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Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 35, n° 10
pages 786-791 (décembre 2012)
Doi : 10.1016/j.jfo.2011.11.014
Received : 9 September 2011 ;  accepted : 17 November 2011
Dystrophie maculaire de Grœnouw II : à propos d’un cas
Groenouw type II macular corneal dystrophy: Case report
 

I. Cretu a, D. Brémond-Gignac a, , c , S. Milazzo a, B. Jany a, J.-F. Ikoli b, H. Copin d, H. Sevestre b
a Clinique ophtalmologique Saint-Victor, CHU d’Amiens, 354, boulevard de Beauvillé, 80054 Amiens, France 
b Service d’anatomie et de cytologie pathologiques, hôpital Nord d’Amiens, place Victor-Pauchet, 80054 Amiens, France 
c Inserm UMRS 968, institut de la vision, université Paris-VI, 17, rue Moreau, 75012 Paris, France 
d Service de médecine et de biologie de la reproduction, cytogénétique, CECOS de Picardie, centre de gynécologie obstétrique, faculté de médecine, université Picardie-Jules-Verne, CHU d’Amiens, 124, rue Camille-Desmoulins, 80054 Amiens cedex 1, France 

Auteur correspondant.
Résumé

Les dystrophies cornéennes sont des pathologies de l’adulte jeune relativement rares. Nous rapportons le cas d’une dystrophie maculaire de Grœnouw II. Il s’agit d’une femme âgée de 34ans, sans antécédents, adressé par son ophtalmologiste pour dystrophie cornéenne bilatérale évoluant depuis plusieurs années. L’examen retrouvait une baisse de l’acuité visuelle en rapport avec des dépôts cornéens bilatéraux à type d’opacités arrondies. La patiente a été traitée par greffe de cornée (kératoplastie transfixiante). Le diagnostic a confirmé l’examen anatomopathologique de la cornée receveuse : maladie de surcharge cornéenne, à type de dystrophie maculaire de Grœnouw II. Les caractéristiques clinico-pathologiques et thérapeutiques sont discutées.

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Summary

Corneal dystrophies are relatively rare diseases of the young adult. We report a case of a Groenouw type II macular corneal dystrophy. A 34-year-old woman with no prior history was referred by her ophthalmologist for bilateral corneal dystrophy developing for several years. Physical examination revealed decreased visual acuity related to bilateral rounded corneal deposits. The patient underwent penetrating keratoplasty. The diagnosis of Groenouw type II macular corneal dystrophy was confirmed by pathological examination of the recipient cornea. The clinical, pathologic and therapeutic features are discussed.

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Mots clés : Grœnouw type II, Dystrophie maculaire de la cornée, Génétique, Transmission autosomique récessive, Anatomopathologie, Histologie

Keywords : Groenouw type II, Macular corneal dystrophy, Genetics, Autosomal recessive, Pathology, Histology


Observation

Madame R., âgée de 34ans sans antécédents, nous a été adressée par son ophtalmologiste pour dystrophie cornéenne bilatérale évoluant depuis plusieurs années. L’examen retrouvait une baisse de l’acuité visuelle à 3/10 Parinaud 5 œil droit (OD) et 4/10 Parinaud 5 oeil gauche (OG) avec correction optique de +6,25 (−2) 170° OD et respectivement +5,25 (−0,50) 0° OG. Le tonus oculaire était normal. En lampe à fente, on retrouvait des dépôts cornéens bilatéraux à type de « tâches ». Ces nombreux nodules étaient de couleur grisâtre et situés au niveau du stroma (Figure 1). L’examen du fond d’œil était rendu difficile mais le pole postérieur apparaissait normal. Un examen en Optical Coherence Tomography (OCT) cornéen avec pachymétrie a été réalisé montrant une épaisseur cornéenne fine : 484μ OD et 489μ OG. L’enquête familiale n’a révélé aucun autre cas d’anomalie cornéenne (Figure 1, Figure 2, Figure 3).



Figure 1


Figure 1. 

Examen biomicroscopique des dépôts cornéens : perte de la transparence globale de la cornée, avec un aspect de brume stromale diffuse sur laquelle sont disséminées des opacités focales d’une plus grande densité. La cornée est fine.

Zoom



Figure 2


Figure 2. 

Pachymétrie cornéenne : 484μ à droite et 489μ à gauche.

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Figure 3


Figure 3. 

OCT du segment antérieur en mode haute résolution cornéenne.

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Sur le plan thérapeutique, la patiente a bénéficié d’une kératoplastie transfixiante avec un trépan de diamètre de découpe de 8mm pour le receveur et le donneur, avec mise en place d’un greffon préparé sur chambre antérieure de Baron. La suture a été réalisée par huit points séparés et un surjet de monofilament 10/0. Les deux yeux ont nécessité une intervention chirurgicale avec un délai de 15mois.

Le traitement postopératoire a visé à faciliter la cicatrisation épithéliale et à minimiser l’inflammation. Il a consisté en un collyre antibio-corticoïde (néomycine-dexaméthasone, une goutte six fois par jour), un agent mouillant (carmellose, un goutte six fois par jour) ainsi qu’une pommade cicatrisante (vitamine A, une application trois fois par jour), avec une diminution progressive pendant trois mois, de façon à éviter le rejet et l’infection.

Le contrôle postopératoire s’est effectué à j1, j7, j15, j30, trois, six, et 12mois, puis tous les six mois (Figure 4). Il comprenait la mesure de la meilleure acuité visuelle corrigée (MAVC), une étude de la réfraction, l’examen fin de la cornée à la lampe à fente, plus ou moins accompagné d’une topographie cornéenne et enfin, une photographie du segment antérieur. Un contrôle biomicroscopique a été effectué à ces dates et aucune récidive n’a été observée. Le recul postopératoire est de 15mois sans récidive pour le premier œil et de six mois pour le deuxième œil.



Figure 4


Figure 4. 

Aspect postopératoire œil droit (OD) à un mois.

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L’examen anatomopathologique des deux cornées a retrouvé :

un épithélium : d’épaisseur normale avec plusieurs localisations d’amincissement ;
une membrane de Bowman : le plus souvent amincie, mais nettement épaissie en regard d’une zone d’amincissement de l’épithélium de surface. À ce niveau, elle apparaît dupliquée ;
un stroma (substancia propria) : d’épaisseur normale, mais la structure montrait des fibres dissociées par des dépôts granulaires, peu colorables par hématoxiline–phloxine–safran (HPS) et acide de Schiff périodique (PAS) ;
une membrane de Descemet : épaissie, soulevée des projections qui écartent les cellules endothéliales ;
un endothélium cornéen ou épithélium postérieur : cellules à cytoplasme anormalement large et chargé des mêmes granulations.

Discussion

Les dystrophies de Grœnouw sont des dystrophies cornéennes stromales à transmission génétique. La dystrophie granulaire de Grœnouw I, bilatérale et symétrique, est à transmission autosomique dominante, survenant dans l’enfance et entraînant une baisse d’acuité visuelle progressive avec des épisodes d’érosions épithéliales récidivants [1]. Elle se distingue sur le plan clinique par des opacités de petits diamètres, à contours nets classiquement disposées dans le stroma antérieur, d’où, pour certaines équipes, la photokératectomie thérapeutique comme technique de première intention [1]. Cette maladie est liée à une mutation de la kérato-épithéline, produit du gène BIGH3  situé sur le bras long du chromosome 5, en 5q31. La mutation R555W est définie par la substitution d’une cytosine par une thymine au nucléotide 1710 aboutissant à un remplacement de l’arginine par le tryptophane au codon 555 [1, 2]. On note l’absence de kératane-sulfate dans le sérum et dans les dépôts cornéens [3, 4, 5, 6, 7, 8].

La dystrophie de Grœnouw II ou dystrophie maculaire (étymologie : tâches) est transmise selon le mode autosomique récessif. Elle est bilatérale, symétrique et survient au cours de l’adolescence, entraînant une forte baisse d’acuité visuelle et des érosions épithéliales récidivantes [3, 9]. Notre patiente a présenté une atteinte découverte tardivement, à l’âge de 34ans. Dans notre cas, la greffe a été d’emblée choisie du fait de la forte baisse d’acuité visuelle. C’est une mucopolysacharidose purement cornéenne qui correspond à l’incapacité de catabolisme des kératanes sulfates cornéens [10]. Elle est caractérisée par des opacités confluentes, grisâtres, réparties dans la couche stromale avec atteinte endothélio-descemétique. L’examen anatomopathologique de la cornée de la patiente permet de confirmer le diagnostic de dystrophie de Grœnouw II. Par analyses génétiques dans des familles américaines et islandaises, le gène CHT6 (code une carbohydrate transférase, plus de 30 mutations décrites) de la dystrophie maculaire de Grœnouw II a été localisé sur le bras long du chromosome 16 (16q22) [3, 11].

En histologie, nous retrouvons une accumulation de glycosaminoglycanes dans les kératocytes (positifs au bleu alcian et au fer coloïdal) ainsi que dans les cellules endothéliales, le stroma et la Descemet, ce qui est confirmé dans l’étude de Donnenfeld et Garner [12, 13] (Figure 5).



Figure 5


Figure 5. 

Examen histologique : accumulation de matériel pathologique en sous-épithélial, dans le stroma, les cellules endothéliales et la Descemet ; a, b : coloration hématoxiline–phloxine–safran (HPS), grossissement×4 ; a : dystrophie maculaire de Grœnouw type II ; b : cornée témoin ; c, d : coloration acide de Schiff périodique (PAS), versant endothélial, grossissement×40 : c : dystrophie maculaire de Grœnouw type II ; d : cornée témoin ; e, f : coloration bleu alcian, versant épithélial, grossissement×20 : e : dystrophie maculaire de Grœnouw type II ; f : cornée témoin ; g, h : coloration bleu alcian, versant endothélial, grossissement×20 ; g : dystrophie maculaire de Grœnouw type II ; h : cornée témoin.

Zoom

En microscopie électronique, le matériel fibrillo-granulaire est présent dans le réticulum endoplasmique des kératocytes et des cellules endothéliales [14].

Même si la kératoplastie transfixiante reste le traitement de choix pour la réhabilitation visuelle, les récidives superficielles de la dystrophie dans le greffon ne sont pas rares (délai moyen de 182mois) [16, 075]. Notre cas clinique n’a pas présenté de récidive dans les 15mois pour le premier œil et six mois pour le deuxième œil. L’étude d’Akova et al. montre 20 % de récidives centrales ou périphériques sur greffes à 182mois, avec un mécanisme probable de sécrétions à partir du stroma périphérique du receveur. L’examen anatomopathologique de la cornée permet de confirmer de façon formelle le diagnostic clinique et ainsi d’engager des recherches génétiques bien ciblées.

Conclusion

La dystrophie est un diagnostic essentiellement clinique qui est confirmé par l’examen anatomopathologique. Les progrès récents de la génétique moléculaire en ophtalmologie peuvent aussi apporter des éléments dans cette pathologie de la cornée. Ces pathologies sont potentiellement cécitantes, mais les traitements actuels (photokératectomies thérapeutiques pour les prises en charge des dystrophies de Grœnouw I, kératoplasties pour les Grœnouw II) sont souvent efficaces. L’analyse anatomopathologique met en évidence des lésions caractéristiques et cependant malgré une kératoplastie, il existe fréquemment des récidives sur greffon, dont le mécanisme semble méconnu éventuellement par une persistance du dysfonctionnement du catabolisme des kératanes sulfates. Le diagnostic affirmé par l’examen anatomopathologique permet d’engager la recherche de mutations du gène CHT6 . Le clonage des gènes entrepris depuis quelques années pourrait permettre d’envisager à l’avenir le développement à titre diagnostique de tests génétiques de « criblage », d’aider ainsi au conseil génétique en attendant la mise au point d’une thérapie génique.

Enfin, l’intérêt fondamental de ces travaux est évident, dès lors qu’ils permettent d’étendre nos connaissances concernant la pathogénie de ces pathologies rares que sont les dystrophies de cornées.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt en relation avec cet article.

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