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Journal de Gynécologie Obstétrique et Biologie de la Reproduction
Volume 39, n° 4
pages 337-342 (juin 2010)
Doi : 10.1016/j.jgyn.2010.02.009
À propos des premiers livres d’obstétrique imprimés en français
About the very first obstetrical printed books in French language
 

B. Seguy
9, rue Racine, 75006 Paris, France 


Mots clés : Histoire de l’obstétrique, Livres anciens d’obstétrique

Keywords : Obstetric history, Vintage collectible obstetric books


Le premier livre imprimé en langue française consacré à la grossesse et à l’accouchement paru à Paris en 1536, chez l’éditeur-libraire Jehan Foucher, à l’enseigne de l’écu de Florence, rue Saint-Jacques, sous le titre Des divers travaux et enfantements des femmes .

Il s’agissait de la traduction française d’un ouvrage allemand publié pour la première fois en 1513 à Strasbourg sous le titre Der swangern frawen und hebammen roszgarten (Le jardin de roses des femmes enceintes et des sages-femmes) et, pour la première fois dans l’Histoire, consacré exclusivement à la grossesse et à l’accouchement.

L’auteur en était un médecin allemand de Francfort, du nom d’Euchaire Rosslin, latinisé en Eucharius Rodion. Son œuvre – rédigée à la demande de sa protectrice et dédicataire, la duchesse de Braunschwig – était une simple compilation d’auteurs de l’antiquité gréco-latine, sans aucune critique ou remarque personnelle.

L’auteur ne s’en cache d’ailleurs pas qui écrit dans sa préface « je me suis empressé de colliger ce que les docteurs savants ont écrits et nous ont appris ».

Rédigé d’une manière simple et compréhensible, et, surtout, en langue vulgaire, ce fut le premier manuel d’obstétrique jamais imprimé et mis à la disposition des sages-femmes, des chirurgiens-barbiers (qui ne lisaient pas le latin) et du public féminin cultivé.

L’ouvrage rencontra un immense succès dans tout l’Occident où il fut connu sous le diminutif de Rosengarten , ce qui explique qu’on retrouve parfois ce terme dans d’autres publications ultérieures. Traduit en danois, hollandais, anglais, français, italien, latin et espagnol, avec de multiples rééditions, le texte initial allemand connut lui-même trois différentes versions.

Le même éditeur avait publié l’année précédente une édition latine du livre allemand. Une nouvelle version française, retravaillée par un nouveau traducteur (Paul Bienassis, le premier traducteur restant anonyme), fut publiée en 1563 ou 1577 (les avis des chercheurs divergent). Cette nouvelle traduction fut également très bien accueillie et eut de multiples éditions et rééditions chez des éditeurs différents pendant plus d’un siècle (1584, 1586, 1602, 1632)1 .

L’utilisation de la langue vulgaire (ici, le français ) pour un livre « médical » était inhabituelle à l’époque et s’explique par le lectorat visé : les chirurgiens-barbiers, peu habiles à manier la langue latine (le chirurgien-barbier n’était pas docteur en médecine, diplômé de la faculté, où le latin était langue obligatoire et exclusive), et les sages-femmes qui en ignoraient même la base. Ce fut là, à n’en pas douter, le facteur majeur du succès phénoménal de l’ouvrage à une époque où un public de plus en plus large était assoiffé de connaissances (Figure 1 A, B, C).



Figure 1


Figure 1. 

Illustrations de l’ouvrage de Rosslin.

Rosslin’s illustrations.

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L’autre atout de ce livre étaient les « illustrations » qui expliquaient (?) le texte, essentiellement les fameuses gravures sur bois des positions fœtales.

Chose curieuse, toutes les éditions successives au fil des décennies reprirent systématiquement ces gravures de la première édition allemande de 1513, dont la rusticité devint de plus en plus étonnante au fil des rééditions.

Néanmoins, le nombre des gravures variait avec les éditions nationales et les rééditions successives. C’est ainsi que les premières éditions françaises disposent de 21 illustrations2 alors que les éditions latines et allemandes en avaient 30.

Ces gravures étaient elles-mêmes directement inspirées, pour ne pas dire copiées, du livre de Moschion Gynaecia . C’était un auteur latin du vie siècle qui traduisit les œuvres manuscrites de Soranus d’Ephése, auteur grec qui fit ses études à Alexandrie puis exerça à Rome au début du iie siècle (sous Trajan puis Adrien) et rédigea un traité médical contenant des chapitres sur l’anatomie féminine, la grossesse, le travail, le nouveau-né et divers troubles gynécologiques.

Le traité de Soranus régna sans partage sur les connaissances médicales en gynéco-obstétrique pendant prés de 15 siècles, constituant la base de l’enseignement en ces matières dans toutes les facultés d’Occident.

Les écrits de Soranus étaient illustrés de dessins rudimentaires qui constituent les premiers essais d’iconographie obstétricale et que nous retrouvons, à peine améliorés, dans les œuvres de Moschion puis de Rosslin.

Néanmoins, depuis 1994 et l’étude d’un manuscrit allemand datant de 1494 identifié comme une version préimprimerie du texte de Rosslin, la question agita encore plus les chercheurs car l’auteur supposé, Rosslin, né en 1470, n’avait que 20 ans en 1494 date de la rédaction de ce manuscrit…

Si le livre de Rosslin n’a jamais été écrit par Rosslin, cela explique également pourquoi l’auteur présumé, botaniste et apothicaire de formation, n’avait a priori aucune connaissance et pratique obstétricales et, comme certains l’ont écrit, n’avait probablement jamais vu un accouchement de sa vie.

Des recherches récentes3 ont permis de démontrer que le manuscrit allemand initial est, en fait, une traduction d’une partie d’un ouvrage rédigé vers 1440 par le médecin italien Michel Savonarole4 de Padoue sous le titre de Practica major . C’est cette traduction qui, parvenue entre les mains de Rosslin, lui permit d’exaucer, un siècle plus tard, le souhait de la duchesse de Braunschwig : mettre à la disposition des femmes, des sages-femmes et des accoucheurs de l’époque, sous une forme accessible à tous, les connaissances accumulées en ce domaine par les auteurs anciens.

Il faudra attendre Jacob Rueff, obstétricien à Zurich, qui publia en 1554, en allemand, une version modernisée du livre de Rosslin, pour voir apparaître de nouvelles gravures, mieux réalisées et nettement plus artistiques5 .

On y admire notamment la fameuse « chambre de l’accouchée » avec, à côté du lit de la récente accouchée à qui on apporte un bouillon, un nourrisson qui va être baigné et un jeune enfant prés de son berceau (Figure 2). On remarquera qu’il n’y a aucun homme autour de l’accouchée mais cinq femmes. Ne pas oublier qu’à l’époque, la naissance était l’affaire des femmes et que l’homme de l’art, le barbier-chirurgien, n’était appelé (lorsqu’il en existait dans le voisinage) que dans les cas extrêmes, le plus souvent pour extraire un enfant mort en espérant éviter la mort de la femme.



Figure 2


Figure 2. 

La « chambre de l’accouchée », in Jacob Rueff.

“woman in childbed” in Jacob Rueff.

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Mais le premier livre vraiment « moderne », dans le sens où il tient compte d’une meilleure connaissance anatomique et n’est plus lié servilement aux écrits de l’antiquité gréco-latine, est celui d’Ambroise Paré.

Il est publié en 1549 à Paris, en langue française, sous le titre Briefve Collection de l’administration anatomique , par le libraire-éditeur Guillaume Cavellat, à l’enseigne de « la Poulle grasse ».

Cet ouvrage, outre une partie anatomique (notamment sur les os), présente des chapitres consacrés « à la manière d’extraire les enfants tant morts que vivants du ventre de la mère ».

Ambroise Paré est alors maître barbier-chirurgien à Paris. Il n’est pas docteur de la faculté de médecine n’en ayant pas parcouru le long cursus. Il avoue ne pas dominer la langue latine, son origine modeste ne lui ayant pas permis de suivre des études classiques. De plus, le français est mieux adapté à son lectorat potentiel : barbiers-chirurgiens, sages-femmes diplômées et matrones de campagne6 .

Le second ouvrage de Pare consacré à l’obstétrique parut en 1573, sous le titre Deux livres de chirurgie chez l’éditeur Andre Wechel, spécialisé dans les livres médicaux. Cet ouvrage comprend deux parties : De la génération de l’homme et manière d’extraire les enfants hors du ventre de la mère et Des monstres tant terrestres que marins avec leurs portrais .

Ambroise Paré est devenu « premier chirurgien du Roy et juré à Paris ». Il est donc chirurgien-juré, ce qui correspond à expert reconnu par ses pairs. L’ascension sociale est manifeste et étonnante pour un protestant.

Très curieusement certaines des illustrations (Figure 3 A et B) rappellent à l’évidence celles du livre de Rhodion (Figure 4).



Figure 3


Figure 3. 

Illustrations de l’ouvrage d’Ambroise Paré.

Pare’s illustration.

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Figure 4


Figure 4. 

Illustration de l’ouvrage de Rosslin.

Rosslin’s illustration.

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On retrouve ces illustrations, peu modifiées, un siècle plus tard, dans un autre livre allemand Hebammen Schul (École des sages-femmes) publié en 1679 à Stuttgart par un certain Christophor Voelters (Figure 5).



Figure 5


Figure 5. 

Illustration de l’ouvrage de Voelters.

Voelters’s illustration.

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Elles témoignent toutes d’une imagination… débridée, bien loin des données d’un simple toucher vaginal.

L’ouvrage de Paré contient d’autres illustrations. Une gravure destinée à suggérer la meilleure position de la femme pour l’accouchement, c’est-à-dire « allongée », contrairement aux conseils des anciens et de leur « chaise d’accouchement » (qu’on trouve dans les ouvrages antérieurs notamment de Rodion et de Rueff), position que, par pudeur, Paré remplace par la position similaire de la taille de la pierre chez un… homme.

Divers instruments destinés à extraire de l’utérus l’enfant mort et morcelé (divers crochets et le terrifiant « pied de griffon » des pages 148 et 149 (Figure 6) dont on imagine les ravages anatomiques possibles).



Figure 6


Figure 6. 

Pied de griffon de Paré.

Pare’s “Pied de Griffon”.

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Mais aussi, des pessaires, un extraordinaire « pot pour recevoir les parfums au col de la matrice », un autoclystère,

et un assortiment de « spéculums » à trois valves aussi redoutables que solidement construits (p. 158) (Figure 7).



Figure 7


Figure 7. 

Spéculums de Paré.

Pare’s speculum.

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Entre ces deux auteurs historiquement importants, il faut citer d’autres parutions de moindre rayonnement.

Les traductions d’ouvrages des grands auteurs latins, notamment celles réalisées par Guillaume Chrestien, docteur de la faculté de Paris.

Mais ces ouvrages, qu’ils soient en latin ou en français, ne faisaient que rabâcher les affirmations des anciens, les Hippocrate, Aristote, Soranus, Galien, Avicenne, Paul d’Egine, etc… On tournait en rond. Et la faculté de médecine de Paris continuera à ne regarder que vers l’antiquité gréco-latine jusqu’à la Révolution française, au contraire de sa grande rivale, la faculté de Montpellier qui sut, elle, adopter certaines découvertes des « modernes ». N’oublions pas que la faculté de Paris fit, en 1575, « un procès » à Ambroise Paré qui, non docteur en médecine, avait osé livrer des secrets médicaux en langue vulgaire.

Il faut citer aussi, comme précurseurs de la « vulgarisation médicale » dans le domaine de la gynécologie et de l’obstétrique, Les erreurs populaires de Laurent Joubert, chancelier de la faculté de médecine de Montpellier, qui, parus en 1578, furent un réel best-seller, passé le scandale des premiers mois déclenché par certains propos jugés « grivois ».

Mentionnons également de Jean Liebault, Trois livres appartenant aux infirmités et maladies des femmes (1582) devenu Trésor des remèdes secrets pour les maladies des femmes dans les éditions ultérieures. Ces livres de vulgarisation connurent un succès certain dans les classes les plus cultivées de la société de l’époque.

Enfin, et pour clore ce survol des livres du xvie siècle dédiés à notre spécialité, nous parlerons d’un ouvrage difficilement classable, le livre de François Rousset Traité nouveau de l’Hysterotomotokie ou enfantement caesarien publié en 1581 à Paris, chez Denys du Val, rue St-Jean-de-Beauvais.

Ce livre, destiné évidemment aux chirurgiens, défendait l’idée de la faisabilité de l’intervention césarienne sur femme vivante , notion et pratique quasiment inconnues à l’époque, ou seule était acceptée et pratiquée de lointaine antiquité, la césarienne in extremis sur femme venant de décéder.

Il semblerait que, d’une simple plaquette à l’origine, destinée à mettre par écrit les discussions de l’auteur sur ce sujet avec son ami Ambroise Paré, l’ouvrage se soit progressivement gonflé des répliques de Rousset aux attaques que ses théories hardies déclenchèrent chez les chirurgiens expérimentés anticésarins (notamment Guillemeau). Une traduction latine de l’ouvrage français, réalisée par le suisse Caspar Bauhin, fut rééditée régulièrement de 1586 à 1601.

Quoiqu’il en soit de ces différentes versions et des âpres controverses qu’elles déclenchèrent, nous dirons simplement que les idées de Rousset (même si elles partaient sans doute d’un bon sentiment) étaient parfaitement irréalistes et utopiques dans le contexte des connaissances et des pratiques de l’époque. Nous rappellerons que si, tout au long de ces siècles, de très rares cas de césariennes réussies sur femmes vivantes furent publiés (la plupart, d’ailleurs, non vérifiés), il s’agissait (comme démontré par les auteurs modernes) de « grossesses extra-utérines intra-abdominales » menées à terme, et non pas de véritables césariennes, et que, surtout, les césariennes des femmes assassinées ne furent jamais publiées.

Conflit d’intérêt

Aucun.

Pour en savoir plus

Hibbard B. The Obstetrician’s armamentarium. San Anselmo (CA USA): Norman Pub; 2001.

Speert H. Histoire illustrée de la Gynécologie et de l’Obstétrique. Paris: Dacosta Éd.; 1976.

Witkowski GJ. Accoucheurs et sages-femmes célèbres. Paris:Steinhel Éd.; 1898.

1  Pour plus de détails sur les éditions de ce livre, voir Worth-Stylianiou V. Les traités d’obstétrique en langue française . Genève: Droz Éd.; 2007.
2  Dont 20 positions fœtales et une « chaise d’accouchement ».
3  Green MH. Med Hist 2009;53(2):167–192.
4  Il fut l’un des premiers, avec Arantius, a évoquer les problèmes obstétricaux posés par les bassins rétrécis. Ne pas le confondre avec son célèbre petit-fils, Jérôme, prédicateur dominicain à Florence, qui, excommunié, fut brûlé pour hérésie en 1498.
5  Ce qui explique qu’il soit très recherché des bibliophiles.
6  Qui ont parfois bien du mal à lire le français.


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