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Annales d'Endocrinologie
Volume 71, n° 4
pages 264-273 (septembre 2010)
Doi : 10.1016/j.ando.2010.04.001
Le syndrome de Cowden ou syndrome des hamartomes multiples en endocrinologie clinique
Cowden syndrome, or multiple hamartomatous tumor syndrome, in clinical endocrinology
 

M. Sardinoux a, , b , I. Raingeard a, D. Bessis c, I. Coupier d, e, E. Renard a, J. Bringer a
a Service des maladies endocriniennes, hôpital Lapeyronie, CHRU de Montpellier, 371, avenue du Doyen-Gaston-Giraud, 34925 Montpellier cedex 05, France 
b Médecine interne et hypertension artérielle, hôpital Lapeyronie, CHU de Montpellier, 34925 Montpellier, France 
c Dermatologie, hôpital Saint-Éloi, CHU de Montpellier, 34925 Montpellier, France 
d Génétique médicale, hôpital Arnaud-de-Villeneuve, CHU de Montpellier, 34925 Montpellier, France 
e Oncogénétique, CRLC Paul-Lamarque-Val-d’Aurelle, 34298 Montpellier, France 

Auteur correspondant.
Abstract

Cowden syndrome (CS) is the prototypic PTEN hamartoma tumor syndromes (PHTS), rare clinical syndromes characterized by germline mutations of the tumor suppressor PTEN . CS is characterized by association of macrocephaly, facial trichilemmomas, acral keratoses, papillomatous papules, with increased risk for breast, thyroid and endometrial cancer. PTEN , which is located on chromosome 10q23, regulates negatively the prosurvival PI3K/Akt/mTOR pathway through a lipid phosphatase activity. Loss of PTEN activates this pathway and leads to increased cellular growth, migration, proliferation, and survival. CS diagnosis is clinical, based on the association of pathognomonic, major and minor criteria. The association in a patient with thyroid cancer, rarely with multinodular goiter, of typical dermatological manifestations, easily identifiable by clinical examination (papillomatous papules, acral keratoses, trichilemmomas), with a history of breast, endometrial, or renal cancer, or hamartomatous tumors presence, should alert the clinician. Clinical management of patients with CS is multidisciplinary, to include early and frequent screening, surveillance, and preventive care for associated malignancies. The development of antineoplastic agents targeting PI3K/Akt/mTOR pathway, such as rapamycin, may be the opportunity of treatment in PHTS and CS patients, for whom no specific medical treatment exist.

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Résumé

Le syndrome de Cowden (SC) est le prototype des syndromes tumoraux hamartomateux liés àPTEN (PTHS), ensemble de syndromes cliniques rares, caractérisés par des mutations germinales du gène suppresseur de tumeurs PTEN. Le SC associe une macrocéphalie, une papillomatose cutanéomuqueuse, une kératose acrale, des trichilemmomes (lésions hamartomateuses bénignes), à un risque accru de néoplasies mammaires, thyroïdiennes et endométriales. Situé sur le chromosome 10q23, PTEN régule négativement, par son activité de phosphatase lipidique, la voie de survie PI3K/Akt/mTOR. La perte de fonction de PTEN active donc la croissance, la migration, la prolifération et la survie cellulaire. Le diagnostic de SC est clinique, basé sur la présence de différents critères pathognomoniques, majeurs et mineurs. L’attention du clinicien doit être attirée par l’association chez un patient suivi pour cancer thyroïdien différencié, plus rarement pour goitre multinodulaire, de manifestations dermatologiques typiques (papillomatose cutanéomuqueuse, kératose acrale, trichilemmomes), facilement repérables par un examen ciblé, d’antécédents néoplasiques (sein, endomètre, rein) et de lésions tumorales bénignes (hamartomes). La prise en charge des patients atteints de SC est multidisciplinaire, faisant appel à un dépistage précoce et fréquent, à une surveillance et aux traitements préventifs des tumeurs malignes associées. Le développement d’agents antinéoplasiques ciblant la voie PI3K/Akt/mTOR, comme la rapamycine, pourrait représenter l’opportunité d’un traitement chez les patients atteints de PHTS et de SC, pour lequel il n’existe à l’heure actuelle pas de traitement médical spécifique.

The full text of this article is available in PDF format.

Keywords : Cowden syndrome, PTEN , Thyroid cancer, Hamartomatous tumor, PTEN hamartoma tumor syndromes, Hereditary cancer

Mots clés : Syndrome de Cowden, PTEN , Cancers thyroïdiens, Hamartomes, Syndromes tumoraux hamartomateux liés àPTEN , Syndrome héréditaire de prédisposition tumorale


Introduction

Les cancers thyroïdiens différenciés sont une pathologie courante en pratique clinique endocrinienne. Leur prise en charge thérapeutique et leur suivi ont fait l’objet de recommandations récentes par la Société française d’endocrinologie [1] ; cependant, dans certains cas, le clinicien peut être confronté à des présentations rares, notamment au niveau dermatologique, qui nécessitent pourtant d’être reconnues pour une prise en charge optimale.

Ainsi, le syndrome de Cowden (SC), ou syndrome des hamartomes multiples, est un syndrome de prédisposition héréditaire aux tumeurs, dont les cancers différenciés de la thyroïde, qui peut être diagnostiqué par un interrogatoire et un examen clinique orienté, notamment au plan dermatologique.

Il associe, notamment, des atteintes cutanéomuqueuses pathognomoniques, des lésions tumorales hamartomateuses bénignes diverses (lipomes, névromes, polypes digestifs, fibromes…), à un risque néoplasique augmenté au plan sérologique, thyroïdien et génito-urinaire qui en fait toute la gravité.

Il est associé à la mutation du gène suppresseur de tumeur PTEN, dont la perte de fonction conduit à une activation de la voie PI3K/Akt/mTOR et de la croissance, la migration, la prolifération et la survie cellulaire.

Nous analyserons les présentations cliniques du SC en pratique endocrinologique et proposerons un algorithme décisionnel afin d’aider le clinicien à évoquer ce diagnostic.

Les hamartomes

Selon le glossaire d’anatomopathologie du collège universitaire français des pathologistes, les hamartomes correspondent à un assemblage désordonné de tissus identiques à ceux de l’organe ou du territoire dans lequel on les trouve (type de tissu normal pour le territoire considéré, mais avec un agencement anormal), leur aspect est fréquemment tumoral.

Le syndrome de Cowden

Le SC ou syndrome des hamartomes multiples est un syndrome de prédisposition héréditaire aux tumeurs, initialement nommé et décrit par Lloyd et Dennis en 1963, d’après un patient présentant des hamartomes multiples, une maladie fibrokystique du sein et des anomalies neurologiques [2].

Le SC, de transmission autosomique dominante, présente une pénétrance liée à l’âge, très élevée après 20 ans. Il est associé aux mutations perte de fonction constitutionnelles du gène PTEN (phosphatase and tensin homolog, deleted on chromosome 10 ) localisé en 10q22-23 [3, 4]. Ces mutations sont retrouvées chez 80 % des patients atteints de SC.

Le SC présente un polymorphisme clinique très important. Il est caractérisé par des lésions hamartomateuses touchant l’ensemble des tissus. Il associe des manifestations cutanéomuqueuses bénignes, souvent au premier plan, à des lésions tumorales thyroïdiennes, mammaires et urogénitales, notamment [5, 6]. Considérée initialement comme une simple génodermatose, la mise en place de critères cliniques de diagnostic stricts, puis la découverte du gène PTEN, ont considérablement modifié l’approche du SC [3, 4].

Ainsi, depuis l’identification du gène PTEN, la prévalence rapportée du SC est passée de 1/100000 à 1/200000 mais reste vraisemblablement sous-estimée du fait de la variabilité d’expression phénotypique et de la non-spécificité des signes cliniques, notamment dermatologiques, rendant le diagnostic difficile.

Syndromes tumoraux hamartomateux liés à PTEN (PTHS)

En plus du SC, d’autres syndromes tumoraux hamartomateux ont pu être rattaches a des mutations du gène PTEN et sont regroupés sous le terme de PTHS (PTEN hamartomatous tumor syndromes ) [5, 6].

Ils comportent, outre le SC, le syndrome de Bannayan-Riley-Ruvalcaba (BRRS), la maladie de Lhermitte-Duclos (LDD), le syndrome de Protée et le syndrome de Cohen-Hayden (ou syndrome Proteus-Like ).

Actuellement, le BRRS est considéré comme une variante phénotypique du SC sous sa forme pédiatrique. Il associe un retard psychomoteur avec hypotonie, macrocéphalie, des lipomes multiples, des polypes hamartomateux intestinaux, des malformations vasculaires et une pigmentation génitale, notamment chez le garçon [7]. Les manifestations cliniques des PTHS sont résumées dans le Tableau 1.

Aspects cliniques du syndrome de Cowden
Manifestations cutanéomuqueuses

Théoriquement, en cas de SC, des lésions hamartomateuses peuvent être présentes dans n’importe quel organe, mais elles se situent dans la majorité des cas au niveau cutané ou gastro-intestinal. Ainsi, les atteintes cutanéomuqueuses, incluant trichilemmomes faciaux, kératose acrale et papillomatose, ont une pénétrance de près de 99 % à partir de la troisième décade [5, 8]. Elles constituent, avec la LDD, les manifestations pathognomoniques du SC. Malheureusement, de part leurs fréquences dans la population générale, elles sont souvent négligées.

Lésions cutanées

Les trichilemmomes (Fig. 1) sont des hamartomes bénins, couleur chair, à croissance lente, de la gaine folliculaire externe (ou trichilemme) du follicule pileux. Ils peuvent être localisés au niveau des plis nasogéniens, axillaires, génitaux et cruraux. Une kératose acrale (Fig. 2) est également fréquemment retrouvée. Elle est constituée de petites lésions palmoplantaires d’aspect bombé et translucide avec une dépression centrale en forme de « cratère ». Son association avec la papillomatose orale est pathognomonique du SC. Les lipomes sous-cutanés sont fréquents et représentent une atteinte mineure du SC.



Fig. 1


Fig. 1. 

Trichilemmomes.

Trichilemmoma.

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Fig. 2


Fig. 2. 

Kératose acrale.

Acral keratoses.

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Les autres lésions cutanées rapportées sont des hémangiomes, des neuromes, des lentigines péri-orales et, plus rarement, un acanthosis nigricans [9]. Une prédisposition aux cicatrices chéloïdes semble également exister.

Lésions muqueuses

Les papules papillomateuses (Fig. 3) sont des lésions cutanéomuqueuses bénignes, constituant une des atteintes pathognomoniques du SC. Elles sont localisées le plus souvent sur le visage, rassemblées généralement au pourtour des lèvres, le long des ailes du nez et sur la muqueuse orale. Elles peuvent donner, lorsqu’elles sont nombreuses et confluentes, un aspect caractéristique pavimenteux aux gencives, aux lèvres et à la langue. L’atteinte digestive est également très fréquente, sous la forme d’une polypose hamartomateuse de l’ensemble du tube digestif (estomac, duodénum, côlon) avec la présence de polypes coliques chez 60 à 90 % des patients [8].



Fig. 3


Fig. 3. 

Papillomatose gingivale.

Mucosal papillomatosis.

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Au niveau œsophagien, une hyperkératose œsophagienne (« œsophageal glycogenic acanthosis ») peut être observée et son association avec la polypose colique est considérée comme spécifique du SC [10, 11].

Si le risque néoplasique digestif ne semble pas paradoxalement augmenté[12], une surveillance endoscopique tous les trois à cinq ans à partir de 30 ans est préconisée [13].

Manifestations thyroïdiennes

Les tumeurs thyroïdiennes bénignes sont, après les manifestations cutanéomuqueuses, les plus fréquemment rapportées dans le SC. Elles constituent l’un des critères mineurs du SC. Ainsi, une atteinte thyroïdienne est retrouvée chez 75 % des patients [8], notamment des adénomes thyroïdiens multifocaux ou des hamartomes menant souvent à la constitution d’un goitre multihétéronodulaire (GMHN) pouvant être très volumineux.

L’analyse histologique révèle généralement des lésions dystrophiques peu spécifiques associées à une composante adénomateuse de type vésiculaire, ainsi que des lésions à la limite de la malignité à type de carcinome vésiculaire encapsulé micro-invasif et de microcarcinome papillaire [14].

La découverte histologique d’un goitre polyadénomateux ou d’adénomes vésiculaires multiples, notamment chez un sujet jeune, doit faire évoquer une origine génétique. Par ailleurs, il existe une association avec la thyroïdite de Hashimoto, comme dans le BRRS, mais sans retentissement fonctionnel rapporté[15] et sans mécanisme physiopathologique bien décrit.

Manifestations mammaires

Environ 50 % des patientes atteintes d’un SC présentent une atteinte mammaire bénigne, souvent bilatérale. Des lésions dystrophiques évocatrices de mastose fibrokystique, des lésions hyperplasiques de type polyadénosique et des lésions plus individualisées à type de papillome intragalactophorique, d’adénofibrome ou d’adénofibrome juvénile géant sont rapportées [16].

Manifestations génito-urinaires

Des fibromes et des léiomyomes utérins, souvent multiples, sont présents chez près de la moitié des patientes atteintes par le SC et ce, essentiellement à partir de la troisième décade. Des malformations génito-urinaires de type rein en fer à cheval ou utérus bicorne sont également observées plus fréquemment que dans la population générale [16].

Manifestations neurologiques

Si un retard mental a été rapporté dans le SC, il est rare et souvent modéré. L’atteinte neurologique pathognomonique du SC est la LDD [8], touchant le système nerveux central et caractérisée par un gangliocytome dysplasique cérébelleux, lésion hamartomateuse de la fosse postérieure. Bien que non néoplasique, la LDD peut engager le pronostic vital par l’hypertension intracrânienne et se révèle souvent par une ataxie cérébelleuse [5, 6].

Syndrome dysmorphique

Il n’existe pas de réel syndrome dysmorphique dans le SC mais une macrocéphalie (périmètre crânien [PC]>2 DS), présente chez 40 % des patients et qui constitue un des critères diagnostiques majeurs [8]. Elle serait due à une augmentation du volume cérébral. Même en cas d’absence de macrocéphalie, les patients présentent souvent un aspect dolichocéphale caractéristique (crâne de forme allongé, avec rapport du diamètre antéropostérieur sur le diamètre transverse supérieur à 125 %).

Risque néoplasique

Les patients atteints de SC ont un risque augmenté de cancer mammaire, thyroïdien ou endométrial notamment, qui font toute la gravité de ce syndrome. Les atteintes néoplasiques mammaires, thyroïdiennes et endométriales constituent, avec la macrocéphalie, les critères diagnostiques majeurs du SC. Paradoxalement, si les lésions hamartomateuses touchent essentiellement les muqueuses et la sphère dermatologique, les tumeurs malignes, elles, ne se développent pas de façon usuelle à ce niveau.

Cancer mammaire

Le risque néoplasique mammaire est évalué entre 25 et 50 % chez les patientes porteuse de SC contre 12 à 13 % dans la population générale [13, 17]. L’âge moyen de diagnostic est de 36–46 ans [18]. Au plan histologique, sont principalement décrits des adénocarcinomes canalaires infiltrants et, plus rarement, des carcinomes lobulaires ou tubulaires. Il n’existe pas de données sur le statut tumoral au plan des récepteurs hormonaux [16]. Sur le plan pathogénique, il semblerait que la plupart des lésions néoplasiques dérivent de lésions hamartomateuses. Chez l’homme, le risque néoplasique mammaire paraît également augmenté, sur la base de cas cliniques, sans que le risque absolu puisse être déterminé au vu de la rareté du cancer du sein chez l’homme (0,1 % dans la population générale) [16].

Cancer thyroïdien

Dans les deux sexes, le risque de cancer thyroïdien est augmenté, estimé à 10 à 15 %, contre 1 % dans la population générale. Les lésions néoplasiques se développent sur un parenchyme thyroïdien dystrophique [13] et sont volontiers multifocales. Sur le plan histologique, les carcinomes de type vésiculaires sont plus fréquents que les carcinomes papillaires [14]. Une thyroïdectomie totale est préconisée même en cas d’adénome thyroïdien bénin devant le risque de transformation néoplasique après hémithyroïdectomie, et certains auteurs la recommandent également en cas de goitre multihétéronodulaire devant la fréquence des lésions frontières à type de microcarcinome papillaire ou de carcinome vésiculaire à invasion minime [8]. La mortalité secondaire aux cancers thyroïdiens chez les patients atteints de CS n’est pas connue. Par ailleurs, Il n’existe pas d’augmentation du risque de cancer médullaire de la thyroïde.

Cancer endométrial

Le risque de néoplasie endométriale est de 5 à 10 % en cas de SC contre 2,6 % dans la population générale [16].

Autres cancers

De fréquence plus faible, il semble exister un risque de tumeurs rénales et urothéliales (carcinomes rénaux), de mélanomes et de tumeurs gliales.

Critères diagnostiques

En vue d’identifier le gène responsable du SC, l’International Cowden Consortium a été à l’origine des critères diagnostiques originaux [3]. Plus de 80 % des patients qui correspondaient strictement à ces critères présentaient une mutation du gène PTEN [8]. Ces critères diagnostiques très rigoureux n’étant pas pertinents en pratique clinique pour identifier les sujets avec des présentations atypiques et conduisant à un risque important de faux négatifs ont été revus en 2000 [8]. Ainsi, le National Comprehensive Cancer Network (NCCN) Genetics/High Risk Panel présente des critères diagnostiques « opérationnels » permettant au clinicien d’identifier les patients avec un SC clinique et devant être référés en consultation d’oncogénétique. Ces critères sont divisés en critères pathognomoniques majeurs et mineurs repris dans le Tableau 2.

En cas d’histoire familiale

Le diagnostic clinique de SC est retenu en présence soit :

d’un des critères pathognomoniques (LDD ou atteintes cutanéomuqueuses) ou majeurs ;
de deux critères mineurs ;
ou d’une présentation pédiatrique de type BRRS.

À l’échelon individuel

Le diagnostic de SC est porté soit :

sur la présence de lésions cutanéomuqueuses pathognomoniques seules si elles associent :
soit six papules faciales dont au moins trois trichilemmomes,
soit une papillomatose gingivale et une kératose acrale ;

sur deux critères majeurs dont une macrocéphalie ;
sur un critère majeur et au moins trois critères mineurs ;
sur quatre critères mineurs.

Diagnostic de syndrome de Cowden en endocrinologie clinique

Les consultations pour GMHN ou cancer différencié de la thyroïde sont des situations fréquentes en endocrinologie. En prenant le parti pris de ce mode de révélation, et si l’on excepte le contexte d’histoire familiale de SC ou syndrome des hamartomes multiples lié a PTEN, l’endocrinologue clinicien doit évoquer ce diagnostic et référer le patient vers une consultation d’oncogénétique dans les situations cliniques suivantes.

En cas de cancer thyroïdien différencié (vésiculaire ou papillaire)

En cas de cancer thyroïdien différencié (vésiculaire ou papillaire) (Fig. 4) associé :

soit à des manifestations cutanéomuqueuses pathognomoniques, soit à un antécédent personnel de cancer du sein ou de l’endomètre, soit à une macrocranie ;
à au moins trois des manifestations suivantes : polypose gastro-intestinale, maladie fibrokystique du sein, fibromes utérins, lipomes cutanés ou tumeurs urothéliales (carcinome rénal principalement).



Fig. 4


Fig. 4. 

Arbre diagnostique : diagnostic clinique de syndrome de Cowden en cas de cancer thyroïdien.

Diagnosis algorithm: operational Cowden syndrome diagnosis in thyroid cancer patient.

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En cas de goitre multinodulaire (GMHN)

Le clinicien doit être orienté par les caractéristiques suivantes : patients jeunes (<35 ans) dont l’histologie retrouve une adénomatose vésiculaire multiple, voire de foyers de microcarcinome, associée (Fig. 5) :

aux manifestations cutanéomuqueuses pathognomoniques (papillomatose cutanéomuqueuse, kératose acrale, trichilemommes) ;
soit à un antécédent personnel de cancer du sein ou de l’endomètre, soit a une macrocéphalie ;
à au moins trois des manifestations suivantes : polypose gastro-intestinale, maladie fibrokystique du sein, fibromes utérins, lipomes cutanés ou tumeurs urothéliales (carcinome rénal, principalement).



Fig. 5


Fig. 5. 

Arbre diagnostique : diagnostic clinique de Syndrome de Cowden en cas de goitre multinodulaire.

Diagnosis algorithm: operational Cowden syndrome diagnosis in multinodular goiter patient.

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On notera donc l’importance de l’interrogatoire sur le plan des antécédents néoplasiques et de l’examen clinique dermatologique (mains, visage et sphère ORL) qui sont facilement réalisables en consultation.

Prise en charge et suivi multidisciplinaire

Si le clinicien rencontre les critères diagnostiques pour porter le diagnostic de SC, il doit orienter le patient vers une consultation d’oncogénétique. Lors de cette consultation, le patient est informé des manifestations cliniques, du mode de transmission du gène responsable, PTEN, du risque tumoral liés à ses mutations constitutionnelles et des modalités de surveillance et de dépistage pour lui et ses apparentés. Après information, un support psychologique, ainsi qu’un délai de réflexion avant l’analyse moléculaire du gène PTEN sont proposés. Un consentement éclairé est recueilli avant l’analyse moléculaire de PTEN et les résultats sont remis ensuite en consultation. Une mutation du gène PTEN n’est néanmoins retrouvée que dans 80 % des SC. Les autres anomalies génétiques mises en évidence dans les 20 % restants comprennent des mutations dans les régions promotrices de PTEN (10 % des SC) et des mutations des sous-unités B et D du gène de la succinyl déshydrogénase hormone (SDH B et D) [19], déjà impliqués dans les syndromes paragangliomes/phéochromocytomes héréditaires, PGL 3 (MIM 602413) et PGL 4 (MIM 602690).

La surveillance et le suivi sont nécessairement multidisciplinaires et dépendent de la mise en évidence de la mutation du gène PTEN (Fig. 6). Si une telle mutation est retrouvée, le NCCN recommande un suivi régulier ciblé sur le risque néoplasique en fonction de l’âge et du sexe, qui est résumé dans le Tableau 3.



Fig. 6


Fig. 6. 

Prise en charge et suivi en cas de syndrome de Cowden.

Management and follow-up of Cowden syndrome.

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Des recommandations françaises sur la prise en charge du SC et les modalités d’analyse de PTEN sont en cours de rédaction sous le patronage de l’Institut national du cancer (INCa). Par ailleurs, une association de malades atteints de SC est hébergée sur le site Orphanet (COWDEN), pouvant informer et orienter les patients.

Biologie du gène PTEN

L’identification en 1996, par analyse de liaison, du locus du SC dans la région 10q23 [3], a rapidement été suivie par le séquençage du gène PTEN [4], dont les mutations germinales sont retrouvées chez 80 % des patients atteints de SC [20, 21].

Le gène PTEN , connu également sous le nom de MMAC1 (mutated in multiple advanced cancers ), est un gène suppresseur de tumeurs, codant pour une phosphatase lipidique de 403 acides aminés, PTEN.

PTEN et PI3K

La protéine PTEN agit en déphosphorylant des lipoprotéines membranaires et notamment le phosphatidyl-inositol (3, 4, 5) tri-phosphate (PIP3).

PIP3 est le produit de la phosphorylation du phosphatidyl-inositol (3, 4) bi-phosphate (PIP2), par une protéine kinase, la phospho-inositide 3-kinase (PI3K), en réponse à l’activation de récepteurs transmembranaires de type tyrosine kinase.

Il existe un élégant mécanisme « on–off », où l’état d’activation correspond à la phosphorylation de PIP2 par PI3K et l’inactivation à la déphosphorylation de PIP3 par PTEN (Fig. 7) [22].



Fig. 7


Fig. 7. 

PTEN et la voie PI3K/Akt/mTOR (RTK : récepteur tyrosine kinase).

PTEN and the PI3K/Akt/mTOR pathway (RTK: tyrosine kinase receptor).

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Voie de signalisation PI3K/Akt/mTOR

La voie de signalisation de PI3K commence par la liaison de facteurs de croissance ou de signaux de survie, sur les récepteurs tyrosine kinase (RTK) au niveau de la membrane cellulaire. Les récepteurs de l’EGF, Her2/neu, c-kit et IGF-1 activent PI3K de cette manière. Une fois activés, les RTK recrutent et activent PI3K à la membrane, entraînant la phosphorylation de PIP2 en PIP3. PIP3 active à son tour la protéine kinase B de la famille Akt et la phospho-inositide kinase 1 (PDK1). Une fois activée, Akt est capable de phosphoryler de nombreuses cibles en aval, comme mTOR, qui jouent un rôle dans la prolifération cellulaire, l’apoptose, l’homéostasie glucidique et la réponse aux nutriments (Fig. 7) [22]. Les mutations des SDHB/D activeraient la voie Akt/mTOR par la production d’espèces réactives de l’oxygène, inhibant l’activité de PTEN.

PTEN module donc l’activité des substrats d’Akt (mTOR, Bad, p27, p21, GSK3 et Forkhead) en déphosphorylant PIP3. De manière concordante, l’inactivation de PTEN, notamment dans les modèles murins K.O, résulte en une activation constitutionnelle de la voie PI3K/Akt [23], et les caractéristiques observées dans les modèles murins PTEN +/− sont proches de celles retrouves chez l’homme, avec des tumeurs hépatiques, prostatiques, endométriales, thyroïdiennes et gastro-intestinales [24]. Par ailleurs, la perte de fonction de PTEN, par mutation somatique, est une des altérations génétique retrouvée dans de nombreux cancers humains (25 à 50 %).

Le risque néoplasique augmenté en cas de SC proviendrait donc de l’activation de la voie PI3K/Akt secondaire à la perte de PTEN [20]. En revanche, l’hétérogénéité phénotypique observée pourrait dépendre d’autres anomalies associées, somatiques ou germinales, au niveau d’oncogènes ou de gènes suppresseurs de tumeurs [8, 22].

Implications thérapeutiques

Il n’existe actuellement pas de thérapeutiques spécifiques validées dans le SC et les syndromes hamartomateux liés à PTEN. La surveillance clinique et le traitement des manifestations néoplasiques au cas par cas restent donc la règle. Cependant, de part les mécanismes physiopathologiques impliqués (activation de la voie PI3K/Akt/mTOR), les traitements ciblés inhibant cette voie paraissent séduisants.

Si des traitements inhibants PDK1 (UCN-01) et Akt (perfosine) sont encore à 1’étude, les inhibiteurs de mTOR semblent plus prometteurs et sont déjà utilisés en pratique clinique oncologique.

Ainsi, la rapamycine est utilisée en transplantation rénale en combinaison avec la cyclosporine comme traitement antirejet, et son action antiproliférative (in vitro et in vivo) est connue de longue date. Des dérivés de la rapamycine, le temsirolimus/CCI-779 et l’everolimus/RAD001 ont donc été développés dans cette perspective [25].

Ces deux molécules sont des inhibiteurs sélectifs de mTOR, qui se liant à une protéine intracellulaire (FKBP-12), forment un complexe qui se lie à son tour à la protéine mTOR. Une fois mTOR « piégée » dans ce complexe, elle perd sa capacité de phosphorylation et ne peut donc plus contrôler l’activité des facteurs de traduction (4E-BP 1 et S6K) régulant la division cellulaire. L’inhibition de l’activité de mTOR se traduit donc par l’arrêt de la croissance des cellules tumorales traitées au stade G1, par interruption sélective de la traduction des protéines régulatrices du cycle cellulaire (cyclines de type D, c-myc et ornithine décarboxylase) [26].

Outre le cycle cellulaire, la protéine mTOR peut également réguler la traduction de facteurs inductibles par l’hypoxie HIF-1 et HIF-2 alpha, permettant l’adaptation des tumeurs aux microenvironnements hypoxiques et la production de VEGF responsable de la néo-angiogenèse. L’action antitumorale des inhibiteurs de mTOR peut donc également résulter, du moins en partie, de leur capacité à abaisser fortement les concentrations en HIF et VEGF au sein de la tumeur ou dans le microenvironnement de celle-ci, compromettant ainsi la néo-angiogenèse. Le temsirolimus (Torisel®) est actuellement indiqué dans le traitement des carcinomes rénaux.

Si l’on peut espérer que, par le développement de thérapeutiques inhibant la voie PI3K/Akt, les patients atteints de SC ou de PHTS bénéficient dans les années à venir de traitements cibles efficaces, l’ensemble de la communauté oncologique pourrait également en tirer profit. En effet, la perte d’hétérozygotie (LOH) de PTEN est retrouvée dans de nombreuses tumeurs sporadiques, et l’activation de la voie PI3K/Akt/mTOR, qui peut survenir indépendamment de la perte de PTEN, est observée dans près d’un cancer humain sur deux en faisant l’altération moléculaire la plus fréquente en oncologie.

Conclusion

Bien que rares, les syndromes de prédisposition héréditaire aux tumeurs, comme le SC et les PHTS, doivent être connus du clinicien, car leur diagnostic est important pour une prise en charge optimale du patient.

Dans le cas particulier du SC, l’attention doit être attirée par l’association chez un patient suivi pour cancer thyroïdien différencié, plus rarement pour GMHN, de manifestations dermatologiques typiques (papillomatose cutanéomuqueuse, kératose acrale, trichilemmomes), facilement repérables par un examen clinique ciblé, d’antécédents néoplasiques (sein, endomètre, rein) et de lésions tumorales bénignes (hamartomes). L’examen dermatologique cible (mains, visage et cavité buccale) doit donc faire partie de l’exam en initial des patients suivi pour une pathologie thyroïdienne, particulièrement néoplasique. En cas de doute diagnostique, un recours à une consultation spécialisée dermatologique, voire oncogénétique, est toujours utile.

Enfin, l’étude des patients porteurs de tels syndromes met en lumière des voies physiopathologiques impliquées dans la tumorigenèse, dans notre cas la voie PI3K/Akt/mTOR, pouvant déboucher sur des implications thérapeutiques profitables à l’ensemble des patients atteints de cancer.

Conflit d’intérêt

Les auteurs n’ont pas de conflit d’intérêt.

Références

Société française d’endocrinologie Recommandations pour la prise en charge des cancers thyroïdiens différenciés de souche vésiculaire Ann Endocrinol 2007 ;  68 : 57-72
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