Article

PDF
Access to the PDF text
Advertising


Free Article !

Nutrition clinique et métabolisme
Volume 31, n° 2
pages 83-84 (mai 2017)
Doi : 10.1016/j.nupar.2017.03.004
Tomber en panne d’essence avec le réservoir à moitié plein
Falling out of fuel with half-full tank
 

Eric Fontaine a, , b
a Inserm U1055, bioénergétique fondamentale et appliquée, université Grenoble Alpes, BP 53, 38041 Grenoble cedex 9, France 
b Unité de nutrition artificielle, pôle Digidune, centre hospitalier universitaire de Grenoble, CS 10217, 38043 Grenoble cedex 9, France 

Correspondance.

Dans notre pays, en dehors des grèves organisant le blocus des dépôts pétroliers, il est peu probable de tomber en panne d’essence avec une voiture moderne. Les jauges de carburants sont devenues fiables, des signaux lumineux (et parfois sonores) indiquent au conducteur qu’il roule sur la réserve ; sans compter sur les nouveaux ordinateurs de bord lui indiquant précisément combien de kilomètres il peut rouler et où trouver une station service. Il n’en fut pas toujours ainsi, et je peux témoigner qu’avec un minimum de malchance, il était possible dans ma jeunesse de tomber en panne d’essence. On pouvait alors évoquer toutes les excuses et tous les prétextes, il n’en demeurait pas moins que la voiture s’arrêtait lorsque son réservoir était vide. Dur à vivre, mais facile à comprendre.

Imaginons un instant un véhicule curieux, dans lequel le tuyau reliant le réservoir au moteur ne serait pas implanté au bas du réservoir mais à mi-hauteur. Que ce véhicule soit le fruit d’un complot ourdit par la ligue des dépanneurs routiers ou sorte de l’imagination déséquilibrée d’un ingénieur loufoque, le véhicule tombera en panne d’essence dès lors que son réservoir sera à moitié vide (ou à moitié plein, l’optimisme ne changeant rien à l’affaire). Une fois le problème compris, je suis bien certain que l’on s’accommoderait de ce type de véhicule.

Imaginons maintenant un véhicule « normal » (je veux dire avec un tuyau reliant le réservoir au moteur normalement placé), mais qui tomberait en panne d’essence avec le réservoir à moitié plein. Sans explication aucune, mais avec une reproductibilité parfaite. C’est comme çà ! Passé la surprise et l’incompréhension, il est là encore probable que nous saurions nous adapter à ce véhicule.

Appliquons ce modèle imaginaire à la dénutrition et tentons d’expliquer comment il est possible de mourir de dénutrition tout en ayant encore des réserves. En effet, les expériences animales et ce que nous ont enseigné les guerres et les famines indiquent que la mort par dénutrition intervient lorsque l’animal ou la personne a perdu environ 50 % de sa masse musculaire. Autrement dit, la mort survient alors qu’il existe encore des réserves de muscles et parfois même des réserves de graisse. Les médecins et les chercheurs ayant rapidement constaté que la mort survenait généralement par infection, ils ont fait le lien entre la masse musculaire et les défenses immunitaires. Même si les mécanismes reliant la fonte musculaire à l’altération du système immunitaire restent encore mal compris, le constat est fait : la dénutrition est responsable d’une immunodéficience acquise (même si à l’opposé du sida, cette immunodéficience n’est pas transmissible).

Dans son bulletin hebdomadaire du 22 février 2017, Santé Publique France indiquait que 1,9 millions de nos concitoyens avaient consulté leur médecin cet hiver pour une grippe. La grippe nous l’avons tous déjà faite et cela nous semble être une maladie bénigne. Cet hiver pourtant, cette maladie bénigne aura tué 19 400 personnes en France.

Ce chiffre extravagant est-il fiable ? La mortalité moyenne en France est bien connue et suit une courbe sigmoïdale en fonction des saisons. Il y a plus de décès en hiver qu’en été. Sur cette courbe prévisionnelle apparaissent parfois des pics de mortalité non prévue. Lorsque ces pics débutent avec une épidémie et se terminent avec elle, il est raisonnable de rattacher cette surmortalité à l’épidémie en question. Le même principe fut utilisé pour calculer le nombre de décès liés à la canicule durant l’été 2003.

Admettons donc qu’environ 20 000 personnes sont mortes de la grippe cet hiver en France. Comment est-il possible de mourir d’une grippe ? Soixante-sept pour cent des malades hospitalisés en réanimation pour une grippe grave avaient plus de 65 ans, ce qui veut dire que si la grippe tue majoritairement des personnes âgées, elle tue aussi des jeunes. De plus, parmi ces patients de réanimation, 27 % étaient vaccinés, ce qui veut dire que si la grippe tue majoritairement des personnes non vaccinées, elle tue aussi des personnes vaccinées. Alors quelle explication ? Quatre-vingt-douze pour cent des patients hospitalisés pour une grippe grave en réanimation avaient au moins un facteur de risque. Mais qu’est-ce qu’un facteur de risque ? Santé Publique France reste assez floue sur cette question. Disons que la présence d’une maladie chronique correspond globalement à un facteur de risque.

Résumons : pour mourir de la grippe (pour qu’une infection bénigne devienne mortelle), il faut un facteur de risque entraînant une immunodépression. Vous commencez certainement à voir où je veux en venir. La dénutrition étant rarement diagnostiquée, tant en ville qu’à l’hôpital, on ne saura jamais combien des personnes ayant succombé à la grippe cet hiver étaient dénutries. Mais je suis, pour ma part, bien convaincu que toutes l’étaient. Probablement, cette dénutrition était secondaire à une maladie chronique. Mais quelle maladie chronique entraîne une immunodépression en l’absence de dénutrition ? Plus navrant encore, le traitement de la dénutrition existe. Certes, ce traitement n’est pas efficace à 100 %, mais la vaccination contre la grippe non plus, ce qui n’est pas une raison pour ne pas se faire vacciner.

Sur l’ensemble de l’année 2016, 3469 personnes ont trouvé la mort sur les routes de France. Les causes sont connues (vitesse, alcool, etc.) et sont à l’origine des mesures de prévention (limitation de vitesse, seuil d’alcoolémie, etc.). En moins de deux mois, la grippe aura tué 20 000 personnes (plus de 5 fois plus que la route en un an). Est-on certain d’avoir bien compris l’ampleur du problème que représente la dénutrition en France ?



© 2017  Association pour le développement de la recherche en nutrition (ADREN)@@#104156@@
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline
You can move this window by clicking on the headline
@@#110903@@