Article

PDF
Access to the PDF text
Service d'aide à la décision clinique
Advertising


Free Article !

Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 32, n° 10
pages 742-749 (décembre 2009)
Doi : 10.1016/j.jfo.2009.10.007
Received : 26 April 2009 ;  accepted : 12 October 2009
Mise au point de modèles murins de toxoplasmose oculaire et premiers résultats de l’analyse du transcriptome inflammatoire
Development of murine models of ocular toxoplasmosis and preliminary results of ocular inflammatory transcriptome
 

A. Sauer a, b, 1, , I. Lahmar b, M. Scholler b, O. Villard b, C. Speeg-Schatz a, J. Brunet b, A. Pfaff b, T. Bourcier a, E. Candolfi b
a Service d’Ophtalmologie, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, Nouvel Hôpital Civil, Strasbourg, France 
b Laboratoire de Parasitologie et Pathologies Tropicales, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, Faculté de Médecine, Strasbourg, France 

Auteur correspondant. Service d’Ophtalmologie, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, Nouvel Hôpital Civil, BP 426, 67091 Strasbourg Cedex, France.
Résumé
Introduction

La toxoplasmose oculaire est une pathologie fréquente et redoutable. Elle est due à la présence dans les tissus rétiniens d’un parasite intracellulaire, Toxoplasma gondii . La régulation de l’infection se fait essentiellement par le biais de l’immunité cellulaire médiée par les lymphocytes T CD4+, mettant en balance les cellules Th1, Th2, Th17 et T régulatrices, et par la modulation des voies de l’apoptose. Les objectifs de notre travail consistent à développer des modèles murins de toxoplasmose oculaire, puis d’en étudier les caractéristiques en termes de réponses immunitaires.

Matériels et méthodes

Deux modèles ont été étudiés: (i) primo-infection par injection intravitréenne de toxoplasmes et (ii) réinfection (infection par voie sous-cutanée puis réinfection par injection intravitréenne de toxoplasmes). Les caractéristiques cliniques et anatomopathologiques des yeux de souris ont été relevées pour les deux modèles. Les transcrits de gènes impliqués dans les voies de l’inflammation ont été étudiés par RT-PCR.

Résultats

Le modèle de toxoplasmose oculaire par injection intravitréenne de toxoplasmes permet de reproduire la pathologie humaine chez l’ensemble des souris infectées. L’infection était beaucoup plus sévère cliniquement dans le modèle de primo-infection que dans le modèle de réinfection. EN RT-PCR, les niveaux d’expression d’IFN-γ , TNF-⍺ , iNOS augmentent en cas d’infection.

Conclusions

Le modèle de toxoplasmose oculaire par injection intravitréenne du parasite apparaît cohérent. Les lésions sont beaucoup plus sévères en cas de primo-infection comparée à une réinfection. La réponse immunitaire Th1 vise à éradiquer le parasite. L’étude des régulations immunitaires intraoculaires semble indispensable pour mieux appréhender l’origine des lésions rétiniennes et pouvoir développer de nouvelles approches thérapeutiques.

The full text of this article is available in PDF format.
Summary
Background/Purpose

Toxoplasmosis is the most common cause of posterior uveitis in immunocompetent subjects. Taking into account the opposing needs of limiting parasite multiplication and minimizing tissue destruction, the infection imbalance most often involves CD4 and CD8 T lymphocytes that play the lead role in adaptive immunity to T. gondii . The aims of our study were to develop murine models of toxoplasmosis and to study the immune responses to the infection.

Methods

Two murine models were studied: (i) intravitreal injection of T. gondii (primary infection) and (ii) intraperitoneal inoculation at birth and reinfection by intravitreal injection. Clinical and histological data were determined. mRNA-cytokine levels were measured in ocular samples obtained from mice with toxoplasma chorioretinitis using RT-PCR.

Results

Intravitreal injection of T. gondii led to chorioretinitis. Primary infection was characterized by severe chorioretinitis when compared with reinfection. mRNA levels of IFN-γ, TNF-⍺, and iNOS were increased in infected mice.

Discussion

TH1 cells may mitigate chorioretinitis by limiting T. gondii proliferation. Further studies are needed to explore ocular immune regulation. These primary results may open new in vivo therapeutic approaches.

The full text of this article is available in PDF format.

Mots clés : Immunorégulation, Modèles murins, Toxoplasmose, Uvéite

Keywords : Immune regulation, Murine models, Toxoplasmosis, Uveitis


Introduction

La toxoplasmose est une infection très fréquente : 30 % de la population mondiale serait atteinte, avec une très grande variabilité selon l’origine géographique des patients, leur âge, la densité de population, les travaux en rapport avec la terre (jardinage, agriculture) et le niveau social des habitants [1]. Cependant, en dépit d’une séroprévalence très élevée, l’incidence de la toxoplasmose oculaire est limitée à environ 2 % des patients infectés [2]. On peut ainsi estimer à 800000 le nombre de patients avec une toxoplasmose oculaire active ou cicatricielle en France [3]. Nous savons aujourd’hui que, bien plus souvent que la toxoplasmose congénitale, la toxoplasmose oculaire est le résultat d’une infection acquise chez l’adulte sain ou l’immunodéprimé [1, 4].

Quel que soit le mode d’infection, les lésions rétiniennes sont liées d’une part à la prolifération parasitaire, d’autre part à l’inflammation intraoculaire secondaire à l’infection parasitaire. Cet équilibre est la base de la compréhension de la physiopathologie des lésions et des modalités du traitement. Ne pas limiter la prolifération parasitaire serait sans doute aussi délétère que de supprimer toute réponse inflammatoire. Ainsi, le traitement le plus souvent prescrit, et probablement le plus efficace à l’heure actuelle, fait appel à l’association entre des molécules anti-infectieuses et des corticostéroïdes [5]. Cependant, les études menées sur l’efficacité des traitements lors d’une toxoplasmose oculaire conduisent à un constat pessimiste. En effet, quelles que soient les modalités du traitement de la rétinochoroïdite toxoplasmique, celui-ci n’est pas « stérilisant » (inefficace sur les formes intracellulaires du parasite) et n’a aucune influence sur le délai, le nombre et la sévérité des récidives ultérieures [6, 7]. Pire, le traitement anti-inflammatoire par corticostéroïdes pourrait contrecarrer la réponse immunitaire synergique de l’hôte visant à éliminer le parasite [6].

Ainsi, la mise au point de modèles animaux de toxoplasmose oculaire pourrait permettre de mieux cerner les mécanismes immunologiques qui régulent la prolifération parasitaire et la formation de lésions rétiniennes. Secondairement, ces modèles pourraient être utilisés afin de mettre au point de nouveaux outils thérapeutiques.

Matériels et méthodes (Figure 1)

Modèles expérimentaux

Le modèle de primo-infection a reposé sur une injection intravitréenne (IVT) de T. gondii (souche RH-YFP) à des souris Swiss âgées de 4 semaines. Après anesthésie générale par isoflurane (Forène®, Laboratoire Abbott, Paris, France), l’IVT a été réalisée 0,5 mm en arrière du limbe à l’aide d’une aiguille de 30G montée sur une seringue contenant 2×103 toxoplasmes dans un volume de 2 μL [8]. Les deux groupes-contrôles utilisés ont été représentés par des souris Swiss du même âge et des souris Swiss ayant eu une IVT de PBS (Phosphate Buffered Saline).



Figure 1


Figure 1. 

Modèles murins expérimentaux de primo-infection et de réinfection.

Zoom

Le modèle de réinfection était le suivant : des souris Swiss ont été infectées lors de leur première semaine de vie (infection néonatale, INN) par injection sous-cutanée de cinq kystes de T. gondii (souche PRU). À l’âge de 4 semaines, elles ont été réinfectées par une IVT de 2x103 T. gondii (souche RH-YFP). L’IVT a été réalisée selon le même protocole que ci-dessus. Les groupes-contrôles étaient des souris Swiss non infectées du même âge, souris Swiss infectées en période néonatale et non réinfectées, souris Swiss infectées en période néonatale et subissant secondairement une IVT de PBS.

Étude clinique des yeux infectés

Des signes d’inflammation (uvéite, hyalite) et de traumatisme ont été recherchés par l’examen des yeux de souris sous loupe binoculaire. La cotation des signes d’uvéite antérieure sur une échelle appropriée a été effectuée selon les critères suivants [8] : 0 : pas d’inflammation, 1 : Tyndall de chambre antérieure ou vitréen modéré, 2 : Tyndall de chambre antérieure ou vitréen sévère et/ou dilatation des vaisseaux iriens et/ou hyperhémie conjonctivo-sclérale, 3 : Trouble cornéen et précipités retrocornéens et/ou hyalite très sévère, et 4 : Cataracte secondaire.

Anatomopathologie et charge parasitaire oculaire

Après énucléation, puis fixation au formol et inclusion dans la paraffine, les yeux infectés ont été coupés au microtome et observés au microscope optique. La prolifération a été étudiée par la recherche de vacuoles parasitophores sur les rétines fraîches étalées sur lame en microscopie à fluorescence (recherche de la fluorescence verte des parasites marqués à la GFP). La prolifération était secondairement observée par la mesure de l’expression relative du gène sag-1 spécifique du génome de T. gondii .

Analyse des transcrits de la réponse immune et inflammatoire

Les souris ont été lavées à l’alcool à 70°, puis énuclées stérilement sous hotte aspirante. Les yeux ont été conservés dans un milieu empêchant la dégradation enzymatique des ARN par les RNases (RNA-Later, Qiagen GmbH, Hilden, Allemagne). Pour garantir une quantité suffisante d’ARN lors des analyses ultérieures, les yeux de 4 souris (soit 8 yeux) ont été regroupés dans chaque échantillon. Ces prélèvements ont été réalisés 1 jour et 7 jours après l’injection intravitréenne dans le modèle de réinfection et 1 jour et 3 jours après l’injection dans le modèle de primo-infection. Le First-strand cDNA Synthesis Kit (Amersham Biosciences, Piscataway, NJ, États-Unis) a été utilisé pour extraire l’ARN à partir des broyats, puis pour synthétiser l’ADNc par RT-PCR. Une fois l’ADNc produit, des amorces spécifiques ont été utilisées pour amplifier et quantifier des gènes-cibles permettant ainsi de comparer leurs niveaux d’expression dans l’œil. Les gènes-cibles ont été sélectionnés car ils représentaient de bons marqueurs d’inflammation (iNOS ) ou en raison de leur implication potentielle dans la réponse immunitaire (IFN-γ , TNF-⍺ ).

Résultats
Étude clinique

L’injection intravitréenne de PBS (IVT PBS) n’était que peu traumatisante : le pourcentage de cataracte ou d’hypotonie oculaire, principales complications de l’injection, était de 3,8 % (2 yeux sur 52 analysés). L’infection des souris en période néonatale (INN) par injection de kystes par voie sous-cutanée a entraîné une séroconversion confirmée à l’âge de 4 semaines. La survie des souris infectées par voie sous-cutanée en période néonatale était comparable à des souris non-infectées. Des manifestations ophtalmologiques n’étaient que très exceptionnellement observées sous forme d’inflammation du segment antérieur ou de cataracte.

Dans le modèle de primo-infection, l’injection intravitréenne de 2x103 T. gondii (IVT Toxo) a entraîné le décès en 4 à 5 jours des souris non précédemment infectées. L’inflammation intraoculaire moyenne à J3 était cotée à 2,5. Les valeurs étaient réparties de la manière suivante : 0 pour 2 yeux (8 %), 1 pour 3 yeux (12 %), 2 pour 6 yeux (23 %), 3 pour 10 yeux (38 %) et 4 pour 5 yeux (19 %). Quatre-vingts pour cent des souris ont présenté une inflammation intraoculaire supérieure ou égale à 2.

Dans le modèle de réinfection (INN et IVT Toxo), les signes inflammatoires étaient moins marqués avec une cotation moyenne après 7 jours d’évolution de 1,4. La répartition des valeurs était la suivante: 0 pour 5 yeux (19 %), 1 pour 9 yeux (35 %), 2 pour 8 yeux (31 %), 3 pour 4 yeux (15 %) et 4 pour 0 yeux (0 %). Quatre-vingt-cinq pour cent des souris avaient une inflammation intraoculaire inférieure ou égale à 2.

Les différences relevées à l’examen clinique entre les modèles de primo-infection et de réinfection étaient hautement significatives (p <0,001).

Les caractéristiques cliniques de l’examen oculaire des souris sont colligées Figure 2.



Figure 2


Figure 2. 

Cotation de l’inflammation intraoculaire dans les modèles de primo-infection et de réinfection (*** : p <0,001).

Zoom

Anatomopathologie et charge parasitaire oculaire

L’observation microscopique de l’œil infecté en lumière blanche ou en fluorescence a mis en évidence la présence de vacuoles parasitophores attestant la prolifération intraoculaire du parasite.

Que ce soit dans le modèle de primo-infection ou dans celui de réinfection, une augmentation progressive de l’expression relative des transcrits du gène sag1 était constatée à J1, puis J3 ou J7 (p =0,0003), confirmant la prolifération du parasite (Figure 3).



Figure 3


Figure 3. 

Expression relative des transcrits de Sag-1 dans les modèles de primo-infection et de réinfection (NS : p >0,05, * : p <0,05, ** : p <0,01, *** : p <0,001).

Zoom

Analyse des transcrits de la réponse immune et inflammatoire oculaire

Le niveau d’expression d’un gène donné a été quantifié à partir d’un pool de 4 souris (soit 8 yeux). Les niveaux d’expression des transcrits des différents marqueurs testés ont été exprimés en fonction de celui d’un gène rapporteur (mHPRT ). Ces taux d’expression étaient ensuite rapportés à ceux d’un groupe contrôle, comportant 4 souris non-infectées et n’ayant pas subi d’IVT. Les données présentées sont ainsi l’expression relative d’un gène d’intérêt par rapport à l’expression observée dans le groupe contrôle. Les temps d’études ont été fixés à 1 jour et 7 jours dans le modèle de réinfection, 1 jour et 3 jours en cas de primo-infection en raison du décès précoce des souris de ce modèle.

Dans le modèle de primo-infection, l’IVT de PBS (IVT PBS) a peu modifié la production des transcrits d’IFN-γ (1,1 et 0,9), TNF-⍺ (1,3 et 1,4), et iNOS (1,3 et 1,5) à J1 et J3 (Tableau 1). Dans le modèle de réinfection, l’injection sous-cutanée de kystes de T. gondii en période néonatale (INN) n’a pas modifié pas le niveau d’expression rapporté au contrôle (souris non infectées et n’ayant pas subi d’IVT) des transcrits d’IFN-γ (rapport de 0,9), TNF-⍺ (rapport de 0,8) et iNOS (1,2). L’IVT PBS suivant une infection néonatale (INN et IVT PBS) n’a affecté que modérément le taux rapporté au contrôle à J1 et J7 respectivement des transcrits d’IFN-γ (1,1 et 0,9) et TNF-⍺ (1,2 et 0,8). En ce qui concerne iNOS , le rapport était similaire au contrôle à J1 (0,9) mais augmenté à J7 (2,2) (Tableau 2).

Dans le modèle de primo-infection, l’injection intravitréenne de toxoplasmes a entraîné une augmentation d’un facteur 5,9 à J1 (p <0,01) et 1,9 à J3 (p =NS) de la production des transcrits d’IFN-γ . La différence entre les expressions des transcrits d’IFN-γ entre J1 et J3 a été statistiquement significative (p <0,05). Dans le modèle de réinfection, l’expression des transcrits d’IFN-γ a augmenté d’un facteur 7,2 à J1 (p <0,01) et 5,2 (p <0,05) J7. La variation dans le temps du niveau d’expression entre J1 et J7 n’était pas significative (p =0,0016). La production des transcrits d’IFN-γ était similaire dans les modèles de primo-infection et de réinfection (Figure 4).



Figure 4


Figure 4. 

Expression relative des transcrits d’IFN-γ dans les modèles de primo-infection et de réinfection (NS : p >0,05, * : p <0,05, ** p <0,01, *** : p <0,001).

Zoom

Dans le modèle de primo-infection, l’injection intravitréenne de T. gondii a entraîné une augmentation d’un facteur 6,8 à J1 (p<0,01) et 6,7 à J3 (p<0,05) de la production des transcrits de TNF-⍺ . La différence entre les expressions des transcrits de TNF-⍺ entre J1 et J3 n’était pas significative. Dans le modèle de réinfection, l’expression des transcrits de TNF-⍺ a augmenté d’un facteur 3,2 à J1 (p<0,01) et 9,1 (p<0,001) à J7. La variation dans le temps du niveau d’expression entre J1 et J7 était très significative (p <0,01). La production des transcrits de TNF-⍺ était similaire dans les modèles de primo-infection et de réinfection (Figure 5).



Figure 5


Figure 5. 

Expression relative des transcrits de TNF-⍺ dans les modèles de primo-infection et de réinfection (NS : p >0,05, * : p <0,05, ** p <0,01, *** : p <0,001).

Zoom

Dans le modèle de primo-infection, l’injection intravitréenne de toxoplasmes a entraîné une augmentation d’un facteur 2,6 à J1 (p =NS) et 6,7 à J3 (p <0,01) de la production des transcrits d’iNOS . La différence entre les expressions des transcrits d’iNOS entre J1 et J3 n’était pas significative. Dans le modèle de réinfection, l’expression des transcrits d’iNOS a augmenté d’un facteur 2,8 à J1 (p <0,05) et 9,5 (p <0,001) à J7. La variation dans le temps du niveau d’expression entre J1 et J7 était très significative (p <0,01). La production retardée (J3 et J7) des transcrits d’iNOS était plus importante dans le modèle de réinfection que dans le modèle de primo-infection (p <0,001) (Figure 6).



Figure 6


Figure 6. 

Expression relative des transcrits d’iNOS dans les modèles de primo-infection et de réinfection (NS : p >0,05, * : p <0,05, ** p <0,01, *** : p <0,001).

Zoom

Discussion
Pertinence des modèles de toxoplasmose oculaire

Le premier objectif de notre travail a été de mettre au point des modèles murins de toxoplasmose oculaire. Les premiers modèles animaux décrits ont consisté en une infection par voie orale ou par injection intrapéritonéale de souris adultes ou gestantes avec de souches toxoplasmiques essentiellement de type 1 très virulentes. La plupart des animaux ainsi infectés présentaient une atteinte oculaire [9]. Cependant, les caractéristiques cliniques et évolutives des manifestations ophtalmologiques étaient des nécroses rétiniennes tardives, très localisées mais multifocales et vierges de pigmentation cicatricielle, différant ainsi nettement des atteintes humaines. Ce modèle présentait pourtant un grand intérêt par sa facilité de réalisation, sa reproductibilité, et la faible durée d’incubation (quelques jours à quelques semaines selon les modèles). Quelques années auparavant, une équipe japonaise avait développé un modèle de toxoplasmose oculaire plus original par injection intravitréenne de T. gondii chez des lapins. Mais en dépit d’une atteinte très proche de l’homme, ce modèle était resté en suspens en raison des difficultés techniques de l’injection et de lésions oculaires secondaires fréquentes, notamment des cataractes post-traumatiques [10]. Afin de diminuer l’incidence des complications de l’injection intravitréenne, la voie sous-conjonctivale a été proposée comme alternative. Aucune atteinte rétinienne n’était observée 8 semaines après l’injection sous-conjonctivale [11]. La voie carotidienne droite expérimentée par Davidson et al. [12] semblait plus prometteuse. En effet, l’inoculation chez des chats permettait de reproduire des lésions de choriorétinite multifocale dans 9 des 14 yeux d’animaux. Comparés à la pathologie humaine, les limites de ce modèle résidaient dans sa latéralisation droite franche (7 yeux droits pour 2 yeux gauches) et la présence d’une vascularite chez l’ensemble des animaux.

Puis le modèle de toxoplasmose oculaire par injection intravitréenne est progressivement revenu à la mode grâce aux progrès réalisés dans le développement des instruments de microchirurgie, tout d’abord chez les gros animaux comme le lapin [13], puis chez la souris [8]. Suivant ces travaux pionniers, nos travaux ont cherché à modéliser deux situations bien précises : la primo-infection toxoplasmique et la réactivation. Passées les difficultés relatives à la taille de l’organe grâce à du matériel performant de microchirurgie et de nombreuses mises au point afin d’assurer le meilleur compromis entre la survie des souris et le développement des lésions oculaires, ces modèles semblent satisfaisants. Des lésions de rétinochoroïdites chez l’ensemble des souris et des atteintes fréquentes du segment antérieur de type uvéite sont ainsi observées. Le taux de cataracte traumatique reste limité du fait de l’utilisation d’aiguilles très fines. Cependant, les examens anatomopathologiques de l’œil sont difficiles à réaliser en raison du caractère très localisé des lésions. Ainsi, parmi les centaines de coupes réalisées, des atteintes choriorétiniennes sont retrouvées uniquement sur quelques champs de rares coupes, peut-être aussi du fait de la difficulté à produire des coupes rétiniennes de bonne qualité sur les yeux infectés.

Faisant suite à une primo-infection par voie sous-cutanée, la réinfection par injection intravitréenne permet d’étudier de manière originale l’œil dans le contexte d’un système immunitaire déjà armé. Nos travaux ont permis de mettre en évidence la moindre gravité des atteintes en cas de réinfection par rapport à une primo-infection confirmant ainsi les résultats obtenus dans une étude précédente [13]. La moindre gravité des lésions oculaires en cas de réinfection rouvre la voie de stratégies vaccinales contre le toxoplasme. Les études pour développer des vaccins contre T. gondii font actuellement et ont toujours fait l’objet de très nombreux travaux [14, 15]. Cependant, notre modèle implique l’infection par le parasite et non un de ses constituants protéiques. Ce mode de vaccination n’apparaît pas aussi anodin que l’administration de peptides rétiniens comme pour la prévention des rechutes dans les uvéites auto-immunes. En effet, l’infection par T. gondii semble associée à une incidence plus élevée de psychose dont la schizophrénie [16], de troubles du comportement social ou sexuel (desinhibition, conduites addictives et accidentogènes) en rapport avec des modifications hormonales [17] et de polyarthrite rhumatoïde [18], des désordres complexes faisant intervenir des gènes prédisposants interagissant avec des agents environnementaux dont certains microorganismes. La contamination en masse d’une population semble ainsi peu recommandable.

Mécanismes immunologiques lors d’une toxoplasmose oculaire murine

Au-delà de l’analyse clinique et anatomopathologique des yeux de souris, notre travail a aussi consisté en l’étude des mécanismes immunitaires mis en jeu lors d’une toxoplasmose oculaire à partir de l’analyse de nos deux modèles (primo-infection et réinfection). L’augmentation de l’expression des transcrits de la réponse Th1 vise à éliminer T. gondii au cours d’une primo-infection comme d’une réinfection [19]. Lors de la phase initiale d’une infection ou d’une réinfection, l’initiation de la réponse Th1 est induite par la production d’IL-12 par les cellules dendritiques entraînant le recrutement et la différenciation des lymphocytes T CD4+, CD8+ et des cellules NK [20]. Ces cellules vont produire de l’IFN-γ permettant par suite l’activation des macrophages producteurs de TNF-⍺ et de NO, dont l’activité lytique vise à éliminer les cellules infectées par T. gondii [21, 22]. La réponse Th1 est présente en primo-infection et en réinfection. Avec une surexpression de T-bet et d’iNOS, nos résultats suggèrent une réponse cellulaire Th1 retardée un peu plus importante dans le modèle de réinfection que de primo-infection. Cette activité Th1 augmentée pourrait permettre d’apporter une explication partielle à la moindre gravité des lésions oculaires dans le modèle de réinfection. La prolifération de T. gondii pourrait être ainsi limitée par l’activité cytolytique Th1 dépendante. Comme évoqué précédemment, la survie de l’hôte infecté et la préservation fonctionnelle oculaire nécessitent ensuite une régulation des phénomènes pro-inflammatoires. Ces réactions anti-inflammatoires protègent l’hôte des réactions potentiellement délétères mais permettent à T. gondii d’échapper au système immunitaire [21, 23].

Cependant, la régulation de l’infection toxoplasmique s’exerce bien au-delà des classiques réponses Th1 et Th2. La découverte récente des cellules T CD4+ caractérisées par une sécrétion d’IL-17 (cellules Th17) ou par une secrétion d’IL-27 et de TGF-β (cellules T régulatrices) représente ainsi un point d’impact majeur dans notre compréhension des processus immunitaires imparfaitement expliqués par le paradigme Th1/Th2 et devra être explorée plus en détail dans la suite de nos travaux [24, 25].

Conclusion

Nos travaux nous ont permis de mettre au point des modèles de toxoplasmose oculaire dont l’analyse pourrait s’avérer intéressante afin de préciser les mécanismes immunologiques impliqués lors d’une infection par T. gondii . À terme, ces modèles pourraient aussi permettre de développer in vivo de nouvelles stratégies thérapeutiques en ciblant notamment des marqueurs immunologiques d’intérêt.

Conflit d’intérêt

Les auteurs ne déclarent aucun conflit d’intérêt.


 Communication orale présentée lors du 115e congrès de la Société française d’ophtalmologie en mai 2009.

Références

Holland G.N., Ocular Toxoplasmosis: A Global Reassessment. Part 1: Epidemiology and Course of Disease Am J Ophthalmol 2003 ;  136 : 973-988 [cross-ref]
Maetz H.M., Kleinstein R.N., Federico D., Wayne J. Estimated prevalence of ocular toxoplasmosis and toxocariasis in Alabama J Infect Dis 1987 ;  156 : 414
Gilbert R.E., Dunn D.T., Lightman S., Murray P.I., Pavesio C.E., Gormley P.D., Masters J., Parker S.P., Stanford M.R. Incidence of symptomatic toxoplasma eye disease: aetiology and public health implications Epidemiol Infect 1999 ;  123 : 283-289 [cross-ref]
Delair E., Monnet D., Grabar S., Dupouy-Camet J., Yera H., Brézin A.P. Respective Roles of Acquired and Congenital Infections in Presumed Ocular Toxoplasmosis Am J Ophthalmol 2008 ;  146 : 851-855 [cross-ref]
Bosch-Driessen L.E., Berendschot T.T., Ongkosuwito J.V., Rothova A. Ocular toxoplasmosis: clinical features and prognosis of 154 patients Ophthalmology 2002 ;  109 : 869-878 [cross-ref]
Holland G.N., Crespi C.M., Loon N.T., Charonis A.C., Yu F., Bosch-Driessen L.H., Rothova A. Analysis of Recurrence Patterns Associated with Toxoplasmic Retinochoroiditis Am J Ophthalmol 2008 ;  145 : 1007-1013 [cross-ref]
Nussenblatt R. Ocular Toxoplasmosis Uveitis Fundamentals and Clinical Practice 2004 ; 214-234
Lu F., Huang S., Hu M.S., Kasper L.H. Experimental ocular toxoplasmosis in genetically susceptible and resistant mice Infect Immun 2005 ;  73 : 5160-5165 [cross-ref]
Dutton G.N., Hay J. Toxoplasmic retinochoroiditis--current concepts in pathogenesis Trans Ophthalmol Soc UK 1983 ;  103 (Pt 5) : 503-507
Yoshizumi M.O. Experimental Toxoplasma retinitis: a light and electron microscopical study Arch Pathol Lab Med 1976 ;  100 : 487-490
Skorich D.N., Chiappino M.L., Nichols B.A. Invasion of the guinea pig conjunctiva by Toxoplasma gondii Invest Ophthalmol Vis Sci 1988 ;  29 : 1871-1880
Davidson M.G., Lappin M.R., English R.V., Tompkins M.B. A feline model of ocular toxoplasmosis Invest Ophthalmol Vis Sci 1993 ;  34 : 3653-3660
Garweg J.G., Kuenzli H., Boehnke M. Experimental ocular toxoplasmosis in naive and primed rabbits Ophthalmologica 1998 ;  212 : 136-141 [cross-ref]
Elsheikha H.M. Congenital toxoplasmosis: priorities for further health promotion action Public Health 2008 ;  122 : 335-353 [cross-ref]
Innes E.A., Bartley P.M., Maley S.W., Wright S.E., Buxton D. Comparative host-parasite relationships in ovine toxoplasmosis and bovine neosporosis and strategies for vaccination Vaccine 2007 ;  25 : 5495-5503 [cross-ref]
Yolken R.H., Torrey E.F. Are some cases of psychosis caused by microbial agents? A review of the evidence Mol Psychiatry 2008 ;  13 : 470-479 [cross-ref]
Flegr J., Lindova J., Kodym P. Sex-dependent toxoplasmosis-associated differences in testosterone concentration in humans Parasitology 2008 ;  135 : 427-431
Torrey E.F., Yolken R.H. The schizophrenia-rheumatoid arthritis connection: infectious, immune, or both? Brain Behav Immun 2001 ;  15 : 401-410 [cross-ref]
Candolfi E., Hunter C.A., Remington J.S. Roles of gamma interferon and other cytokines in suppression of the spleen cell proliferative response to concanavalin A and toxoplasma antigen during acute toxoplasmosis Infect Immun 1995 ;  63 : 751-756
Hunter C.A., Chizzonite R., Remington J.S. IL-1 beta is required for IL-12 to induce production of IFN-gamma by NK cells A role for IL-1 beta in the T cell-independent mechanism of resistance against intracellular pathogens. J Immunol 1995 ;  155 : 4347-4354
Aliberti J. Host persistence: exploitation of anti-inflammatory pathways by Toxoplasma gondii Nat Rev Immunol 2005 ;  5 : 162-170 [cross-ref]
Sher A., Collazzo C., Scanga C., Jankovic D., Yap G., Aliberti J. Induction and regulation of IL-12-dependent host resistance to Toxoplasma gondii Immunol Res 2003 ;  27 : 521-528 [cross-ref]
Jones L.A., Alexander J., Roberts C.W. Ocular toxoplasmosis: in the storm of the eye Parasite Immunol 2006 ;  28 : 635-642 [cross-ref]
Stumhofer J.S., Hunter C.A. Advances in understanding the anti-inflammatory properties of IL-27 Immunol Lett 2008 ;  117 : 123-130 [cross-ref]
Gaddi P.J., Yap G.S. Cytokine regulation of immunopathology in toxoplasmosis Immunol Cell Biol 2007 ;  85 : 155-159

1  Arnaud Sauer bénéficie d’une bourse de recherche attribuée par la Société Française d’Ophtalmologie pour l’année 2008.


© 2009  Elsevier Masson SAS. All Rights Reserved.
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline