en déduire le pK de l'acide en cause. La pente de la courbe pH dépend de la diffusion de l'ammoniaque. Nous avons ainsi recueilli la première donnée expérimentale qui va dans le sens de la théorie de Blomet [ [10]] expliquant la dangerosité d'un produit chimique sur les tissus biologiques. En effet, à partir de nos données expérimentales nous pouvons calculer la densité de protéines consommée par l'ammoniaque pénétrant dans l'humeur aqueuse. La concentration d'ions NH4+ dans l'humeur aqueuse est le résultat de la réaction de l'ammoniaque (NH4OH) avec les acides (AH) de l'humeur aqueuse, et donc elle est égale à la concentration d'acides (AH) consommé par cette réaction. Or nous avons deux inconnues ([NH4OH] et [NH4+] mais deux équations :

[NH4OH] + [NH4+] = Concentration mesurée (1)

pH mesuré = pK + log NH4OH/NH4+ (2)

Il est donc possible de calculer la densité de protéines consommé par l'action de l'ammoniaque. Pour cela, il faut encore connaître la vitesse de pénétration et le volume total d'ammoniaque qui peut être calculé mathématiquement à partir de la pente de la courbe. Si, nous refaisons une expérimentation identique avec une autre base qui elle aussi va pénétrer dans l'humeur aqueuse et dont nous pouvons mesurer la concentration dans l'humeur aqueuse, il nous est alors possible de calculer la densité de protéines consommées par cette base. Il nous reste alors à comparer ces deux densités et à les corréler au pK de chaque base. En effet, d'après la théorie de Blomet [ [10]], la dangerosité d'une base pour les tissus biologiques est due à son pK. Dans cette théorie, les réactions chimiques ne se font pas au hasard mais selon une échelle de potentielle énergétique. C'est-à-dire qu'une base va réagir avec les acides dont les pK sont plus petits qu'elles et d'abord avec l'acide qui a le pK le plus éloigné. Puis, si après cette réaction il reste toujours de la base elle va pouvoir réagir avec un autre acide dont le pK est moins éloigné, et ainsi de suite... C'est ce que nous constatons en analysant notre courbe pH. Ainsi, la comparaison de la densité de protéines consommé par une base par rapport à l'autre permettrait de vérifier cette théorie dont les implications sont majeures puisque la dangerosité pour les tissus biologiques d'un produit chimique X pourrait alors être corrélé à son pK. Cette indication pourrait alors figurer sur chaque emballage de produit chimique, et le médecin pourrait alors connaître la dangerosité potentielle du produit. Le risque réel étant lui dû au nombre de moles (c'est à dire à la concentration et donc au pH) déposé sur le tissu humain puisque les chaines de réaction ne peuvent continuer que si la base (dans notre cas) n'est pas consommée par les premières réactions.

CONCLUSION

Notre étude confirme la pénétration rapide en 1 à 3 minutes de l'ammoniaque à travers la cornée. Mais, au maximum, seul environ 10 % de l'ammoniaque déposé sur la cornée semble être retrouvé dans l'humeur aqueuse. Il s'agit de la première étude qui combine mesure intracamérulaire du pH et mesure de la concentration d'ammoniaque. Ceci nous a permis de démontrer la possibilité de mesurer

in vivo

la densité de protéines consommées par une base ayant pénétré dans l'humeur aqueuse. Ceci ouvre des voies de recherche intéressantes. En effet, si cette étude peut être reconduite pour d'autres bases de pK différents, il serait alors possible de corréler pK d'une base et densité de protéines consommées dans l'œil, autrement dit d'évaluer la dangerosité potentielle d'une base pour les tissus biologiques.

Laboratoire de recherche de PREVOR pour le financement de cette étude, et son aide technique. Laboratoire de Biophysique du Pr Doly (Faculté de pharmacie de Clermont Ferrand) dans lequel cette étude a été réalisée. Laboratoire de biochimie du Pr Gentou (Faculté de médecine de Clermont Ferrand) pour la réalisation des dosages d'ammoniaque.

Ponction de chambre antérieure à l'aiguille 30 G, sonde de pH métrie en place dans la chambre antérieure.

Références

[1]
Gérard M, Merle H, Richer R, Ayeboua L, Jallot Sainte Rose N. Etude prospective sur les brûlures oculaires par bases en Martinique : premiers résultats sur deux ans. 103 e Congrès de la Société Française d'Ophtalmologie, Paris, 11-15 mai, 1997.
[2]
Gérard M, Merle H. Etude prospective sur les brûlures oculaires par bases en Martinique. 1 er Congrès International sur l'évolution des connaissances sur les brûlures chimiques. La Baule, 16-17 octobre, 1997.
[3]
Hugues JWF. Alkali burns of the eye. Review of literature and summary of present knowledge. Arch Ophthalmol 1946;36:189-214.
[4]
Pouliquen Y. Les brûlures de la cornée. Clin Ophtalmol 1972;5:27-40.
[5]
Burns FR, Paterson CA. Chemical injuries : Mechanisms of corneal damage and repair. In : « Beuerman RW, Crosson CE, Kaufman HE : Healing processes in the cornea. Advances in applied biotechnology series ». Gulf Publ Co Houston 1989;1:45-58.
[6]
Siegrist A. Konzentrierte Alkali und Säurewirkung auf Auge. Ztschr F Augenh 1920;43:176-94.
[7]
Grant WM. Experimental investigation of paracentesis in the treatment of ocular ammonia burns. Arch Ophthalmol 1950;44:399-404.
[8]
Paterson CA, Pfister RR, Levinson RA. Aqueous humor pH changes after experimental alkali burns. Am J Ophthalmol 1975;79:414-9.
[9]
Josset P, Pelosse B, Saraux H. Intérêt d'une solution isotonique amphotère dans le traitement précoce des brûlures chimiques basiques cornéosclérales. Bull Soc Ophtalmol Fr 1986;6-7:765.
Burgher F, Blomet J, Mathieu L. Le risque chimique pour l'homme. In : « Le risque chimique et la santé au travail. Essai de toxicologie réflexive ». PREVOR. Valmondois. 1996.




© 1999 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline