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Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 33, n° 5
pages 334-341 (mai 2010)
Doi : 10.1016/j.jfo.2010.02.008
Received : 6 July 2009 ;  accepted : 8 January 2010
Étude prospective sur la répercussion de la chirurgie oculomotrice sur l’endothélium cornéen de l’enfant
Prospective study on the repercussions of oculomotor surgery on children’s corneal endothelium
 

D. Denis , E. Toesca
Service d’ophtalmologie, hôpital Nord, chemin des Bourrely, 13015 Marseille, France 

Auteur correspondant.
Résumé
But

Évaluer l’impact de la chirurgie du strabisme sur l’endothélium cornéen chez l’enfant.

Matériel et méthode

Nous avons réalisé une étude prospective de septembre 2007 à novembre 2008, incluant 34 enfants, d’âge moyen 8,21 ans, ayant subi une chirurgie du strabisme. Le comptage cellulaire a été réalisé par microscope spéculaire non-contact de type Topons® SP2000 P. La densité cellulaire endothéliale (DCE), l’hexagonalité (H) (pléiomorphisme) et la surface cellulaire (polymégatisme) ont été mesurées en pré- et post-opératoire dans une aire de 3 x 6 cm. Les enfants ont été répartis en 4 groupes en fonction du geste chirurgical effectué : fixation postérieure isolée sur le muscle droit médial (groupe 1, n = 8), recul du muscle droit médial associé à une fixation postérieure (groupe 2, n = 18), recul du muscle droit latéral (groupe 3, n = 19), et résection du muscle oblique supérieur (groupe 4, n = 5).

Résultats

La DCE était de 3413,8±318,51 cellules/mm2 en pré-opératoire (DCE pré-op) versus 3391,9±284,65 cellules/mm2 en postopératoire (DCE post-op). Une perte d’hexagonalité significative de 6,16 % (p  = 0,039) était notée. Il existait une augmentation des cellules d’une surface de 200 et 300 μm2 et une perte des cellules d’une surface de 100 et 400 μm2. Dans le groupe 1, la DCE pré-op moyenne était de 3501,7±399,7 cellules/mm2, la DCE post-op moyenne de 3499,7±243,28 cellules/mm2, avec une variation +0,43 % de l’hexagonalité. Dans le groupe 2, la DCE pré-op moyenne était de 3498,3±182,8 cellules/mm2 et la DCE post-op moyenne de 3422,8±274,2 cellules/mm2, avec une diminution statistiquement significative de l’hexagonalité (-13,66 %, p  = 0,0001). Dans le groupe 3, la DCE pré-op moyenne était de 3238±385,5 cellules/mm2, la DCE post-op moyenne de 3366±334,4 cellules/mm2, avec -3,29 % d’hexagonalité. Dans le groupe 4, la DCE pré-op moyenne était de 3264±325,36 cellules/mm2, la DCE post-op moyenne de 3328±124,42 cellules/mm2, l’hexagonalité diminuait de -6,2 %.

Discussion-conclusion

La chirurgie du strabisme n’entraîne pas de diminution de la DCE, mais une perte significative d’hexagonalité pour le geste le plus agressif.

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Summary
Purpose

To compare corneal endothelial cells following strabismus surgery in children.

Methods

Thirty-four children, 18 boys and 16 girls (mean age, 8.21 years) who had undergone strabismus surgery were included in a prospective study from September 2007 to November 2008. Following non-contact specular microscopy (type Topcon® SP 2000P), endothelial cell density (ECD), endothelial pleomorphism (hexagonality (H)) and area cells (polymegethism) were measured in a 3×6-cm area. Four groups were established according to the type of surgery: group 1 (n =8), isolated posterior fixation on the medial rectus; group 2 (n =18), posterior fixation with recession of the medial rectus; group 3 (n =19), recession of the lateral rectus muscle; group 4 (n =5), resection of the superior oblique muscle.

Results

The mean preoperative values for ECD, hexagonality (H) and cell areas were 3413.8 cells/mm2, 68.4 % and 11.62 % for 100 μm2, 39.56 % for 200 μm2, 36.66 % for 300 μm2, 8.78 % for 400 μm2, 1.59 % for 500 μm2 and 1.79 % for 600 μm2, with homogenous distribution. The mean postoperative values were 3391.9 cells/mm2, 63.95 % (−6.16 %, statistically significant). Postoperatively, we found a nonsignificant increasing percentage for 200 and 300μm2 and decreasing for 400 and 500 μm2. Group 1 showed mean pre- and postoperative ECD at 3501.7±399.7 and 3499.7±243.28 cells/mm2, respectively; H was + 0.43 %; group 2 showed 3498.3±182.8 and 3422.8±274.2 cells/mm2, respectively; −13.66 % for H (p =0.039); group 3 had 3238±385.5 and 3366±334.4 cells/mm2, respectively; −3.29 % for H; and group 4 had 3264±325.36 and 3328±124.42 cells/mm2, respectively; −6.2 % for H. A decrease in H was found in group 2 (p <0.0001).

Discussion-Conclusion

Strabismus surgery cannot result in a significant decrease in ECD but reveals pleomorphism changes (significant) for the most aggressive procedure.

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Mots clés : Endothélium cornéen, Chirurgie, Strabisme, Enfant

Keywords : Strabismus, Surgery, Corneal endothelium, Children


Introduction

La microchirurgie a été un progrès décisif pour la chirurgie du strabisme notamment par l’épargne de nombreux vaisseaux, le but étant d’obtenir une chirurgie la plus atraumatique possible [1]. Néanmoins, cette chirurgie du strabisme s’accompagne d’effets iatrogènes inévitables de part les tractions cornéennes et sclérales, la section des vaisseaux conjonctivaux, épiscléraux (lors de dissection conjonctivo-ténonienne) et ciliaires (lors de sections musculaires), l’inflammation postopératoire.

L’utilisation du microscope spéculaire non-contact permet de recueillir des informations quantitatives (densité cellulaire) et qualitatives (morphologie cellulaire) par traitement manuel ou automatisé de l’image endothéliale. On peut dès lors évaluer chez l’enfant de façon routinière le retentissement de la chirurgie du strabisme sur l’endothélium cornéen.

À notre connaissance, une seule étude s’est intéressée à l’évaluation de la densité cellulaire endothéliale cornéenne (DCE) après chirurgie du strabisme chez l’enfant [2]. Celle-ci compare un groupe postopératoire incluant 14 enfants ayant subi une chirurgie simple pour strabisme avec un groupe non opéré de même tranche d’âge.

Le but de cette étude est d’évaluer la répercussion de la chirurgie du strabisme non compliquée sur l’endothélium cornéen chez des enfants en pré- et post-opératoire sur un délai moyen de 3 mois.

Matériel et méthodes
Sujets

Cette étude prospective effectuée de septembre 2007 à novembre 2008, inclut 34 enfants (49 yeux), 16 filles et 18 garçons, d’âge compris entre 3 et 16 ans (8,21±3,55 ans), recrutés dans le service d’ophtalmologie de l’Hôpital Nord à Marseille.

Un bilan ophtalmologique complet a été effectué pour chaque enfant, avec mesure de l’acuité visuelle avec correction, examen à la lampe à fente, tonométrie (associée à une pachymétrie) comptage cellulaire, fond d’œil en ophtalmoscopie indirecte et examen de la vision binoculaire. Ont été exclus de l’étude les enfants ayant des antécédents de chirurgie intraoculaire, les enfants porteurs de lentille, les enfants présentant une pathologie oculaire (essentiellement hypertonie, glaucome juvénile, œil rouge), orbitaire ou générale associée au strabisme, les enfants avec de fortes amétropies (> +3.50, > - 3). En effet, les DCE centrales sont inférieures dans la population des myopes par rapport à celle des emmétropes et des hypermétropes [3]. La réfraction moyenne de la population étudiée a été de 1,70 dioptrie.

Chirurgie

La chirurgie a été réalisée par le même chirurgien. Elle a consisté après ouverture conjonctivale de 8 mm suivie d’une dissection conjonctivo-ténonienne en un abord du muscle en regard de l’insertion, puis réalisation d’un geste musculaire d’affaiblissement ou de renforcement avec une fermeture de la conjonctive au Vicryl 8/0.

Quatre groupes d’enfants ayant subi une chirurgie oculomotrice simple ont été individualisés en fonction du geste chirurgical réalisé :

groupe 1 (n=8) : fixation postérieure (fil de Cüppers) isolée sur le muscle droit médial,
groupe 2 (n=18) : recul du muscle droit médial associé à une fixation postérieure (fil de Cüppers),
groupe 3 (n=19) : recul du muscle droit latéral,
groupe 4 (n=5) : résection du muscle oblique supérieur.

Microscopie spéculaire de l’endothélium cornéen

L’endothélium cornéen central a été photographié par microscope spéculaire non-contact de type Topcon SP 2000P avant et après intervention. Un comptage cellulaire central, moyenné après 3 mesures successives pour augmenter la fiabilité, a été réalisé dans une zone délimitée sur la photographie de 6×3 cm afin de toujours avoir la même référence. Une méthode semi-automatique a été utilisée, l’image présentée par le logiciel informatique ayant été corrigée en supprimant les bordures aberrantes et en ajoutant les bordures manquantes des cellules. Les cellules coupées et les cellules mal limitées n’ont pas été prises en compte. Le comptage ainsi réalisé est conforme aux recommandations faites pour la validité de la méthode d’analyse de l’endothélium [4]. Le comptage a ainsi été réalisé par le même opérateur.

La DCE, le pléiomorphisme (hexagonalité), le polymégatisme(surface cellulaire de 100, 200, 300, 400, 500μm2) ont été étudiés en pré- (24 à 72 heures avant la chirurgie) et postopératoire (2 à 4 mois).

Les résultats obtenus ont été exprimés pour la DCE centrale en cellules par millimètres carrés (cellules/mm2), en pourcentage de cellules pour l’hexagonalité (pléiomorphisme), en pourcentage de cellules obtenues selon leurs différentes tailles (surface cellulaire : 100, 200, 300, 400, 500μm2) pour le polymégatisme (Figure 1).



Figure 1


Figure 1. 

Comptage endothélial.

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Analyse statistique

Elle a été réalisée par base de données Excel pour les statistiques descriptives et par ExcelStat pour les tests t de Student avec un « p » de niveau de significativité p <0,05.

Résultats
Analyse globale

Le Tableau 1 et la Figure 2 montrent les changements cellulaires moyens (DCE centrale, hexagonalité, polymégatisme).



Figure 2


Figure 2. 

Surface cellulaire moyenne de la population étudiée (n=42) en pré- et post-opératoire.

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En préopératoire, la DCE centrale moyenne était de 3413,8±318,51 cellules/mm2 et l’hexagonalité était de 68,4 %. La répartition des cellules par taille était la suivante : 11,62 % de cellules d’une surface de 100 μm2, 39,56 % de cellules d’une surface de 200 μm2, 36,66 % de cellules d’une surface de 300 μm2, 8,78 % de cellules d’une surface de 400 μm2, 1,59 % de cellules d’une surface de 500 μm2, et 1,79 % de cellules de surface de 600 μm2. Il existait ainsi une majorité de cellules d’une surface de 200μm2 et 400 μm2 ; une homogénéité (homomégéthisme) cellulaire était présente dans tous les cas.

En postopératoire, la DCE centrale moyenne était de 3391,9±284,65 cellules/mm2. Même si cette différence n’est pas statistiquement significative (p =0,72), on remarque que la variation se fait dans le sens d’une perte de cellules. Pour le pourcentage d’hexagonalité, une perte de 6,16 % (63,95 % en postopératoire) significative (p =0,039) était également notée. Pour la surface cellulaire, était constatée une augmentation du pourcentage de cellules de 200 et 300 μm2, et une diminution du pourcentage de cellules de 100 et 400 μm2 non statistiquement significative.

Analyse sélective
Groupe 1 - fixation postérieure sur le muscle droit médial

La DCE moyenne postopératoire était légèrement inférieure à la DCE moyenne préopératoire (3499,7±243,28 cellules/mm2 versus 3501,7±399,27 cellules/mm2) (p =0,99). L’hexagonalité diminuait de 0,43 %, en passant de 70 % en préopératoire à 69,7 % en postopératoire, mais de façon statistiquement non significative (p =0,95) (Tableau 2).

Le nombre de cellules par taille variait de -0,49 % pour les 100 μm2, de +11,5 % pour les 200 μm2, de +2,8 % pour les 300 μm2, de -7,97 % pour les 400 μm2, de -82 % pour les 500 μm2 et de -0,62 % pour les 600 μm2, soit un gain de cellules d’une surface de 100, 200, 300 μm2 et une perte des cellules d’une surface de 400, 500 et 600 μm2 (Figure 3).



Figure 3


Figure 3. 

Surface cellulaire moyenne du groupe 1 (n=8) en pré- et post-opératoire.

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Groupe 2 - fixation postérieure associée à un recul du muscle droit médial

Il était noté une diminution non significative (p =0,33) de la DCE centrale moyenne (3422,8±274,2 cellules/mm2 en postopératoire versus 3498,3±182,8 cellules/mm2 en préopératoire). En revanche, le pourcentage d’hexagonalité variait de façon statistiquement significative (p <0,0001), avec une diminution de -13,66 % (72,5 % en préopératoire versus 62,6 % en postopératoire) (Tableau 3).

Le nombre de cellules par taille variait de -16,27 % pour les 100 μm2, de +0,7 % pour les 200 μm2, de +1,10 % pour les 300 μm2, de +0,6 % pour les 400 μm2, de +162 % pour les 500 μm2 et de +0,67 % pour les 600μm2. Il était donc noté une perte de cellules de surface 100 μm2 et un gain de cellules de surface 200, 300, 400, 500, 600 μm2 (Figure 4).



Figure 4


Figure 4. 

Surface cellulaire moyenne du groupe 2 (n=18) en pré- et post-opératoire.

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Groupe 3 - recul du muscle droit latéral

La DCE centrale moyenne postopératoire (3366±334,4 cellules/mm2) était légèrement inférieure à la DCE centrale moyenne préopératoire (3238±385,5 cellules/mm2). Le pourcentage d’hexagonalité diminuait de 3,29 %, de façon non significative (p =0,57) (64,6 % en préopératoire versus 62,5 % en postopératoire) (Tableau 4).

Le nombre de cellules par taille variait de +2,2 % pour les 100 μm2, de +7,9 % pour les 200 μm2, de -6,19 % pour les 300 μm2, de -19,4 % pour les 400 μm2, de 0 % pour les 500 μm2 et de +0,06 % pour les 600μm2 soit un gain de cellules de 100, 200, 600 μm2 et une perte de cellules de 300, 400 μm2 (Figure 5).



Figure 5


Figure 5. 

Surface cellulaire moyenne du groupe 3 (n=19) en pré- et post-opératoire.

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Groupe 4 - chirurgie par résection du muscle oblique supérieur

La DCE centrale moyenne postopératoire était légèrement inférieure à la DCE centrale moyenne préopératoire (3328±124,42 cellules/mm2 versus 3264±325,36 cellules/mm2) et ce de façon non significative (p =0,71). Le pourcentage d’hexagonalité varie de façon statistiquement non significative (p =0,70), il diminue de -6,2 %. (67,8 % pré-op, 63,6 % post-op) (Tableau 5). Le nombre de cellules par taille variait de - 33,1 % pour les 100 μm2, de + 18,01 % pour les 200 μm2, de -5,79 % pour les 300 μm2, de +10,05 % pour les 400 μm2, de +33,3 % pour les 500 μm2 et de 0 % pour les 600 μm2, soit une perte de cellules de surface 100 et 300 μm2 et un gain de cellules de 200, 400 et 500 μm2 (Figure 6).



Figure 6


Figure 6. 

Surface cellulaire moyenne du groupe 4 (n=5) en pré- et post-opératoire.

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Discussion

La chirurgie oculomotrice fait appel à des techniques d’affaiblissement et de renforcement qui s’accompagnent, en dehors de complications per-opératoires, d’effets délétères inéluctables [6]. Dans cette étude, l’intervention a consisté selon les groupes de patients en une fixation postérieure (fil de Cüppers) isolé (groupe 1), un recul musculaire – muscle droit médial, muscle droit latéral (groupe 2 et 3), une fixation postérieure associée à un recul sur le même muscle (groupe 2), une résection du muscle oblique supérieur (groupe 4).

La fixation postérieure (fil de Cüppers) isolé (groupe 1) consiste à fixer postérieurement le muscle à la sclère et s’accompagne d’une dissection plus profonde, en arrière du foramen musculaire. Elle nécessite plus de tension musculaire et plus de section des tissus. La traction mécanique exercée sur le globe peut être associée à l’étirement des nerfs ciliaires provoquant un arrêt momentané de la circulation rétinienne, arrêt qui se manifeste par une mydriase. Cette compression ajoutée à la traction sur le muscle peut également déclencher un réflexe oculo-cardiaque.

Le recul musculaire - muscle droit médial, muscle droit latéral (groupe 2 et 3) - s’accompagne d’une section du tendon musculaire et des artères ciliaires antérieures. Il existe sept artères ciliaires antérieures, deux artères au niveau des muscles droits médiaux, supérieurs et inférieurs, et une artère au niveau du muscle droit latéral. Ces artères prolongent les branches musculaires de l’artère ophtalmique et alimentent le plexus ciliaire. Elles contribuent avec les deux artères ciliaires longues postérieures à la vascularisation du segment antérieur de l’œil (région péri-limbique, iris, muscle et procès ciliaires et région antérieure de la choroïde) et participent au grand cercle artériel de l’iris. Elles apportent les nutriments, l’oxygène et l’énergie nécessaires au métabolisme du tissu cornéen [5].

La fixation postérieure associée à un recul sur le même muscle (groupe 2) représente le geste chirurgical le plus agressif. Il associe deux actions musculaires et peut s’accompagner de changement de la réfraction par traction sur le globe oculaire.

La résection du muscle oblique supérieur (groupe 4) s’effectue dans une portion tendineuse sans vascularisation.

Les effets de la chirurgie du strabisme sont circulatoires par section vasculaire et mécaniques par traction sur la partie antérieure de l’œil. Les troubles circulatoires engendrés par section ne provoquent généralement pas de conséquences visibles ce qui ne prouve pas l’absence de répercussion circulatoire. Les tractions per- et post-opératoires à l’origine de déformation cornéenne directe peuvent entraîner des changements d’astigmatisme provoqués soit par altération des forces tractionnelles exercées par les muscles droits sur le segment antérieur, soit par discret déplacement du globe oculaire vers l’avant après affaiblissement des muscles droits. Cet astigmatisme déjà décrit dans la littérature est analogue à celui retrouvé dans les craniosténoses par tractions anormales sur la péri-orbite se répercutant sur la partie antérieure du globe oculaire [7].

La microscopie spéculaire évalue les paramètres endothéliaux quantitativement par la densité cellulaire et qualitativement par l’aspect morphométrique des cellules (hexagonalité, surface) qui rend mieux compte de la fonction endothéliale que la simple mesure de la densité [1]. Elle permet également de suivre l’évolution après traumatisme (chirurgical, lentilles de contact…), infection ou inflammation [5]. Dans cette étude, le comptage a été effectué 3 à 4 mois après la chirurgie, ce délai permettant théoriquement la récupération d’une potentielle souffrance cellulaire. Ainsi, un stress peut entraîner une métaplasie fibroblastique des cellules endothéliales, avec restitution de la morphologie endothéliale secondairement. La destruction de cellules endothéliales s’accompagne d’un recouvrement indispensable de la membrane de Descemet qui se fait surtout par extension des cellules voisines intactes vers la zone pathologique avec modification de leur morphologie : allongement et perte de leur hexagonalité. Les cellules recouvrent leur morphologie hexagonale en 2 à 3 mois [8].

Les valeurs de DCE (3413,8 cellules/mm2 chez des enfants d’âge moyen 8,21 ans) sont semblables à ceux retrouvés dans une autre étude menée par notre équipe (226 yeux enfants d’âge moyen 7,9 ans, DCE de 3487 cellules/mm2) [3], ainsi qu’aux données de la littérature (Tableau 6). Selon les auteurs, la DCE moyenne varie entre 4124±493 cellules/mm2 et 3160±351 cellules/mm2 [9, 10, 11, 12], la différence étant explicable par l’hétérogénéité des séries (nombre d’enfants étudiés, écart d’âge), une meilleure précision des dernières générations d’appareillage, l’état d’éveil ou sous anesthésie de l’enfant et enfin par la difficulté de l’examen chez l’enfant dont l’immobilité et la concentration sont parfois difficiles à obtenir.

Les cellules endothéliales diminuent en nombre avec l’âge. Incapables de se diviser, elles s’étalent et deviennent ainsi plus volumineuses : il existe ainsi une décroissance progressive et régulière de la DCE centrale et une augmentation parallèle de la surface cellulaire avec l’âge. Dans l’étude présentée, le délai du comptage étant effectué entre 3 et 4 mois, il n’y a théoriquement pas de diminution physiologique du nombre de cellules endothéliales.

Aucune différence statistiquement significative n’a été retrouvée pour la DCE centrale moyenne entre les comptages préopératoire (3413,8 cellules/mm2) et postopératoire (3391,9 cellules/mm2) des enfants ayant subi une chirurgie simple de strabisme. Ces résultats suggèrent que le traumatisme engendré par la chirurgie du strabisme n’a que peu d’effet sur le nombre de cellules. L’étude ne peut néanmoins pas exclure que cette différence soit à type de perte cellulaire dans les 4 groupes étudiés. Notre étude est limitée cependant par la petite taille de l’échantillon.

L’hexagonalité moyenne retrouvée en préopératoire était de 68,4 %, ce qui confirme les données de notre étude antérieure et de la littérature (Tableau 6): l’endothélium cornéen de l’enfant est composé d’un fort pourcentage de cellules hexagonales variant de 61-66 % [12, 13] à 88 % [14]. Dans notre étude, il existait une différence statistiquement significative entre l’hexagonalité moyenne préopératoire et postopératoire (63,95 %) (p =0,039) dans le groupe 2 où la chirurgie a nécessité une dissection très postérieure avec section des deux artères ciliaires pour le recul musculaire. Ceci suggère que le traumatisme engendré par cette chirurgie du strabisme aurait des conséquences sur l’endothélium cornéen. Nous pensons que des études supplémentaires sont indispensables pour confirmer ces premiers résultats.

Concernant la surface cellulaire, la majorité des cellules était d’une taille comprise entre 200 et 400μm2 (11,62 % de cellules d’une surface de 100 μm2, 39,56 % de cellules d’une surface de 200μm2, 36,66 % de cellules d’une surface de 300μm2, 8,78 % de cellules d’une surface de 400 μm2, 1,59 % de cellules d’une surface de 500 μm2 et 1,79 % de cellules d’une surface de 600μm2), confirmant également les valeurs retrouvées dans la littérature [5, 8]. En postopératoire, était notée une augmentation du pourcentage de cellules d’une surface de 200 et 300 μm2 et une perte de cellules de 400 et 500 μm2 non statistiquement significative. La mosaïque endothéliale présente soit une homogénéité, soit une inhomogénité [15]. Ainsi, certaines cornées peuvent contenir des cellules très petites et plus pléiomorphiques. Herbert et al. [15] ont étudié la relation entre la densité cellulaire, la morphologie et l’âge. Ils ont mis en évidence l’existence de deux types de cornées (avec homomégétisme et avec polymégatisme) et montré que la diminution des cellules avec l’âge ne concerne que les cornées avec homomégétisme. Ces irrégularités morphologiques soulignent la nécessité d’étudier la population en pré- et en postopératoire, plutôt que des les comparer à une population du même âge [2]. Il est également important que les mesures soient effectuées par un même examinateur.

Les résultats de notre étude montrent que la chirurgie du strabisme n’entraîne pas de perte cellulaire. La seule étude ayant évalué l’impact de la chirurgie du strabisme sur l’endothélium cornéen de l’enfant n’a pas précisé le type de chirurgie ni étudié la population en préopératoire [2], ce qui fait que les variations physiologiques endothéliales (homogénéité) ne peuvent pas être prises en compte. En 2007, Gusek-schneider et al. [16] ont réalisé en revanche une étude incluant 32 patients adultes ayant subi une chirurgie du strabisme (âge moyen : 37,5 ans). La DCE centrale a été évaluée en pré- et postopératoire en individualisant trois groupes de patients en fonction des muscles opérés : première chirurgie avec deux muscles horizontaux opérés (1er groupe, n=24), reprise avec deux muscles réopérés horizontalement (2e groupe, n=4), première chirurgie avec deux muscles verticaux opérés (3e groupe, n=4). Aucune différence statistiquement significative n’a été retrouvée dans aucun des trois groupes.

Note étude a montré néanmoins que la chirurgie du strabisme avait entraîné un changement significatif de pléiomorphisme dans le groupe 2, groupe des patients ayant fait l’objet du geste chirurgical le plus agressif, qui témoigne d’un stress endothélial. Il a été également constaté une modification du polymégétisme non significative. Ces variations morphométriques représentent une souffrance et se rencontrent classiquement après chirurgie intraoculaire et lors du port prolongé de lentilles de contact. En 2002, Patel et al. [17] n’ont pas retrouvé de perte de DCE centrale, mais ont mis en évidence une augmentation de la surface cellulaire (p <0,007) chez des patients porteurs de lentille à long terme (> 10 ans) et conclu à un polymégatisme induit par les lentilles de contact par hypoxie et acidose.

Plusieurs hypothèses concernant le mécanisme par lequel la chirurgie du strabisme peut altérer l’endothélium peuvent être avancées.

L’implication d’une ischémie du segment antérieur a été suggérée. Des anomalies de la perfusion irienne peuvent en effet survenir après chirurgie des muscles droits verticaux ou de deux muscles contigus (droit inférieur et médial). Après une première chirurgie, les artères ciliaires antérieures ne se recanalisent pas. L’hypoxie du segment antérieur de l’œil peut résulter à la fois d’un compromis tissulaire (dissection plus profonde) et vasculaire (interruption du flux sanguin) avec comme conséquence une réponse secondaire inflammatoire évidente dans la chambre antérieure [18]. L’ischémie du segment antérieur rarissime chez l’enfant ne survient que dans des contextes cliniques particuliers, comme une rétinopathie des prématurés au stade cicatriciel, une chirurgie orbitaire [19], des malformations oculaires congénitales ou une malnutrition. Certaines anomalies comme une uvéite, une maladie orbitaire ou une maladie générale [20] peuvent également augmenter la susceptibilité à développer une ischémie du segment antérieur. Ce risque peut inciter notamment lors de la chirurgie des muscles droits verticaux, en raison de l’absence d’artère ciliaire longue postérieure, à la conservation du plan vasculaire en sachant que ceci limitera le recul du muscle à 4mm et prolongera le temps chirurgical [6].

La chirurgie des muscles horizontaux isolée [21] ou associée à une fixation postérieure peut également induire un astigmatisme dû plus à des changements cornéens que cristalliniens. Les tensions exercées sur le globe oculaire génèrent des altérations de la courbure cornéenne avec astigmatisme post opératoire [22]. Ce sont des changements mineurs postopératoires qui se stabilisent autour de 6 à 8 semaines, nécessitant un contrôle de la réfraction [23].

Enfin, une inflammation primitive postopératoire s’étendant à la chambre antérieure est possible lors de toute chirurgie [18], modifiant les cellules endothéliales. A contrario, Sanchez et al. [24] ont étudié en 1998 chez 107 patients opérés de chirurgie oculomotrice l’inflammation postopératoire avec Laser Flare Meter et ne retrouve aucune différence entre le pré et postopératoire.

Conclusion

La chirurgie du strabisme n’entraîne pas de perte de DCE statistiquement significative, mais une perte d’hexagonalité pour le geste le plus agressif, témoignant ainsi d’un certain impact sur l’endothélium cornéen. Il est indispensable de confirmer ces premiers résultats par des études complémentaires (série, recul, groupe contrôle), notamment pour aider à une amélioration de la technique chirurgicale mais aussi à une meilleure indication notamment lorsqu’il existe un contexte particulier chez l’enfant ou une pathologie endothéliale connue chez l’adulte.

Conflit d’intérêts

Aucun.


 Communication présentée au 115e congrès de la Société française d’ophtalmologie en mai 2009.

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