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Journal Français d'Ophtalmologie
Vol 25, N° 6  - juin 2002
pp. 577-583
Doi : JFO-06-2002-25-6-0181-5512-101019-ART2
Recueil du consentement au don de cornée par téléphone
 

P. Gain [1], G. Thuret [1], C. Chiquet [1], J.-L. Pugniet [2], P. Rizzi [1], F. Tchaplyguine [1], S. Acquart [3], J.-C. Le Petit [3], J. Maugery [1]
[1]  Service d'Ophtalmologie (pavillon 50A), CHRU de Bellevue, 25, Bd Pasteur, 42055 Saint-Étienne Cedex 2.
[2]  Coordination hospitalière pour les prélèvements d'organes et de tissus, CHRU de Bellevue, 25, Bd Pasteur, 42055 Saint-Étienne Cedex 2.
[3]  Établissement Français du Sang Auvergne-Loire, 25, Bd Pasteur, 42055 Saint-Étienne Cedex 2.

Tirés à part : P. Gain [1] , à l'adresse ci-dessus.

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Recueil du consentement au don de cornée par téléphone

Introduction : Le prélèvement de cornées se heurte aux difficultés de recueil du consentement des familles. L'entretien direct avec la famille est souvent impossible pour des raisons logistiques. Nous avons étudié prospectivement l'efficacité du contact téléphonique dans le recueil du consentement au don de cornées.

Matériel et méthodes : Le recueil du consentement était effectué par un coordonnateur hospitalier unique et non médecin. Les familles contactées étaient dans un premier temps sélectionnées en raison de bonnes relations avec l'équipe soignante. En cas d'impossibilité d'entretien direct, un entretien téléphonique était conduit selon une procédure standardisée.

Résultats : Trois cent trente quatre familles ont été contactées soit par entretien direct (142, 42,5 %) soit par téléphone (192, 57,5 %) durant 21 mois. L'acceptation du don a été obtenue dans 66,5 % des cas, 106 fois par téléphone (47,7 %) et 116 fois par entretien direct (52,3 %). Le taux d'acceptation était de 55,2 % par téléphone contre 81,6 % par entretien direct (p < 0,001).

Conclusions : L'entretien téléphonique est une méthode efficace pour le recueil du consentement au don de cornées. Même si son taux d'acceptation est plus faible que par entretien direct, le recours au téléphone ne doit pas être négligé puisqu'il a permis le prélèvement de près de la moitié des cornées au sein de notre institution.

Abstract
Cornea donation consent by telephone

Background: The cornea donation process often runs into problems of obtaining family consent. A face-to-face interview is often not possible for logistical reasons. We carried out a prospective study on the effectiveness of telephone contact in obtaining donation consent.

Material and methods: Consent was obtained by a single, non medical, hospital coordinator. He contacted families selected on good staff-family relations during the patient's stay. If a face-to-face interview was not possible, a telephone interview was conducted using a standardized procedure.

Results: Over 21 months, 334 families were contacted, either in a face-to-face interview (142, 42.5%) or by telephone (192, 57.5%). Donation consent was obtained in 66.5% of cases, 106 times by telephone (47.7%) and 116 times in the face-to-face interview (52.3%). The acceptance rate was 55.2% by telephone and 81.6% face to face ( p < 0.001).

Conclusions: The telephone interview was an effective method for obtaining consent for cornea donation. Although the acceptance rate using this method is lower than the face-to-face interview, using the telephone should not be overlooked as this enabled procurement of nearly half the corneas in our hospital.


Mots clés : Cornée , consentement , don , téléphone , greffe

Keywords: Cornea , consent , donation , telephone , graft


INTRODUCTION

Le recueil du consentement au prélèvement de cornée, rendu obligatoire en France, par les lois dite de « bioéthique » de 1994 [1], constitue dans de nombreux pays l'étape limitante dans la démarche de prélèvement des cornées [2]. Cette démarche est parfois simplifiée lorsque le défunt a de son vivant clairement exprimé sa volonté de don (carte de donneur, inscription sur le permis de conduire dans certains pays) ou lorsque, à l'inverse, il s'est inscrit sur un registre national des refus [3]. Ces éventualités restent cependant rares et le recueil du consentement nécessite le plus souvent une démarche active d'interrogatoire des proches. Cette tâche auparavant réalisée par l'équipe médicale soignante ou les ophtalmologistes, a été progressivement déléguée à des professionnels de santé non médecins et appartenant aux équipes de coordination hospitalière créées par l'Établissement Français des Greffes depuis 1994. Ces équipes de coordination ont pour mission, entre autres, d'assurer l'accueil des familles des donneurs potentiels et de participer et d'améliorer les activités de prélèvement d'organes et de tissus.

Les causes de non prélèvement des cornées en vue de la greffe sont nombreuses. Il peut s'agir d'une contre-indication médicale, d'une opposition au prélèvement lors de l'entretien avec les proches, de l'inscription sur le registre national des refus ou de problèmes logistiques divers. Les problèmes logistiques recensés sont de différentes natures : départ du corps hors des lieux de prélèvement agréés, soins mortuaires avec formolisation du cadavre effectués avant le prélèvement des cornées, salle de prélèvement indisponible, préleveurs non disponibles, enfin absence de possibilité de contacter les proches [4], [5]. Parmi ces problèmes logistiques, le principal obstacle est constitué par l'impossibilité de rencontrer directement les familles. Il nous semblait donc légitime d'utiliser le téléphone afin d'établir ce contact et d'étudier l'efficacité de ce moyen de recueil de consentement au don des cornées. Depuis 2 ans nous avons ainsi conduit une étude prospective comparant les taux d'acceptation du prélèvement des cornées selon le mode d'entretien (téléphonique versus rencontre directe). Le but de cette étude est de présenter une possibilité de diversifier le mode de recueil du consentement et de l'optimiser afin de permettre d'augmenter considérablement le nombre de prélèvements de cornées.

MATÉRIEL ET MÉTHODES
Décès recensés

Le coordonnateur recensait les décès survenus le même jour ou la veille principalement dans 5 services du Centre Hospitalo-Universitaire de Saint-Étienne : services d'urgence, de médecine interne, de pneumologie, de gastro-entérologie et de dermatologie. Ces services étaient, par expérience, les pourvoyeurs les plus importants de dons de cornées en raison d'un nombre de décès annuel important et d'une implication active des personnels de santé dans la démarche de prélèvement. C'est ainsi que plus de la moitié des cornées obtenues les années précédentes provenait de donneurs décédés dans ces services. Le coordonnateur contactait alors l'équipe soignante afin de sélectionner les familles avec lesquelles la demande semblait envisageable. Cette sélection était basée sur les bonnes relations soignant-famille durant le séjour du patient. Les mineurs ou les personnes majeures faisant l'objet d'une mesure de protection légale étaient exclus du prélèvement sauf dans un cas où le prélèvement a été effectué sur un mineur en raison d'une demande émanant de la famille elle-même. Il n'était pas fixé de limite d'âge supérieure. Dans tous les cas, conformément à la loi, le Registre National des Refus était interrogé.

Six cent soixante-six décès survenus au sein de notre hôpital ont ainsi fait l'objet d'un démarche en vue de prélèvement des cornées entre le 1 er avril 1999 et le 31 décembre 2000 (21 mois). Les contre-indications médicales et les problèmes logistiques rencontrés ont éliminé d'emblée 332 décès et ont permis au coordonnateur de contacter consécutivement 334 familles dans le but de recueillir le consentement.

Recueil du consentement

Le recueil du consentement était entièrement délégué à un seul coordonnateur (JLP), cadre infirmier expérimenté ayant bénéficié d'une formation spécifique au prélèvement et à la greffe de cornée réalisée par le service d'ophtalmologie et l'Établissement Français des Greffes. Il était le seul, parmi les 5 cadres infirmiers constituant l'équipe de coordination, à prendre en charge le recueil des cornées sur donneur à coeur arrêté. En dehors de ses jours de travail (week-end, jours fériés et congés) ainsi qu'en cas de prélèvement multi-organe, le recueil du consentement était alors effectué par l'un des coordonnateurs d'astreinte. Dans 10 cas, le prélèvement a été réalisé sur des dons du corps à la faculté de médecine. Bien que la carte don du corps ait été porteuse d'une mention spéciale « dons des yeux à but thérapeutique », le coordonnateur contactait malgré tout les familles.

À chaque fois que cela était possible, les familles étaient rencontrées physiquement par le coordonnateur. L'entretien était réalisé par le coordonnateur seul, dans un local adapté et confortable qui pouvait accueillir plusieurs membres de la famille. Pour les donneurs à coeur arrêté uniquement, en cas d'impossibilité de rencontre directe dans un délai de 24 heures (éloignement géographique des proches, famille déjà rentrée chez elle), les familles étaient contactées par téléphone. Le membre de la famille à prévenir en cas de décès et dont le numéro de téléphone était consigné sur le dossier administratif était appelé à partir du poste fixe du bureau du coordonnateur ou de son téléphone mobile. Si l'appel aboutissait à un répondeur téléphonique, il n'était pas laissé de message mais l'appel était réitéré toutes les heures. L'entretien téléphonique standardisé tableau Iétait réalisé de la façon suivante. Le coordonnateur se présentait tout d'abord comme « membre de l'hôpital », sans préciser s'il était ou non médecin, et qu'il souhaitait « rencontrer la famille du défunt ». Si cette rencontre était déclinée, il effectuait alors la démarche de recueil du consentement au téléphone. Après avoir fait préciser l'identité et le degré de parenté de l'interlocuteur avec le défunt, il demandait quelle était la position connue du défunt vis-à-vis du don d'organe en général. En cas de non connaissance de cette volonté par l'interlocuteur, ce qui était souvent le cas, il expliquait par phrases clés qu'il s'agissait de réaliser un « prélèvement des cornées dans le but de faire 2 greffes » . Il insistait sur la possibilité de rendre ainsi la vue à 2 patients aveugles et sur les bons résultats de la greffe. Il précisait que le prélèvement se limiterait à la « simple membrane translucide en avant de l'oeil » sans énucléation, « ne détruisant pas le regard ». Il insistait sur le fait que le prélèvement serait totalement invisible et effectué par un ophtalmologiste, sans préciser qu'il s'agirait d'un interne. Il précisait ensuite qu'il n'y aurait aucun intérêt financier dans la greffe et que l'attribution des greffons serait anonyme selon l'ordre de la liste d'attente. Il évoquait enfin la possibilité que les cornées prélevées ne soient pas greffées si elles ne satisfaisaient pas aux contrôles de qualité. La demande de consentement était alors formulée directement à l'interlocuteur en lui proposant un délai de réflexion de quelques heures. Il laissait alors son numéro de téléphone fixe ou mobile pour un rappel éventuel. Une possibilité était également offerte à l'interlocuteur de téléphoner un mois plus tard au coordonnateur afin de connaître l'issue du prélèvement (greffé ou non) en préservant l'anonymat du receveur. Au terme de l'entretien téléphonique, l'identité de l'interlocuteur, son lien de parenté avec le défunt et le motif du refus éventuel étaient consignés dans le dossier.

Prélèvement des cornées

Les cornées étaient prélevées, dans un délai inférieur ou égal à 24 heures après la mort, par excision cornéo-sclérale avec 2 mm de sclère [6], dans les locaux agréés de notre hôpital par l'un des quatre internes en ophtalmologie du service. La culture organotypique à 31 °C [7], la sécurisation [8], le contrôle de qualité et la traçabilité [1]des cornées étaient réalisés par la banque de cornées de l'Établissement Français du Sang Auvergne-Loire.

Analyse stastistique

Les comparaisons entre les taux d'acceptation selon le mode de recueil du consentement (entretien versus éléphone) ont été effectuées par un test non paramétrique du Khi² avec un p < 0,05 considéré comme significatif.

RÉSULTATS

Parmi les 666 décès ayant fait l'objet d'un démarche en vue de prélèvement, les 332 motifs d'absence de démarche de contact auprès des familles sont reportés dans le tableau II. Il faut souligner que dans notre série il n'existait pas de difficulté logistique liée à des salles de prélèvement occupées ou à des préleveurs non disponibles.

Ainsi 334 familles (50,1 %) de donneurs potentiels ont été contactées soit par entretien direct dans 142 cas (42,5 %), soit par téléphone dans les 192 autres (57,5 %). L'âge des donneurs potentiels allait de 16 à 98 ans (m = 72 ± 17, médiane 68). Il y avait 197 hommes (59 %) et 137 femmes (41 %). Le délai entre le décès et l'entretien direct ou téléphonique allait de 2 à 17 heures (m = 8 ± 2).

Les raisons du recours au téléphone étaient dans 85 % des cas (163/192) l'absence des familles aux heures de travail du coordonnateur ou le retour à domicile de la famille au moment où le coordonnateur prenait connaissance du décès. Dans 13 % des cas (25/192), l'heure prévue pour une rencontre directe avec la famille dépassait le délai de 24 heures. Dans 2 % des cas (4/192), la famille était éloignée géographiquement et n'allait pas venir à l'hôpital.

Les taux d'acceptation et de refus selon le mode de recueil du consentement sont présentés dans le tableau III. L'acceptation du don a été obtenue pour 66,5 % de l'ensemble des familles contactées (222/334). Sur ces 222 acceptations, 106 ont été obtenues par téléphone (47,7 %) et 116 par entretien direct (52,3 %). Les 222 prélèvements ont concerné 207 donneurs à coeur arrêté (93,2 %) et 15 donneurs en état de mort encéphalique (6,8 %).

Le refus de don a été exprimé par 33,5 % des familles contactées (112/334). Sur les 112 refus, on dénombrait 86 refus lors du contact par téléphone (76,7 %) et 26 lors d'entretien direct (23,3 %). Sur l'ensemble des 112 refus, 84 pouvaient être attribués à des « refus familiaux » (75,0 %) et 27 à des refus exprimés du vivant du sujet (25,0 %). À noter qu'aucun cas de refus ne provenait d'une inscription sur le registre national des refus.

Nous avons comparé le taux d'acceptation selon le mode de recueil de consentement. Sur les 192 contacts par téléphone, l'acceptation était obtenue dans 55,2 % des cas (106/192). En cas d'entretien direct, l'acceptation était meilleure puisque obtenue dans 81,6 % des cas (116/142) (p < 0,001).

Les résultats des 192 contacts téléphoniques sont présentés dans le tableau IV. Lors de l'appel téléphonique, 30 % des personnes contactées (57/192) ont donné d'emblée leur réponse. Il s'agissait d'une acceptation dans 24,6 % des cas (14/57). Dans 70 % des cas (135/192), l'interlocuteur a demandé un délai de réflexion qu'il estimait nécessaire à la concertation avec d'autres membres de la famille. Trois personnes n'ont jamais rappelé le coordonnateur. Cent trente-deux personnes ont rappelé, toujours dans un délai inférieur à 3 heures. Après ce délai de réflexion, le taux d'acceptation s'élevait à 68,1 % (92/135) (p < 0,001).

Cinq familles se sont dites choquées de l'appel téléphonique (2,6 %, 5/192) contre cinq cas également lors de l'entretien direct (3,5 %, 5/142). À noter qu'aucune personne contactée n'a raccroché avant la fin de l'appel téléphonique. Aucune des personnes contactées par téléphone n'a souhaité venir ou revenir à l'hôpital pour y rencontrer le coordonnateur.

Concernant les 10 dons du corps à la faculté, les familles ont été informées, dans 9 cas par téléphone et dans un cas par entretien, du prélèvement des cornées à but thérapeutique. Dans tous les cas, la volonté du défunt a été respectée et le prélèvement accepté par la famille.

Le tableau Vprésente les taux d'acceptation au prélèvement oculaire de différentes séries [5], [9], [10], [11], [12], [13]ainsi que le mode de prélèvement des cornées (énucléation ou cornée seule) et le recours ou non au téléphone.

Enfin, sur l'ensemble des 222 familles ayant donné leur accord, 70 (31 %) ont rappelé le coordonnateur un mois plus tard pour connaître l'issue du prélèvement.

DISCUSSION

À notre connaissance, il s'agit de la première étude analysant l'intérêt de l'utilisation du téléphone dans le recueil du consentement au prélèvement des cornées en vue de la greffe.

La législation française (lois dites de « bioéthique » de 1994) dans l'article L671-7 du Code de la Santé Publique précise que, pour un prélèvement sur une personne décédée, « si le médecin n'a pas directement connaissance de la volonté du défunt, il doit s'efforcer de recueillir le témoignage de la famille » [14]. La loi ne stipule pas que ce contact doit être physique et n'oblige pas à obtenir un consentement écrit. Pour ces raisons, l'entretien téléphonique est une solution parfaitement envisageable et légale pour le recueil du consentement au prélèvement des cornées. Par mesure de précaution, l'identité du correspondant et son lien de parenté avec le défunt étaient à chaque fois notés. La législation ne l'imposant pas, la conversation n'était ni faite devant témoin comme Diamond et al. [9], ni enregistrée sur bande magnétique.

Contrairement à d'autres auteurs [5], [13], [15]qui excluent le téléphone pour le recueil du consentement au prélèvement des cornées, nous avons décidé de l'utiliser en raison d'un trop grand nombre de famille « perdues » pour l'entretien physique. Nous avons en effet à faire dans notre série à une majorité de prélèvement sur donneurs à coeur arrêté (93,2 %) où les problèmes logistiques liés notamment au retour des familles à domicile peut faire perdre un grand nombre de donneurs potentiels. Carrey et al. reportent ainsi une perte de donneurs potentiels de 11,5 % uniquement liée à l'impossibilité de rencontrer physiquement la famille dans le délai imparti au prélèvement [5]. Ce problème ne se pose généralement pas dans les prélèvements multi-organe sur donneur en état de mort encéphalique où les familles sont très souvent présentes sur place. Le téléphone permet ainsi de contacter des familles qui ne pourraient pas l'être autrement car elles sont déjà reparties au moment de la démarche entreprise par le coordonnateur mais aussi des familles éloignées géographiquement ou pour lesquelles le délai de déplacement est supérieur à 24 heures. En aucun cas nous n'utilisions le téléphone s'il existait une possibilité de rencontre directe de la famille. Il était d'ailleurs toujours proposé lors de l'appel téléphonique de rencontrer la famille si elle le souhaitait. Cette proposition a en fait toujours été déclinée par les familles puisque aucune n'est revenue à l'hôpital.

Il persiste un certain nombre de familles (18 % dans notre série, 61/332) qui n'ont pu être jointes au téléphone dans le délai 24 heures que nous nous fixons, soit en raison de leur absence du domicile au moment des appels réitérés, soit d'absence de numéro noté sur le dossier administratif. À noter que dans ces cas nous n'avons pas réalisé le prélèvement bien que la Loi Française ne l'interdise pas dès lors que l'on peut démontrer que l'on s'est efforcé de recueillir le témoignage de la famille (Loi n° 94-653 du 29 juillet 1994, article 671-7 du Code de la Santé Publique).

Le recueil de consentement lors de prélèvement multi-organe a toujours été réalisé après entretien direct avec les familles. L'entretien physique apparaît nécessaire dans ces situations dramatiques et impliquant souvent des sujets jeunes décédés de mort violente. La demande de prélèvement s'intègre par ailleurs dans une demande plus vaste de prélèvement d'autres organes qu'il ne nous paraît pas souhaitable d'entreprendre au téléphone.

Bien que nous ayons recours plus d'une fois sur deux (57,5 %) à l'interrogatoire téléphonique, notre taux d'acceptation global au don de cornées (66 ,5 %) demeure élevé par rapport à certaines séries de la littérature [5], [9], [10], [11], [12]tableau V. Ce bon résultat est lié à plusieurs raisons. En premier lieu, les familles contactées sont sélectionnées par le coordonnateur, ce qui n'est pas le cas dans la plupart des séries de la littérature. Cette sélection élimine ainsi les familles susceptibles de poser des problèmes religieux [11]ou ethniques, [16]facteurs connus de majoration du refus. De même dans 7 % des cas (21/332) une situation conflictuelle entre les familles et le personnel soignant s'était établie avant le décès du patient et ces familles ont été exclues des démarches de prélèvement. À l'inverse, le coordonnateur a parfois été orienté par l'équipe soignante vers des familles avec lesquelles elle avait eu une excellente relation. Dans certains cas, la famille était même prévenue par l'équipe soignante elle-même de la possibilité d'un prélèvement des cornées en vue de la greffe. Le fait de respecter un délai entre le décès et la demande de prélèvement (en moyenne de 8 heures dans notre série) est un élément favorisant l'acceptation comme le soulignent certains auteurs [13], [17]. Le prélèvement des collerettes cornéo-sclérales seules, à l'exclusion des globes entiers, est un autre facteur connu influençant favorablement l'acceptation [11], [12]. Le fait d'insister sur la qualité de la restauration tégumentaire et en particulier le caractère totalement invisible du prélèvement est un point important. La certitude d'une restitution anatomique parfaite est en effet un facteur connu influençant favorablement l'acceptation [9], [11], [13], [15]. Le fait aussi de souligner la possibilité de greffer deux patients et les bons résultats de la greffe de cornée est également un facteur favorisant l'acceptation. Peters a en effet montré qu'une méconnaissance de ces bons résultats pouvaient influencer négativement le don d'organe et de tissus [18]. À noter que dans notre étude, un tiers des familles ont secondairement rappelé le coordonnateur pour savoir si les cornées prélevées sur leur proche avaient été greffées. Cette démarche est tout à fait légale à condition que l'anonymat du receveur soit préservé.

Le fait que le contact téléphonique, comme l'entretien physique d'ailleurs, soit mené par un non-médecin ne nous apparaît pas comme un élément réduisant le taux d'acceptation. Au contraire, la méfiance envers la profession médicale est pour certains auteurs un facteur favorisant le refus [18]. Le décès doit être obligatoirement annoncé par un médecin mais le recueil du consentement peut être effectué par un coordonnateur non médecin. L'absence d'ophtalmologiste au moment de l'interview ne nous semble pas non plus constituer un problème. Au contraire, le manque de disponibilité des ophtalmologistes, malgré leur motivation pour la greffe, pourrait conduire à précipiter l'interview. De plus, certains auteurs soulignent que la suspicion d'intérêts financiers dans la greffe ainsi que le manque d'honnêteté dans la répartition des greffons peut induire un comportement de méfiance des familles [13], [18]. Ces points clairement explicités, ainsi que l'indépendance du coordonnateur vis-à-vis de la répartition des greffons, sont susceptibles d'accroître le taux d'acceptation dans notre série en mettant en confiance les familles. De même, pour des raisons structurelles, ce sont souvent les jeunes ophtalmologistes qui effectuent la demande de consentement alors que l'on sait que le taux d'acceptation est influencé par l'expérience du demandeur. Ainsi, Muraine et al. ont montré dans une étude récente que le taux d'acceptation au don de cornées décroît de 80,3 % à 65,5 % quand un ophtalmologiste non expérimenté participe à l'entretien [13]. Nous pensons que l'âge et l'expérience du demandeur prévalent aux diplômes.

Même si le taux d'acceptation par téléphone demeure inférieur à celui par entretien (55,2 % contre 81,6 %), ce taux d'acceptation téléphonique demeure élevé. Il est même supérieur à celui de certains auteurs excluant ce mode de recueil et ne prélevant aussi que les collerettes cornéo-sclérales [5]. Ainsi, l'entretien téléphonique a permis, dans notre institution, d'obtenir le consentement au prélèvement de 47,7 % (106/222 paires) soit près de la moitié des cornées sur une période de 21 mois. Ce bon résultat s'explique par plusieurs raisons. L'entretien téléphonique est fait par un coordonnateur expérimenté, presque toujours le même, et seul à s'occuper des cornées. Sa procédure d'interrogatoire téléphonique est standardisée et permet d'anticiper les interrogations de l'interlocuteur. Notre coordonnateur est parfaitement informé de la procédure de prélèvement et de la greffe de cornée et peut ainsi fournir une explication identique à celle d'un ophtalmologiste. Le fait de ne demander qu'un seul tissu (ni peau, ni os cortical) est certainement également un facteur favorisant favorablement l'acceptation. Enfin, la possibilité d'une décision collégiale de la famille n'est pas entravée par le contact téléphonique puisque 70 % des personnes contactées ont demandé un délai de réflexion afin de joindre leurs proches et que la quasi totalité a rappelé le coordonnateur pour donner la décision finale. Le fait de pouvoir rappeler facilement le coordonnateur directement dans son bureau ou sur son téléphone mobile, évitant les attentes pénibles sur un standard surchargé d'hôpital nous paraît également extrêmement important. Ce délai de concertation influence d'ailleurs favorablement notre taux d'acceptation téléphonique qui passe de 24,6 à 68,1 % avant et après rappel. Cette influence favorable de la concertation familiale avait été notée par Muraine et al. [13]mais uniquement lors de l'entretien physique avec les familles car elle permettait à certaines familles de reconsidérer une réponse initialement négative. Au téléphone ce délai de réflexion est particulièrement important puisqu'il permet à un interlocuteur toujours unique de se décharger d'une responsabilité qui n'incombe pas à lui seul.

Un taux d'acceptation plus faible au téléphone que lors de l'entretien direct n'est néanmoins pas surprenant car la relation s'établit à l'évidence moins bien que lors d'un entretien physique. Le pourcentage de personnes qui ont été choquées par l'appel téléphonique a malgré tout été très faible (2,6 %) et n'a pas été supérieur à celui retrouvé pour l'entretien direct. Nous insistons sur la nécessité de préciser dans un premier temps que nous souhaitons rencontrer la famille, et seulement si elle décline la proposition, de formuler très progressivement la demande. Dans notre série, aucune famille n'est revenue à l'hôpital spécialement pour rencontrer le coordonnateur et toutes ont poursuivi l'entretien téléphonique.

CONCLUSION

L'entretien téléphonique est souvent le seul moyen possible de contacter la famille du défunt en vue du recueil du consentement au prélèvement des cornées. Le succès de cet entretien dépend en particulier de la pré-sélection des familles, de l'offre d'un délai de réflexion et de sa conduite structurée, progressive et diplomatique. À ce titre, l'expérience, la motivation et la sensibilité du coordonnateur restent déterminantes. Ainsi, dans notre institution, l'entretien téléphonique a permis de recueillir près de la moitié des greffons.

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