Article

PDF
Access to the PDF text
Service d'aide à la décision clinique
Advertising


Free Article !

Journal des Maladies Vasculaires
Vol 26, N° 3  - juin 2001
p. 157
Doi : JMV-06-2001-26-3-0398-0499-101019-ART86
SÉANCE INAUGURALE DU XXXVe CONGRÈS DU COLLÈGE FRANÇAIS DE PATHOLOGIE VASCULAIRE

La médecine et l'art de la parole
Conférence d'honneur
 

J. De Romilly [1]
[1] de l'Académie française.

Je voudrais d'abord vous remercier bien vivement de m'avoir invitée à votre congrès d'aujourd'hui : le titre que vous avez d'abord eu sous les yeux semblait bien mal vous en récompenser puisqu'il sonnait vraiment comme une insolence imprévue. Même rectifié, ce titre a besoin d'une explication. Il ne s'agit pas en effet du fait que vous, médecins, m'ayez invitée, moi, professeur de lettres, à parler devant vous. En réalité il s'agit d'un problème beaucoup plus ancien et c'est dans la Grèce antique que je le vois naître et se formuler avec beaucoup de force dans divers textes et en particulier dans le Gorgias de Platon.

Pour bien comprendre le problème traité dans le Gorgias, il faut se rendre compte que, en ce

V

e

siècle avant Jésus-Christ, si important pour notre culture, plusieurs disciplines étaient découvertes et lancées en même temps, parmi elles la médecine et l'art de la parole ou rhétorique. La médecine existait depuis longtemps, mais elle était en train de prendre un caractère nouveau, plus scientifique. Elle avait existé comme une tradition semi-religieuse avec des recettes qui se transmettaient de façon plus ou moins mystérieuse à l'intérieur d'une même famille, elle remontait au dieu Asclépios, ou Esculape ; mais, avec Hippocrate, médecin de Cos, d'une île toute proche de l'Asie mineure, voilà que les choses changent. Avec lui, la médecine s'est mise à observer les symptômes, à les noter, à les comparer en vue d'un diagnostic ; et ces renseignements se transmettaient, non plus dans une famille, mais auprès de disciples, rapprochés par l'étude et par les buts poursuivis ; la médecine devenait ainsi de plus en plus l'exemple d'une discipline scientifique, et aussi d'une discipline visant au bien de ceux dont elle s'occupait : ce but nous est attesté par le fameux serment d'Hippocrate encore bien connu aujourd'hui.

Quant à l'art de la parole, il n'était pas nouveau non plus : on le rencontre déjà même dans les deux poèmes d'Homère au

VIII

e

siècle avant Jésus-Christ ; mais il se trouve qu'au

V

e

siècle est apparue une méthode rigoureuse qui s'enseigne, qui se développe et qui connaît dans toute la Grèce le plus grand succès. Les professeurs de rhétorique, qui enseignaient l'art de bien parler, s'appelaient les sophistes ; et leur enseignement connut un succès sans pareil dans le cours du

V

e

siècle. Naturellement, avec la démocratie qui régnait à Athènes, l'art de bien parler et de convaincre le peuple jouait un rôle considérable. Parmi ces grands sophistes, les deux plus importants, les deux premiers furent Gorgias et Protagoras, Gorgias qui a donné son nom au dialogue que j'évoquais. Gorgias venait de Sicile, il fut ambassadeur à Athènes et on a de lui des traités et des exemples montrant son art de la parole et tous les procédés qu'il avait lancés. Seulement voilà : l'art de la parole ne cherchait pas la vérité, mais seulement à convaincre ; et, au début du

IV

e

siècle, Platon s'éleva violemment contre lui ; il le faisait d'autant plus que les orateurs avaient contribué à la mort de Socrate, le maître de Platon et que lui, en tant que philosophe, exigeait la vérité, et la vérité seule.

Le Gorgias qui porte donc le nom de ce grand sophiste est une attaque contre l'art de la parole, considéré comme une flatterie c'est-à-dire un art méprisable. Du coup, voici cet art de la parole méprisable et trompeur qui va s'opposer à la médecine, le plus sérieux des arts qui peut causer du mal et de la peine aux gens mais en vue du bien et au nom d'un véritable savoir. Pour se faire comprendre, il oppose le médecin qui connaît les aliments au cuisinier qui cherche seulement à flatter le goût ; et à cette première opposition d'une vraie science et d'un art de la flatterie répond toute une série d'oppositions parallèles, la première oppose le médecin au cuisinier, la dernière l'application de la justice à l'art de la parole, si bien que vous avez une opposition complète entre la science modèle qui est la médecine et l'art coupable qu'est la rhétorique ou art de la parole.

Cela est très sévère, plein d'amertume. Et en fait nous voyons vite de quoi il s'agit : dans le début du dialogue, Platon imagine un procès entre un médecin et un cuisinier pour savoir lequel connaît le mieux les aliments et conclut que, devant un tribunal fait d'enfants ou d'hommes déraisonnables comme des enfants, le médecin n'aurait qu'à mourir de faim, mais à la fin du dialogue Socrate reconnaît que s'il était jugé, il serait condamné à mort comme un médecin accusé devant des enfants par un cuisinier. Le souvenir des orateurs pervers et de la mort de Socrate est comme un souvenir brûlant qui explique cette condamnation passionnée de l'art de la parole confronté à la vraie science qu'est la médecine.

On aboutit donc à une opposition fondamentale entre les vraies disciplines qui cherchent le bien commun, comme la médecine, et les arts trompeurs qui ne songent qu'au succès, comme l'art de la parole.

Cette opposition semble irréductible, et lourde de conséquences.

Rassurez-vous, cette opposition si passionnée, si étroitement liée au deuil de la mort de Socrate n'est point le mot final pour notre problème.

Déjà dans le Gorgias, une petite phrase au début mérite d'attirer notre attention. C'est Gorgias qui la prononce en 456 d, quand il raconte « qu'il lui est souvent arrivé d'accompagner son frère, médecin, ou d'autres médecins chez un malade qui refusait de prendre une drogue ou de se faire opérer par le fer ou par le feu ; et je les persuadais, là où les exhortations du médecin étaient demeurées vaines ».

Socrate aussitôt profite de l'occasion pour dire qu'on préfère toujours le beau parleur à celui qui sait ; mais la suggestion est quand même intéressante. Elle nous rappelle au passage que le médecin a besoin, dans l'exercice de son métier, de l'art de la parole. S'il s'agit de l'art de la parole employé par le médecin pour convaincre, et avant tout pour convaincre ses patients, la remarque n'est pas dépourvue de sens. Je voudrais en un premier temps me permettre d'en dire un mot ; je le ferai de façon modeste et timide : ce sera ce que l'on pourrait appeler la complainte du patient.

La complainte du patient n'attend pas, c'est évident, qu'il prononce de beaux discours, plus ou moins trompeurs. Ce qu'elle réclame est d'abord peut-être la clarté. Molière a attaqué, comme vous le savez, l'obscurité des médecins qui cachaient leur ignorance sous beaucoup de latin plus ou moins correct ; le problème est tout autre aujourd'hui car ce sont les progrès de la science, les précisions, ses nouvelles armes, ses nouvelles découvertes entraînant de nouveaux mots, qui créent la difficulté, c'est à l'excès de science et non pas d'ignorance mais le résultat est souvent de rendre les propos ou les avis du médecin quelque peu obscurs et déroutants pour le malade. Pour ma part, il m'est arrivé, bien qu'ayant fait du grec, de recevoir des comptes-rendus de radiographies dont le sens m'échappait totalement ; il y avait deux ou trois lignes et il fallait que j'attende de voir mon médecin traitant, lequel me répondait paisiblement : « Il n'y a rien, c'est normal », mais je n'en savais pas plus. Alors pourrait-on espérer que le médecin ou le radiologue fournisse deux mots d'explication compréhensibles pour le patient ? La complainte du patient dit qu'il aime comprendre et se rendre compte.

Il aime aussi - ou il aimerait - que l'on s'adresse vraiment à lui, que le discours soit approprié à sa personne, à ce qu'il reconnaisse son existence et ses soucis. A cause du progrès même des connaissances scientifiques, une tendance a voulu maintenant que l'on laisse le contact avec le patient entre les mains du psychologue ; de ce fait, le rapport personnel avec le médecin risque parfois d'être coupé. Je ne devrais pas vous parler des petites anecdotes comiques, et probablement inexactes qui courent en ce domaine ; mais, par exemple, on raconte que le médecin, pressé, fait une ordonnance indiquant un ½ verre de vin par repas, 2 cigarettes par jour, pas de café, etc... et qu'à la visite suivante, le patient précise qu'il suit bien son régime, il n'y a que pour les cigarettes qu'il a du mal : « Vous comprenez, Docteur, je n'avais jamais fumé, alors cela me fait très mal au coeur ». Mais il y a plus grave que ces simples renseignements matériels ; il y a l'accueil fait par le médecin, la compréhension de la situation, l'adaptation des arguments. Chacun sait que cela compte ; et ma mère, qui souffrait de troubles cardiaques, avait une tension haute ou basse selon la gentillesse et la courtoisie du médecin qui s'occupait d'elle. Et cela reste vrai des opérations plus graves auxquelles le patient se trouve confronté. Expliquez-nous, s'il vous plait ! Faites-nous comprendre ! Donnez-nous l'impression que nous existons ! Pratiquez un tout petit peu plus l'art de la parole et nous serons, nous, beaucoup plus heureux ...

Ces aimables doléances ont d'ailleurs une portée pratique : car pour choisir les quelques mots qu'ils adressent au patient, ou d'ailleurs pour convaincre tels de leurs collègues, je pense qu'un peu plus de formation littéraire, même brève ou tardive, serait la bienvenue. Ici ce n'est plus le patient qui exprime sa doléance, c'est le professeur qui se permet une suggestion. Je sais que la formation médicale est longue et lourde ; je n'envisage pas un enseignement accablant mais un petit peu de Lettres, peut-être une teinture de grec, peut-être quelques exercices littéraires permettraient sans doute de rendre, à une discipline emportée par un énorme progrès scientifique, ce caractère d'humanité qui ne peut pas en être détaché sans dommages. Cette formation littéraire existait autrefois, et il n'était pas rare de voir les médecins avoir le goût de la culture et de très grands médecins, que j'ai connus, ont été à cet égard des modèles. Je crois qu'il ne serait pas accablant, mais qu'il serait utile de retrouver un peu de cette veine-là.

Comme vous le voyez, il existe donc un art de la parole qui n'est ni mensonge ni flatterie mais qui sert la vérité. Il y a une façon d'exposer la vérité, de l'expliquer, de la commenter, qui est le prolongement même de la connaissance la plus rigoureuse ; et cela est plus vrai que pour tout, pour la médecine qui est finalement une science de l'homme qui doit connaître la nature de l'homme.

Voici donc qu'au détour de la petite phrase du Gorgias une réconciliation s'annonce entre la médecine et l'art de la parole. Mais je voudrais aussitôt préciser qu'elle n'intervient pas seulement comme une dette de la médecine envers l'art de la parole et que, dès l'Antiquité, la médecine a, malgré les propos du Gorgias, servi parfois de modèle et à la politique et même à l'art de la parole.

Pour la politique, les exemples sont nombreux : dans Thucydide l'on voit un orateur dans un cas grave se tourner vers le président et lui demander d'être le médecin de la Cité ; un peu plus tard on voit Isocrate analyser les fautes de l'impérialisme athénien en l'appelant le « nosos tès poleôs », la maladie de la Cité, en cherchant à définir les causes qui sont les mêmes, les symptômes qui sont les mêmes, les dangers qui sont les mêmes dans chacun des cas ; et, d'ailleurs, Aristote qui introduit cette méthode dans l'analyse des faits politiques, cette méthode d'observation des faits et de diagnostics, était lui-même fils d'un médecin.

Mais il est plus frappant encore de constater - et voyez comme pour finir, je rends hommage à la médecine - que l'art de la parole lui-même s'est inspiré à ses débuts de la science médicale. Dès le

V

e

siècle avant Jésus-Christ, dans une pièce comme le Prométhée, on entend cette phrase étonnante : « contre la maladie colère il existe des mots médecins » ; la parole intervient, distingue, diagnostique et soigne ; ce n'est pas encore très scientifique, mais si l'on regarde les détails, on s'aperçoit que souvent les principes mêmes sont communs, la notion d'opportunité, d'occasion, en grec « kairos », a été étudiée récemment, et l'auteur, Madame Monique Trédé, a un chapitre qui est le « kairos » des médecins et qui précède le chapitre où l'on voit intervenir le « kairos » des orateurs. Mais il n'est pas besoin d'aller chercher des preuves si lointaines : je vous ai cité Platon qui montrait l'opposition entre la médecine et l'art de la parole ; mais, dans un autre dialogue, le Phèdre, il esquisse ce que serait une vraie rhétorique, une rhétorique méthodique, soigneuse, qui ferait l'inventaire de tous les procédés et chercherait lesquels doivent être appliqués dans quels cas ; or, pour rendre compte de ce modèle, il cite précisément le médecin Hippocrate de Cos ; c'est la seule fois où Hippocrate soit nommé dans Platon, je crois ; mais ici c'est la médecine vraiment méthodique, savante qui vient réparer la mauvaise rhétorique et Platon dit qu'il serait temps de fonder un art de la parole fidèle au modèle médical.

Vous le voyez, je fais la part belle à la médecine : la Grèce faisait la part belle à la médecine : nous assistons à une réconciliation complète et vous n'en serez pas surpris. Je voulais surtout montrer que les problèmes qui pèsent encore sur nos jugements parfois hâtifs ou imprudents, prennent leurs racines dans des problèmes qu'avait déjà parfaitement vus et mesurés cette grande période, la floraison grecque du

V

e

et du

IV

e

siècle avant Jésus-Christ où je trouve, moi, mon bonheur et où j'ai eu de la joie à vous entraîner aujourd'hui pour un petit moment. Je souhaite à présent que l'art de la parole rejoigne la science dans les échanges que vous aurez entre vous, exactement comme ils se rejoignent finalement dans l'analyse grecque et, encore une fois, je vous dis « merci ».



Top of the page


© 2001 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline
You can move this window by clicking on the headline