Article

PDF
Access to the PDF text
Service d'aide à la décision clinique
Advertising


Free Article !

Journal Français d'Ophtalmologie
Vol 30, N° 5  - mai 2007
pp. 475-482
Doi : JFO-05-2007-30-5-0181-5512-101019-200700395
Activité de greffe de cornée en France (1990-2005) : vers une stabilisation de la demande et de l’offre
 

P. Tuppin [1], H. Esperou [1], B. Delbosc [2], B. Loty [1]
[1] Agence de la biomédecine, Saint-Denis, France.
[2] Service d’ophtalmologie, CHU Jean Minjoz, Besançon, France.

Tirés à part : H. Esperou

[3] , Agence de la Biomédecine, 1, avenue du stade de France, 93212 Saint Denis La Plaine CEDEX, France. helene.esperou@biomedecine.fr

@@#100979@@
Activité de greffe de cornée en France (1990-2005) : vers une stabilisation de la demande et de l’offre

Objectif : Évaluer en France l’évolution de l’adéquation de la demande et de l’offre de greffons cornéens depuis 15 ans à la lumière des mesures mises en place et faire l’état des lieux en 2005 aux niveaux national et régional.

Matériel et méthodes : L’estimation des activités relatives à la greffe de cornée est essentiellement fondée sur une enquête prospective nationale menée auprès des ophtalmologistes (1991-1994), des enquêtes annuelles menées auprès des ophtalmologistes (1995-2000) et des banques de cornées (1996-2005), puis sur la liste nationale d’attente opérationnelle à partir de 2000.

Résultats : En 2005, les principaux indicateurs disponibles étaient en faveur d’une stabilisation du nombre annuel d’inscription (4 606 en 2005), d’une forte augmentation du nombre de greffons prélevés (9 264 en 2005) avec une croissance importante des contrôles de la qualité des greffons qui génère une importante élimination (49,5 % des greffons prélevés), d’une quasi-disparition des importations de greffons au profit des exportations (213 en 2005). Le pourcentage de malades inscrits en liste d’attente et greffés dans l’année augmentait aussi (68,5 % en 2005) et, après mise à jour, 3 016 malades étaient toujours inscrits début juillet 2006. On observait donc une meilleure adéquation de la demande et de l’offre de greffons. Les deux actions marquantes sur ces évolutions ont été, d’une part, la création en 2000 de 120 postes temps plein dans les coordinations hospitalières qui ont eu un fort impact sur le prélèvement et, d’autre part, l’organisation du secteur des banques de cornées qui a permis d’améliorer la qualité des greffons et leur distribution.

Conclusion : L’activité de prélèvement et de greffe de cornée semble donc trouver un équilibre en France. L’estimation fiable de la demande, notamment au niveau régional, a conduit l’Agence de la biomédecine à modifier le fonctionnement de la liste nationale d’attente de greffe avec un accès fourni aux banques de cornées pour déclarer les cessions et une inscription temporaire des malades pour limiter une surestimation de la demande.

Abstract
Corneal graft activity in France (1990-2005): decreasing the gap between supply and demand

Objective: To evaluate changes in the balance between supply and demand for corneal grafts over the last 15 years in France in the light of the measures implemented and the 2005 national and regional audit.

Materials and methods: Corneal transplantation activities were estimated, mainly from a national prospective survey of ophthalmologists (1991-1994), annual surveys of ophthalmologists (1995-2000), tissue banks (1996-2005), and the national waiting list for surgery (since 2000).

Results: In 2005, the main indicators available were consistent with a stabilization in the number of candidates added to the waiting list every year (4606 in 2005), accompanied by a large increase in the number of grafts procured (9264 in 2005). There was also a substantial increase in quality testing of these grafts, leading to a high rate of rejection (49.5% of the procured grafts). In addition, the number of grafts exported decreased to a very low level (213 in 2005). The percentage of malades registered on the waiting list who received grafts in the same year also increased (68.5% in 2005). Once the waiting list had been updated, 3016 malades remained on the list at the beginning of July 2006. The gap between supply and demand for corneal transplantation has therefore narrowed. Two actions made particularly large contributions to these changes: the creation in 2000 of 120 full-time staff positions in hospital coordination teams, which has had a major impact on procurement rates; and the organization of the tissue bank sector, making it possible to guarantee the quality and distribution of grafts.

Conclusion: Corneal procurement and transplantation activities seem to have reached equilibrium in France. A reliable estimation of demand, particularly at the regional level, has led the French agency in charge of tissue transplantation to modify the functioning of the national corneal transplant waiting list, with tissue banks now allowed access to declare transfers and the temporary registration of malades on the list to limit stagnation.


Mots clés : Cornée , kératoplastie , épidémiologie , liste d’attente

Keywords: Keratoplasty , epidemiology , waiting list , cornea


INTRODUCTION

Lors de la création de l’Établissement français des Greffes en 1994, l’activité de greffe de cornée faisait face à une situation critique de pénurie de greffons. Elle pouvait s’expliquer par de nombreuses causes telles que le contexte à l’époque sur les risques de transmission de maladies virales, mais aussi par la perception négative de circulaires ministérielles de recommandations faisant suite à un problème médiatisé de prélèvement de cornée en 1991. Ceci a conduit les ophtalmologistes effectuant des prélèvements à diminuer ou stopper cette activité. De plus, il était suspecté que la demande de greffons devait être importante face à l’augmentation des kératopathies bulleuses de l’aphaque et du pseudophaque, rapportée dans de nombreux pays dont la France [1], [2]. Néanmoins, aucune donnée fiable n’était disponible au niveau national pour argumenter de cette situation de déséquilibre de l’offre et de la demande de soins, tant sur le nombre de cornées prélevées, importées, greffées et conservées que celui de malades nécessitant une greffe.

L’Établissement français des Greffes a été chargé de contribuer à l’élaboration de textes réglementaires destinés à encadrer les greffes de tissus : mise en place d’une procédure d’autorisation de prélèvements d’organes et de tissus pour les établissements publics de santé et les banques de tissus, établissement de règles de bonnes pratiques de prélèvement, gestion obligatoire des greffons importés par les banques [3], [4], [5], [6], et création d’une liste nationale d’attente de greffe de cornée. Cette liste a été mise en place à la fin 1999. À cette date, un arrêté homologue les règles d’attribution des cornées [7]. Ces dispositions devaient permettre de mieux estimer la demande de greffons cornéens (inscriptions) et les caractéristiques socio-démographiques et cliniques des malades. En termes de moyens humains, 120 postes de professionnels ont été créés entre 2000 et 2003 au sein des coordinations hospitalières de prélèvement afin d’améliorer à la fois le prélèvement d’organes et de tissus, dont les cornées.

Les objectifs de cette étude sont d’apprécier l’évolution de l’adéquation de la demande et de l’offre de greffons cornéens en France depuis 15 ans, ainsi que l’impact des mesures mises en place, et de faire l’état des lieux en 2005 aux niveaux national et régional.

MATÉRIELS ET MÉTHODES

À la création de l’Établissement français des Greffes, une première enquête rétrospective auprès des établissements de santé équipés de blocs opératoires a été menée afin de recenser les établissements où des prélèvements et des greffes de cornée étaient réalisés et d’estimer le volume de ces activités ainsi que le nombre de malades en attente entre 1991 et 1994. Il faut rappeler que l’activité de greffe de cornée n’est pas soumise à autorisation. Par la suite, un questionnaire sur ces mêmes indicateurs d’activité a été adressé régulièrement en début d’année à chacun des services d’ophtalmologie des établissements de santé publics et privés identifiés comme ayant une activité de greffe (1995-2000) [8]. Parallèlement, le même type d’enquête annuelle était conduit auprès des banques de tissus afin de connaître leurs activités, notamment la réception et la cession de greffons. Les données relatives aux prélèvements sont obtenues directement auprès des services interrégionaux de régulation et d’appui de l’Établissement français des Greffes et, depuis 2001, celles de greffe et d’inscription sont estimées par les déclarations sur la liste nationale d’attente effectuées par les équipes en charge de l’inscription et de l’actualisation du statut du patient. En 2000, 192 équipes avaient un accès à la liste nationale d’attente de greffe de cornée et le nombre d’entre elles ayant une activité réelle d’inscription variait entre 151 et 162 chaque année (153 à la fin 2005). Face à une suspicion de stagnation des malades toujours inscrits en liste d’attente, l’Agence de la biomédecine a demandé aux équipes, entre février et juin 2006, d’actualiser le statut des malades inscrits avant 2004 et de mettre à jour les greffes réalisées en 2005. Au 5 juillet 2006, 25 951 greffes, 3 016 malades en attente et 4 862 sorties pour d’autres motifs que la greffe étaient comptabilisés dans la liste nationale d’attente de greffe de cornée.

RÉSULTATS

L’enquête rétrospective menée entre 1991 et 1994 a montré une diminution de l’activité de la greffe de cornée avec 3 774 prélèvements en 1991 pour 2 393 en 1993, et 3 843 greffes en 1993 pour 2 607 en 1991 (fig. 1et 2). Par la suite, ces niveaux d’activité ont fortement augmenté en 1998 avec 4 549 cornées prélevées pour 4 053 greffes. Puis, le nombre de cornées prélevées a continué à augmenter pour doubler en 2005 (9 265) par rapport à celui de 1998. Le nombre de greffes a varié depuis 1998 entre 4 000 et 4 300 avec un maximum à 4 504 en 2004. Il était de 4 278 en 2005.

Le nombre de greffons réceptionnés par les banques en 1996 était de 2 650 pour 1 835 déclarés cédés (fig. 1), et a aussi fortement augmenté : 4 528 cornées réceptionnées et 2 824 cédées en 1998, 5 458 cornées réceptionnées et 3 316 cédées en 2000, et 9 160 cornées réceptionnées et 4 884 cédées en 2005. Comme pour le prélèvement et la greffe, un écart important s’est creusé entre les niveaux de cornées réceptionnées et de cornées cédées avec une augmentation du pourcentage de greffons éliminés de 30,1 % en 1998 à 49,7 % en 2005 (fig. 3).

En 2004, pour la première fois, le nombre de cornées cédées par les banques a dépassé celui de cornées greffées : 4 884 cédées pour 4 278 greffes en 2005. L’exportation de greffons vers l’étranger a débuté en 2004 et, en 2005, 213 greffons ont été exportés vers l’étranger par les banques françaises, soit 4 % des cornées cédées. Le volume des importations de greffons (350 cornées importées en 1993) a augmenté régulièrement jusqu’en 2000 (1 075 cornées importées), pour ensuite décroître et chuter à 16 en 2005 (fig. 1).

Le nombre de malades inscrits chaque année n’est disponible que depuis la mise en place de la liste nationale d’attente de greffe de cornée (fig. 2). Il a connu son plus haut niveau en 2000 (6 033), suivi d’une chute (5 457 en 2001, 4 865 en 2002), pour ensuite se stabiliser et atteindre 4 606 en 2005. Le nombre de malades inscrits et greffés la même année a augmenté progressivement au niveau national, passant de 57,6 % en 2003, à 65,1 % en 2004, puis 68,5 % en 2005.

Le nombre de malades en attente un jour donné, estimé au moyen des enquêtes par questionnaire (avant la mise en place de la liste nationale d’attente de greffe de cornée), était de 7 129 en juin 1994, de 8 041 à la fin de l’année 1996, de 7 400 à la fin 1998 et de 5 263 à la fin 1999 (fig. 2). L’analyse de la liste nationale d’attente de greffe de cornée a permis de retrouver un nombre de 4 159 à la fin 2000, de 4 589 à la fin 2002, de 4 996 à la fin 2004 et de 4 278 à la fin 2005. La procédure d’actualisation des inscriptions au début de l’année 2006 a permis de voir ce nombre chuter à 3 016 au 5 juillet 2006. Parmi ces malades toujours inscrits, 1 129 ont été inscrits avant 2005 (dont 824 avant 2004), et 2/3 d’entre eux étaient inclus dans la liste d’attente des 15 équipes ou ophtalmologistes qui n’avaient pas mis à jour leur liste début 2006 (fig. 4).

Des disparités régionales ont été observées pour les taux annuels d’inscription des malades domiciliés dans une région donnée (quelle que soit la région de l’équipe d’inscription) ; cela traduit la demande réelle des malades de la région (26 pmh pour les habitants de Franche-Comté à 124 pmh en Corse, pour un taux national de 75,6 pmh en 2005) (tableau I). Il existait des flux interrégionaux importants sachant que 20 % des malades inscrits avaient une région de domicile et une région d’inscription différente. Les régions avec un flux important de malades sortants étaient : la Corse (100 % des malades de la région inscrits dans une autre), la Basse-Normandie (62,9 %), la Picardie (62,5 %), la Bourgogne (54,7 %), le Centre (48,8 %), et le Poitou-Charentes (47,9 %). À l’inverse, les régions avec une forte proportion de domiciliés dans une autre région parmi les inscrits des équipes de la région étaient la Picardie (53,3 % des malades inscrits), la Franche-Comté (44,7 %), le Limousin (42,5 %), les Pays de la Loire (41,4 %) et l’Île de France (33,1 %). La balance de ces flux a permis d’identifier des régions attractives comme les Pays de la Loire, l’Île de France, le Limousin et la Franche-Comté. Celles avec un excès de sorties de malades étaient la Corse, le Centre, le Poitou-Charentes, la Bourgogne, la Bretagne et le Languedoc-Roussillon. Au 5 juillet 2006, le taux de malades toujours inscrits en attente variait de 13 pmh pour ceux domiciliés dans les Pays de la Loire à 126 pmh aux Antilles (49 pmh au niveau national).

Il existait aussi de fortes disparités régionales en termes de prélèvement (0 pmh en Corse à 445 pmh en Lorraine, pour un taux national de 151,9 pmh en 2005). En moyenne, en raison des critères de qualité (qu’il s’agisse de sécurité virale ou d’estimation fonctionnelle), il est nécessaire de prélever deux cornées pour en proposer une pour greffer un malade. Les taux de prélèvements les plus élevés étaient observés dans les régions de l’Est de la France et les plus faibles dans les régions du Sud-Ouest, la Corse, les Antilles et certaines régions du Nord-Ouest. Le rapport entre le nombre de prélèvement d’une région et celui du nombre de malades inscrits domiciliés dans la même région permet d’apprécier le niveau de pénurie régionale. Ce rapport était faible en Corse, en Basse-Normandie (0,5), en Languedoc-Roussillon (0,5), en Antilles-Guyane (0,5), en Aquitaine (0,8) et en Poitou-Charentes (1,0).

Le dynamisme, estimé par le pourcentage de malades inscrits et greffés en 2005 par les équipes de la région, des listes d’attente était faible dans certaines régions (tableau II) : 0 % en Corse, 21,1 % des malades inscrits en 2005 aux Antilles ont été greffés en 2005, 21,4 % en Bourgogne, 33,8 % en Poitou-Charentes, 52,8 % en Lorraine. Les flux interrégionaux permettaient aux malades de ces régions de retrouver un pourcentage plus élevé si l’on considère l’ensemble des malades domiciliés dans la région quelle que soit leur région d’inscription : 30,3 % des Antillais inscrits ont été greffés dans l’année en 2005, 51,6 % des malades domiciliés en Bourgogne, 57,1 % en Poitou-Charentes, et 81,8 % pour les Corses qui étaient totalement pris en charge par les équipes du continent.

DISCUSSION

En 2005, les principaux indicateurs disponibles étaient en faveur d’une stabilisation du nombre d’inscription des malades, d’une forte augmentation du nombre de greffons prélevés avec une croissance importante des contrôles de la qualité des greffons qui génère une importante élimination, mais le nombre de greffons cédés par les banques augmente, et d’une disparition des importations de greffons au profit des exportations. Ceci se traduit par une augmentation du dynamisme de la liste d’attente et, surtout, d’un retour à une meilleure adéquation de la demande et de l’offre de greffons cornéens tant au niveau national que dans la grande majorité des régions françaises. La compréhension de ces évolutions et de la situation en 2005 est à examiner au vu des diverses actions mises en place depuis 1995 pour redresser une situation péjorative, sans oublier la motivation de l’ensemble des acteurs de terrain.

Parmi les données recueillies ou saisies, celles concernant le prélèvement et l’inscription peuvent être considérées comme exhaustives car les services interrégionaux de régulation et d’appui de l’Agence de la biomédecine réalisent une traçabilité des greffons prélevés et, depuis 1999, l’inscription en liste d’attente est obligatoire à l’obtention d’un greffon. Les données d’activité de greffe et de malades en attente un jour donné, recueillies par questionnaire avant 2000 auprès des équipes, étaient bien sûr déclaratives, mais les taux de réponses étaient très élevés garantissant une bonne exhaustivité [9]. Depuis, la fiabilité des données de greffe et du statut des malades inscrits sur la liste nationale d’attente de greffe de cornée dépend de la volonté des équipes à maintenir à jour leur liste. L’évolution des modes de recueil peut expliquer en partie certaines variations lors du passage d’un mode à un autre, notamment pour le nombre de malades en attente un jour donné car peu de listes informatiques existaient dans les services.

Après la création de l’Établissement français des Greffes en 1994, un premier pic de l’activité de prélèvement a été observé en 1998 ; il peut être associé à une reprise de confiance des professionnels et un regain de motivation, mais aussi à l’impact de la publication des bonnes pratiques de prélèvement et des conditions d’autorisation des établissements de santé aux prélèvements d’organes et de tissus [3], [4]. En 2001, l’accélération de l’augmentation est concomitante au déploiement des postes de coordinations hospitalières créés par le plan greffe (2000-2003). Ces créations de postes ont concerné en grande partie des centres hospitaliers non universitaires, qui ont vu leur activité de prélèvement augmenter de 325 % entre 2000 et 2005, et leur participation au niveau national augmenter de 25 % à 49 % des cornées prélevées en France. Cette augmentation est aussi à relier à la mise en place de réseaux de prélèvements et de coopérations entre les établissements de santé et les banques de tissus, comme dans l’Est de la France, avec des équipes de prélèvements disponibles ou opérationnelles.

La mise en place d’une procédure d’autorisation des banques de tissus en 1999 a permis de diminuer les lieux de conservation de greffons (21 banques avec une activité de conservation de cornées en 2005), mais aussi d’assurer leur conservation et leur contrôle dans des sites adaptés [5], [6]. Ceci a aussi permis de mieux connaître le nombre de greffons reçus et délivrés chaque année par les banques. Le nombre de cornées prélevées et réceptionnées devient concordant en 1998. Les faibles chiffres de cornées reçues par les banques avant 1998 sontcertainement dus au fait qu’à cette époque tous les greffons ne transitaient pas par des banques au sens actuel du terme, mais par des structures « locales ». Depuis, ce nombre est souvent inférieur à celui de cornées prélevées de l’ordre d’une centaine (2,5 %), ce qui peut s’expliquer par une élimination de greffons avant leur arrivée à la banque et des erreurs de comptabilisation. La situation est inverse pour la cession de cornées. En effet, le nombre de cornées cédées a rejoint celui de cornées greffées en 1998 ; mais, depuis 2001, il est en excès de plus de 300 chaque année, soit au total 2 613 cessions sans greffes entre 2001 et 2005. Ceci peut être lié principalement à une sous-déclaration des greffes en liste d’attente, mais aussi à des exportations non notifiées car non recueillies à l’époque, ou à des greffons non utilisés pour des raisons techniques pré- ou per-opératoire.

La moindre augmentation des cessions de greffons par rapport aux réceptions s’explique par un accroissement des éliminations de greffons lié à la forte amélioration des contrôles microbiologiques et endothéliaux. En 2005, 49,5 % des cornées prélevées ont été éliminées au niveau national ; ce pourcentage varie de 27 à 87 % selon les banques françaises en fonction des critères adoptés, des donneurs prélevés et des techniques de contrôles qualité et opératoires (kératoplastie lamellaire) [10], [11]. Cette proportion est plus élevée que celle observée en Grande Bretagne qui est de 35 % en 2004 [12]. Elle est similaire à celles rapportées par l’association européenne des banques de cornées (EEBA) entre 2000 et 2004, respectivement de 46 %, 48 %, 46 %, 48 % et 46 % chaque année [13].

L’instauration d’un transfert obligatoire des greffons importés par les banques peut aussi expliquer l’augmentation de leur nombre en 1998, liée à une meilleure déclaration, puis leur stabilisation pendant 3 ans. Le volume d’importation était relativement modéré entre 1992 et 1996, période de forte pénurie, ce qui peut paraître étonnant mais éventuellement lié à une sous-déclaration par les équipes. Le déclin des importations n’est observé qu’après quatre ans d’une activité annuelle de greffe supérieure à 4 000 et est en faveur d’une diminution de la pénurie de greffons.

La demande de greffons, estimée par la prévalence des malades en attente un jour donné, est très élevée avant 1998, entre 7 400 et 8303, mais son estimation reposait sur des enquêtes par questionnaire. Elle a commencé à chuter au moment de la mise en place de liste nationale d’attente de greffe de cornée (5 263 à la fin 1999), ce qui peut suggérer une chute réelle après deux années d’activité de plus de 4 000 greffes par an, mais aussi une meilleure estimation par les ophtalmologistes se préparant à inscrire réellement leurs malades en liste d’attente. La première hypothèse est crédible car d’après la liste nationale d’attente de greffe de cornée la diminution s’est prolongée en 2000 et 2001. Malheureusement, cette prévalence augmente régulièrement après 2001 en relation avec un manque de mise à jour du statut des malades. Cette surestimation est confirmée par la chute à 3 016 du nombre de malades en attente en juillet 2006 lors de demandes répétées auprès des équipes. Sachant que parmi ces 3 016 malades, 1 129 ont été inscrits avant 2005 et majoritairement dans des équipes n’ayant pas effectué de mise à jour (15 sur 192), il paraît donc licite d’estimer le nombre de malades réellement en attente début juillet 2006 aux alentours de 2000.

Au niveau régional, il existe de fortes disparités de prélèvement, d’inscription et de greffe avec des flux interrégionaux. Afin d’apprécier une pénurie résiduelle de greffons, il est nécessaire de confronter l’offre et la demande au niveau régional qui peut être déséquilibrée. Les flux peuvent masquer une pénurie dans une région si les flux sortants de malades ne sont pas pris en compte. De même, ces flux peuvent aggraver une pénurie dans les régions d’accueil. Pour cela, il est important de veiller à maintenir un niveau de prélèvement en adéquation réelle avec la demande des malades de la région, avec ensuite la possibilité d’échanges de greffons entre les banques. La nécessité d’une mise à jour des listes est, la encore, importante à ce niveau car il est possible que la pénurie observée dans certaines régions soit en partie liée à un manque de mise à jour de la liste nationale d’attente de greffe de cornée par certaines équipes. C’est le cas des régions Centre, Rhône-Alpes, Nord Pas de Calais et Ile-de-France où la mise à jour n’a pas été effectuée par les 15 équipes non participantes. L’existence de flux importants est bien sûr à relier au contexte géographique local, mais aussi à l’offre de soins en matière de greffe de cornée sachant que les déplacements peuvent entraîner un surcoût.

CONCLUSION

Si la situation s’est considérablement améliorée, il semble que les niveaux d’activité actuels correspondent à une stabilisation. Pour cela, il paraît primordial de veiller à les maintenir, notamment pour le prélèvement, et d’assurer, dans des régions encore en difficulté, des moyens afin d’effectuer des greffes en plus de la fourniture de greffons par des régions excédentaires. Le développement d’une une activité d’exportation permettrait d’optimiser l’utilisation des cornées prélevées et faire face aux fluctuations d’activité en évitant d’éliminer des greffons en surplus tout en maintenant un niveau élevé de contrôle qualité des greffons. Si la liste nationale d’attente de greffe de cornée peut être assimilée à un registre et permettre de suivre les caractéristiques des malades inscrits, elle est aussi un outil qui doit permettre une analyse de l’adéquation de la demande aux besoins, que ce soit au niveau national qu’au niveau régional. Dans ce but, l’Agence de la biomédecine propose les aménagements suivants de la liste nationale d’attente de greffe de cornée : une radiation automatique à 24 mois des malades non sortis de la liste nationale d’attente de greffe de cornée avec envoi d’une lettre préalable au patient et à son ophtalmologiste à 22 mois. Les malades inscrits depuis deux ans à la date de la mise en place de cette procédure en seront informés rétroactivement et incités à contacter leur ophtalmologiste ; les banques auront accès à la liste nationale d’attente de greffe de cornée pour déclarer la cession de cornée pour un patient donné. Si la greffe n’est pas déclarée par l’ophtalmologiste, une lettre lui sera automatiquement adressée. Les conséquences de ces modifications de fonctionnement de la liste nationale d’attente de greffe de cornée sur l’analyse de l’activité de greffe de cornée devraient pouvoir être appréciées d’ici 12 à 18 mois.

Remerciements : Aux ophtalmologistes ayant permis aux enquêtes d’atteindre des niveaux convenables d’exhaustivité et ayant inscrit des malades en attente, aux personnels des Services de Régulation et d’Appui de l’Agence de la biomédecine qui assurent la collecte et la saisie des données et à l’ensemble des acteurs impliqués dans la greffe de cornée.

Références

[1]
Waring GO. The 50-year epidemic of pseudophakic corneal edema. Arch Ophthalmol 1989;107:657-9.
[2]
Legeais JM, Parc C, d’Hermies F, Pouliquen Y, Renard G. Nineteen years of penetrating keratoplasty in the Hotel-Dieu Hospital in Paris. Cornea 2001;20:603-6.
[3]
Décret no 97-306 du 1er avril 1997 relatif aux conditions d’autorisation des établissements de santé effectuant des prélèvements d’organes et de tissus à des fins thérapeutiques et modifiant le code de la santé publique. Journal Officiel de la République française n° 81 du 6 avril 1997.
[4]
Arrêté du 1er avril 1997 portant homologation des règles de bonnes pratiques relatives au prélèvement des tissus et au recueil des résidus opératoires issus du corps humain utilisés à des fins thérapeutiques. Journal Officiel de la République française n° 81 du 6 avril 1997.
[5]
Décret n° 99-741 du 30 août 1999 relatif aux conditions d’autorisation des établissements publics de santé et organismes exerçant les activités régies par l’article L. 672-10 du code de la santé publique et aux modalités d’exercice de ces activités et modifiant le code de santé publique. Journal Officiel de la République française, n° 202 du 1er septembre 1999.
[6]
Arrêté du 30 août 1999 fixant le modèle de dossier accompagnant les demandes d’autorisation d’exercer les activités de transformation, de conservation, de distribution et de cession de tissus du corps humain et de leurs dérivés à des fins thérapeutiques. Journal Officiel de la République française n° 202 du 1 septembre 1999.
[7]
Arrêté du 7 décembre 1999 portant homologation des règles d’attribution des cornées à des fins de greffe. Journal Officiel de la République française, n° 295 du 21 décembre 1999.
[8]
Tuppin P, Dunbavand A, Cohen S, Loty B Evolution et estimation des disparités régionales des activités de prélèvement et de greffe de cornée en France (1991-1998). J Fr Ophtalmol 2000;23:465-71.
[9]
Le prélèvement et la greffe en France. Rapports du Conseil Médical et Scientifique de l’Établissement français des Greffes. 1995-2001. Paris, France.
Bilan des activités de prélèvement et de greffe en France 2005. Agence de la biomédecine. click Here
Thuret G, Manissolle C, Acquart S, Garraud O, Campos-Guyotat L, Maugery J, Gain P. Urgent need for normalization of corneal graft quality controls in French eye banks. Transplantation 2004;78: 1299-302.
United Kingdom Transplant. Transplant activities, 2004. click Here
Claerhout I, Maas H, Pels E. EEBA Banks information, European Eye Bank Association Directory, 2006:12-7.




© 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline