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Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 35, n° 10
pages 809-815 (décembre 2012)
Doi : 10.1016/j.jfo.2012.06.012
Received : 25 January 2012 ;  accepted : 1 June 2012
Phototoxicité oculaire et altitude chez des guides de haute montagne
Ocular phototoxicity and altitude among mountain guides
 

H. El Chehab a, b, , J.-P. Blein c, J.-P. Herry d, N. Chave a, G. Ract-Madoux a, E. Agard a, G. Guarracino a, B. Swalduz a, G. Mourgues a, C. Dot a
a Hôpital d’instruction des armées Desgenettes, 108, boulevard Pinel, 69003 Lyon, France 
b Clinique d’ophtalmologie, HIA Val-de-Grace, 74, boulevard Port-Royal, 75005 Paris, France 
c Cabinet d’ophtalmologie, 260, rue Joseph-Vallot, 74400 Chamonix-Mont-Blanc, France 
d École national de ski et d’alpinisme, 35, route du Bouchet, 74400 Chamonix-Mont-Blanc, France 

Auteur correspondant.
Résumé
But

Cette étude vise à évaluer la phototoxicité oculaire chez les guides de haute montagne (GHM) qui ont une surexposition aux ultraviolets liée à l’altitude à laquelle ils évoluent ainsi qu’à la réverbération de la lumière sur la neige.

Patients et méthode

Quatre-vingt-seize guides et 90 témoins vivants en plaine, âgés de plus de 50ans, ont bénéficié d’un examen complet. Ils ont répondu à un questionnaire évaluant leur exposition solaire et leur protection oculaire. Nous avons comparé les deux groupes et réalisé une analyse de régression logistique dans le groupe des guides afin d’isoler des facteurs de risque ou de protection.

Résultats

Les GHM développent plus de pathologies de surface. Ils présentent plus de cataractes corticales (p <0,01) et de chirurgie de cataracte (p =0,01). Seulement 61,5 % des GHM contre 81,1 % des témoins ont un fond d’œil normal (p <0,01). Ils présentent plus de drusen (27,7 % vs 15,6 %, p <0,01). Chez les GHM, l’exposition à une altitude supérieure à 3000m est un facteur de risque de cataracte corticale antérieure (OR=1,16, p <0,01). Le port de masque de ski (OR=0,50, p =0,04), de verres photochromiques (OR=0,53, p =0,03) diminuent ce risque. L’exposition à la neige augmente le risque de maculopathie (OR=1,9, p <0,01). Le port de chapeau est un facteur protecteur pour la cataracte (OR=0,46, p =0,04) et la maculopathie (OR=0,40, p =0,02).

Conclusions

Les guides développent plus de pathologies de surface, d’opacités corticales antérieures et de drusen. Ces résultats soulignent le rôle délétère potentiel des ultraviolets et l’importance de la réverbération de la lumière sur la neige. La protection oculaire optimisée associe des verres solaires et un chapeau avec visière.

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Summary
Purpose

This study aimed to evaluate ocular phototoxicity in mountaineer guides who experience overexposure to ultraviolet related to the altitude at which they work, as well as light reflection on snow.

Materials and methods

Ninety-six guides and 90 controls living in plains, over 50 years old, underwent complete examinations. They responded to a questionnaire assessing altitude exposure and protective eyewear. We compared the two groups and performed a logistic regression within the guide group so as to identify risk and protective factors.

Results

Guides develop more ocular surface diseases. They exhibit more anterior cortical cataract (P <0.01) and cataract surgery (P =0.01). Only 61.5% of guides had a normal ocular fundus versus 81.1% in control group (P <0.01). They exhibit more drusen (27.2% vs. 15.6%, P <0.01). Among the guide group, exposure at an altitude above 3000m is risk factor for anterior cortical cataract (OR=1.16, P <0.01). Wearing ski masks (OR=0.50, P =0.04) or photochromic lenses (OR=0.53, P =0.03) reduces this risk. Exposure to snow increases the risk of maculopathy (OR=1.9, P <0.01). Wearing a hat reduces this risk (OR=0.40, P =0.02) and the risk of cataract formation (OR=0.46, P =0.04).

Conclusions

Guides develop more ocular surface diseases, anterior cortical lens opacities and drusen. These results underscore the potential deleterious role of ultraviolet radiation and the importance of light reflection on snow. The best ocular protection includes sunglasses and a hat with a visor or brim.

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Mots clés : Phototoxicité oculaire, Ultraviolets, Dégénérescence maculaire liée à l’âge, Protection oculaire

Keywords : Ocular phototoxicty, Ultraviolet, Age related macular degeneration, Ocular protection


Introduction

Les rayonnements du soleil sont suspectés comme potentiellement délétères depuis l’antiquité. Socrate pensait déjà qu’il y avait un risque de « s’abîmer les yeux » en regardant une éclipse solaire directement sans protection ou indirectement dans le reflet de l’eau, soulignant ainsi l’importance des réflexions [1].

L’œil est constamment exposé aux rayonnements naturels et artificiels. Il est établi qu’une exposition importante en intensité ou en durée aux ultraviolets (UVs) est responsable de pathologies oculaires potentiellement cécitantes. L’implication du spectre visible dans les pathologies oculaires, notamment rétiniennes, est encore sujet à controverse [2].

L’exposition aux UVs est augmentée dans certaines conditions (altitude, réflexion sur l’eau, sur la neige…). Les guides de haute montagne (GHM), par leur profession, sont particulièrement exposés aux rayonnements UVs. Leurs « courses » en haute altitude et très haute altitude associées à la réflexion des UVs sur la neige entraînent une augmentation considérable de cette exposition. Ils représentent ainsi une population rare caucasienne pour évaluer la phototoxicité oculaire.

Patients et méthode

Quatre-vingt-seize GHM, âgés de plus de 50ans, professionnels et actifs, de la vallée de Chamonix-Mont-Blanc ont été recrutés par leur médecin traitant sur volontariat. En France, 1495 GHM sont référencés par le Syndicat national des guides de montagnes et seulement 513 guides sont âgés de plus de 50ans.

Quatre-vingt-dix patients témoins de plus de 50ans, ayant consulté dans notre service pour un contrôle d’acuité visuelle entre janvier 2011 et mars 2011, ont été inclus. Les critères d’inclusion de ces témoins visaient une exposition solaire minimale : patients vivant en plaine dans la région lyonnaise et ayant des activités à forte exposition seulement à titre de loisir (ski, navigation en mer, pêche, randonnées en été). Dans le groupe des GHM, il n’y avait que deux femmes (2,08 %), nous avons donc pris en compte ce critère pour la composition du groupe témoin (quatre femmes, 4,45 %). Les GHM ont rempli, grâce à leur carnet de course, un questionnaire détaillé afin d’évaluer leur exposition solaire et leur degré de protection solaire oculaire.

Dans le groupe des GHM les critères pris en compte étaient :

le nombre de jours total de course/an ;
le nombre de jours en très de haute montagne : au-delà de 5000m ;
le pourcentage d’activité en moyenne montagne : entre 1000 et 3000m ;
le pourcentage d’activité en haute montagne : au-delà de 3000m ;
le pourcentage d’activité en condition enneigée ;
le type de protection oculaire portée : lunettes de soleil « standards », lunettes solaires de type glacier, verres photochromiques, lunettes de soleil avec visière ;
le temps de port de la protection lors des différentes activités (ski, neige, randonnée été, escalade).

Ce carnet répertorie toutes les courses réalisées par les GHM depuis l’obtention de leur diplôme ainsi que les conditions d’exercice de celles-ci. Ils notent également leur port ou non de verre protecteur de type glacier.

Les deux groupes ont bénéficié d’un examen ophtalmologique complet avec une dilatation pupillaire. Au niveau palpébral, les pathologies suivantes ont été retenues : dermatochalasis, blépharite chronique, anomalie des points lacrymaux (PL). Les critères pris en compte pour la surface oculaire étaient l’existence d’un ptérygion, d’une pinguécula, d’un gérontoxon ou d’une instabilité du film lacrymal (moyenne de trois mesures du Break Up Time [BUT] et présence d’une kératite ponctuée superficielle [KPS], celle-ci était cotée 1 si présente et 0 si absente). L’examen du cristallin a permis de classer les cataractes selon les critères de la classification internationale LOCS III [3], nous avons ainsi recherché des cataractes corticales antérieures, nucléaires et sous-capsulaires postérieures. L’examen soigneux au fort grossissement après dilatation totale a permis de mettre en évidence des micro-opacités cristalliniennes (MOC) (Figure 1). Ce sont des opacités blanches à grises arrondies de petit diamètre.



Figure 1


Figure 1. 

Micro-opacités cristalliniennes corticales antérieures à la lampe à fente (A) et en Pentacam® (B).

Zoom

L’analyse du cristallin a été complétée par une mesure objective de la densité cristallinienne par le Pentacam-Oculyzer® (ALCON). Nous avons recherché la densité cristallinienne maximale sur deux types d’acquisition : une coupe de haute définition dans le méridien 90° et une acquisition en 3D. L’examen du fond d’œil était réalisé à la lentille non contact, Volk 90D, associé à une rétinophotographie après dilatation centrée sur la macula (35° centraux). La qualification du statut maculaire, réalisée par une lecture masquée par deux lecteurs, a suivi la classification internationale en différenciant maculopathie liée à l’âge et dégénérescence maculaire liée à l’âge (MLA et DMLA) [4].

L’analyse statistique a été réalisée en utilisant le logiciel Statview version 5.0. Les comparaisons des deux groupes ont été réalisées avec le test-t de Student, dans un premier temps. Secondairement, nous avons réalisé des régressions logistiques dans le groupe des GHM afin d’isoler des facteurs de risque ou de protection. Cette dernière analyse a été réalisée en ajustant sur l’âge et le sexe. Cette étude clinique a préalablement été soumise puis acceptée par le Comité de protection des personnes de Grenoble avec un numéro d’enregistrement : EUDRACT (ID-RCB) 2010-A00647-32. Les patients ont tous signé un consentement éclairé.

Résultats

La moyenne d’âge des 96 GHM est de 59,80ans (de 50 à 83ans), celle des 90 patients du groupe témoin est de 59,12ans (de 50 à 83ans). La différence n’est pas statistiquement significative (p =0,39). L’âge moyen d’obtention du diplôme de GHM est de 26,62ans (19,38–33,82ans). Les GHM passent en moyenne 134,22jours par an en montagne pour des excursions. La majeure partie de leur activité (62,83 %) de leur activité est représentée par des courses en haute montagne, entre 3000 et 5000 mètres (84,33jours par an). Une autre partie (47jours par an, soit 35 % de l’activité) est dédiée à la moyenne montagne, entre 1000 et 3000 mètres (escalades, randonnées d’été…) et seulement 2,24 % de l’activité (2,91jours par an) est réalisée en très haute montagne, à une altitude supérieure à 5000 mètres.

Les GHM sensibilisés aux risques liés aux UVs possèdent tous des lunettes de protection solaire soit à type de verres solaires soit à type de verres photochromiques. Cependant, le port de cette protection est variable selon l’activité :

lors des courses sur glacier, les GHM portent dans 98,71 % des cas des protections solaires mais seulement 47,33 % adaptent une visière ou un chapeau en plus de leur protection oculaire.
lors des activités de moyenne montagne, les GHM se protègent de manière moins systématique. Seulement 44,87 % des GHM se protègent lors des activités d’escalade, 68,54 % lors des activités de randonnées pédestres en été. Les GHM déclarent porter une protection oculaire pendant le ski dans 96,81 % des cas mais seulement 36,75 % des GHM ont un masque de ski, les autres portent leur protection solaire habituelle.

Les prévalences des différentes pathologies sont représentées dans le Tableau 1. Les GHM présentent un dermatochalasis dans 28,12 % tandis que les témoins n’en présentent que dans 4,45 % (p <0,01). Les GHM ont statistiquement plus de signes de blépharites chroniques versus les témoins, p <0,01 (52,12 % vs 10,66 %). Des anomalies des PL sont retenues chez 33,34 % des GHM alors que seulement 4 % des témoins présentent ces anomalies (p <0,01). Concernant les pathologies de la surface oculaire et cornéenne, les GHM présentent un ptérygion dans 8,93 % (dont 3,10 % opérés), une pinguécula dans 58,37 % et un gérontoxon dans 27,64 %. Toutes ces atteintes sont statistiquement plus fréquentes que dans le groupe témoin (Tableau 1). Le BUT est statistiquement plus court chez les GHM : 4,55±0,31secondes versus 7±0,41secondes, (p <0,01). La différence concernant les KPS n’est pas significatif statistiquement (14,63 % de KPS pour les GHM versus 8,32 % pour les témoins, p =0,06).

Les GHM présentent plus d’opacités cristalliniennes 42,43 % vs 16,26 % pour les témoins (p <0,01). Selon la classification LOCS III, 30,81 % des yeux des GHM présentent une cataracte corticale, 3,67 % une cataracte nucléaire, 2,67 % une cataracte sous-capsulaire postérieure et 5,43 % des yeux (neuf yeux) ont déjà bénéficié d’une phacoémulsification. Les différences entre les deux groupes sont significatives pour les opacités cristalliniennes (p <0,01), pour les cataractes corticales (p <0,01) et pour la chirurgie (p =0,02), comme le souligne le Tableau 1. Les opacités corticales se situent essentiellement dans les secteurs nasaux. Les MOC sont présentes dans les deux groupes (Figure 1). Toutefois, elles sont statistiquement plus fréquentes chez les GHM (64,87 % des yeux versus 48,94 % des yeux témoins, p <0,01) mais aussi en plus grand nombre (aspect en ciel étoilé). Elles se localisent préférentiellement dans le cortex antérieur du cristallin, plutôt dans les secteurs nasaux. L’analyse de la densité cristallinienne par Pentacam® révèle que la densité maximale moyenne du cristallin chez les GHM est statistiquement plus élevée que celle du groupe témoin (22,57±1,19 % versus 20,27±1,36 %), p =0,01. Le type d’opacité rencontré chez les GHM est préférentiellement corticale antérieure, corroborant l’analyse clinique.

Chez les GHM, 33,32 % des yeux présentent des anomalies de l’aire maculaire (au sens large) contre seulement 18,93 % des yeux témoins (p <0,01). Nous avons observé des dépôts de type drusen dans 28,72 % des yeux des GHM (15,60 % chez les témoins, p <0,01) et seulement 1 % d’altération de l’EP (3,36 % chez les témoins, p =0,12). L’essentiel des drusen étaient de type miliaire (51 yeux soit 26,56 %). Il n’y avait qu’un seul cas de DMLA exsudative cicatricielle chez un guide. Il présentait de façon bilatérale des drusen et des altérations de l’épithélium pigmenté. Les autres étiologies de néovaisseaux (myopie forte, inflammation, stries angioïdes…) avaient été éliminé lors du diagnostic et la prise en charge. Par ailleurs, cinq membranes épi rétiniennes maculaires (2,64 %) et un nævus de pôle postérieur (0,47 %) ont été retrouvés chez les GHM.

L’analyse des facteurs de risque isolés dans le groupe GHM est représentée dans le Tableau 2. Pour les blépharites chroniques, le facteur de risque identifié est l’activité en conditions enneigées (OR pour 10 % en plus d’activité en conditions enneigées=1,10, p =0,03). Le facteur de protection est le port de masque de ski (OR=0,44, p =0,01). La protection oculaire dans les activités de moyenne montagne (randonnées, escalades – OR=0,35, p =0,02) et le port de masque de ski (OR=0,46, p =0,04) apparaissent limiter la survenue du gérontoxon. Le port d’une visière diminuerait les anomalies des PL (OR=0,47, p =0,05).

Les atteintes du cristallin sont favorisées par une activité de haute montagne. Lorsqu’un GHM augmente de 10 % son activité en haute montagne, son risque de développer une cataracte corticale est multiplié par 1,05 (p =0,01). L’exposition à l’enneigement augmente également ce risque (OR pour une augmentation de 10 % de l’activité en milieu enneigé=1,10, p <0,01). Ces opacités seraient diminuées par une protection solaire par visière ou casquette et par le port de masque de ski, plus couvrant que les simples lunettes solaires. Le port de verres photochromiques diminue de moitié le risque de développer une cataracte corticale par rapport aux guides portant des verres correcteurs blancs ou n’ayant pas de verres correcteurs (OR=0,47, p =0,02).

Pour les drusen, lorsqu’un guide augmente de 10 % son activité en haute montagne, son risque d’avoir des drusen est multiplié de 1,16 (p <0,01). L’exposition aux environnements enneigés est l’autre facteur de risque isolé. Lorsqu’un guide passe 10 % de temps en plus dans ces conditions enneigées, son risque de développer une pathologie rétinienne est multiplié de 1,21 (p <0,01). Le port de visière ou de casquette en plus des protections solaires oculaires permet de diminuer le risque de maculopathie par 2,5 (OR=0,40, p =0,02). Seulement 14,13 % des GHM fumaient régulièrement et ce facteur a été pris en compte lors de l’analyse statistique sur les atteintes maculaires.

Discussion

De nombreuses études de la littérature ont analysé le lien entre l’exposition aux UVs et la survenue d’une cataracte. Le lien avec une maculopathie a été suspecté surtout depuis que la lumière bleue est considérée comme potentiellement délétère [2]. Les études suivantes sont importantes de par leur effectif :

étude pathologies oculaires liées à l’âge (POLA) [5, 6] : réalisée sur 2584 patients âgés de plus de 60ans résidants de la région de Sète, dans le sud de la France ;
Beaver Dam Eye Study [7] : réalisée à « Beaver Dam », Wiscosin, États-Unis d’Amérique sur 3684 personnes, âgés de 43 à 86ans (moyenne : 58,71ans), dont 2764 ont bénéficié d’une évaluation à 10ans ;
deux études australiennes :
Taylor et al. réalisée sur 838 pêcheurs, âgés de plus de 30ans (moyenne : 53ans, 30 à 94ans), de la région de « Chesapeak Bay » [8],
McCarty et al. réalisée sur Melbourne, sur 4744 patients âgés de plus de 40ans (moyenne : 60,12ans, 40 à 86ans) [9].

Ces études ont toutes été réalisées dans des régions ensoleillées afin de rechercher une surexposition naturelle. Aucune d’entre elles, à notre connaissance, ne s’est intéressée à l’altitude où l’exposition aux UVs est largement majorée. Si les latitudes des deux villes choisies pour notre étude sont très proches (45° 55′ 23′′ Nord pour Chamonix-Mont-Blanc et 45° 45′ 35′′ Nord pour Lyon) et l’ensoleillement comparable (2100 à 2200heures par an), l’exposition aux UVs varie avec l’altitude (+7,80 % d’exposition aux UVs en moyenne entre les deux villes, +10 % d’UVs par tranche de 1000m d’altitude franchie en courses) et la neige (+80 % d’exposition aux UVs par réflexion sur la neige). La surexposition aux UVs des GHM combine ainsi l’altitude et la réverbération de la lumière sur la neige, dans une activité professionnelle. En effet, les GHM passent un tiers de l’année (134,22 soit 36,77 %) à réaliser des courses dont la majorité en haute et très haute montagne. Leur sensibilisation ancienne au risque « UVs » explique la très bonne protection oculaire en situation d’exposition majeure (condition enneigée, courses sur glacier, ski et course en très haute montagne). Cependant, le questionnaire souligne que cette protection diminue considérablement pendant les activités de moyenne montagne malgré une surexposition aux UVs persistante (mais moins ressentie).

Les GHM développent plus de blépharites chroniques et les modifications des PL et de dermatochalasis. Ces pathologies ne sont pas décrites dans la littérature comme étant liées à une exposition aux UVs. Il est vraisemblable que cette augmentation soit multifactorielle, combinant l’action des UVs et les conditions climatiques (froid et vent) dans lesquelles évoluent les GHM. Cette hypothèse est étayée par l’effet protecteur du port de masque de ski, véritable obstacle aux agressions climatiques. Celles-ci peuvent aussi expliquer le vieillissement cutané et le relâchement des tissus secondaire caractérisant le blépharrochalasis [10]. Les GHM développent aussi plus de ptérygion et pinguécula. L’implication des UVs dans ces pathologies est déjà connue et documentée [11, 12].

La prévalence des cataractes corticales est plus élevée chez les GHM. Ces opacités sont essentiellement retrouvées dans les secteurs nasaux ce qui corrobore la théorie de focalisation des rayons lumineux de Coroneo et al. [11]. L’exposition aux milieux enneigés et l’activité en haute montagne augmentent le risque de cataracte corticale. L’augmentation des cataractes corticales a déjà été décrite par d’autres auteurs en plaine :

McCarty et al. ont retrouvé un OR à 1,55, p <0,05 chez les patients ayant une exposition aux UV-B importante [13] ;
l’étude sur les pêcheurs de « Chesapeak Bay » retrouve aussi une augmentation du risque de développer des opacités corticales avec une augmentation de l’exposition aux UV-B (OR=1,60, p =0,04) [14] ;
l’étude POLA se distingue par un OR plus important à 2,48 pour les cataractes corticales (p <0,01) chez les patients ayant l’exposition solaire la plus importante [15]. Cette différence avec notre étude pourrait s’expliquer par une protection solaire plus importante chez les GHM, professionnels sensibilisés aux risques liés aux UVs.

L’augmentation de la prévalence de la chirurgie de cataracte chez les GHM, est en accord avec les résultats de Delcourt et al. qui trouvent aussi plus de chirurgie chez les personnes ayant l’exposition solaire la plus importante (OR=2,85, p <0,01) [15].

Les MOC, plus importante chez les GHM, n’ont pas été décrites, à notre connaissance, dans la littérature. Elles se rapprochent des opacités en « tempête de neige » décrites chez les diabétiques. Elles sont retrouvées après dilatation pupillaire au fort grossissement. Elles se localisent plutôt dans le secteur nasal et ne grèvent pas l’acuité visuelle des patients. Elles pourraient être un « indice d’exposition » aux UVs et correspondre à des lésions précoces du vieillissement du cortex cristallinien [11]. Le port de verres correcteurs photochromiques est un facteur protecteur diminuant l’incidence de la cataracte corticale (OR=0,47, p =0,02) chez GHM. Cette donnée, rapportée pour la première fois à notre connaissance, souligne l’importance de bloquer les rayonnements UVs et une partie du spectre visible, de la manière la plus continue possible.

La prévalence des drusen est statistiquement plus importante (p <0,01) dans le groupe GHM. Il s’agit essentiellement de drusen miliaires (<65μm). Un seul cas de DMLA est retrouvé dans le groupe des GHM, ce qui est insuffisant pour mettre en évidence une différence statistiquement significative. Les facteurs de risque isolés pour les drusen sont une activité en haute montagne ou en conditions enneigées. L’étude POLA n’a pas mis en évidence de lien entre une exposition aux UVs et le développement de pathologie maculaire. Delcourt et al. pensent que cette non-association serait liée à une surreprésentation des classes socioéconomique moyenne à aisée, probablement en meilleure santé et portant une protection oculaire de manière plus systématique [5]. La différence avec nos résultats pourrait aussi souligner l’importance de la réverbération de la lumière sur la neige.

La « Beaver Dam Eye Study » retrouve un lien entre une exposition solaire importante (plus de cinq heures par jour) et précoce dans la vie des patients (entre 14 et 30ans) et le risque de MLA (OR=2,20, p =0,04) [7]. La transparence du cristallin serait alors en cause, transmettant davantage de rayonnement vers la macula [16]. Nous n’avons pas analysé particulièrement ce dernier point ; mais les GHM sont exposés pour la plupart depuis leur adolescence et leur âge moyen du diplôme à 26,5ans sont des facteurs d’exposition précoces.

Au contraire, l’étude réalisée à « Chesapeak Bay » sur des pêcheurs professionnels retrouve un lien entre exposition solaire et maculopathie uniquement pendant les 20 dernières années d’exposition des patients c’est-à-dire leurs années professionnelles mais aussi les plus exposées. Taylor et al. ont mis en évidence dans ce cas une augmentation du risque de DMLA avancée (OR=1,36, p =0,05) [8]. Ce résultat souligne l’importance de la réverbération que l’on va aussi retrouver avec la neige.

La « Beaver Dam Eye Study », comme notre étude, trouve un lien essentiellement avec la MLA et pas de lien avec la DMLA. Les populations étudiées dans nos deux études sont relativement jeunes et comparables (moyenne environ à 59ans). Selon une méta-analyse de Friedman et al., la prévalence de la DMLA est de 0,41 % pour les hommes entre 55 et 59,9ans [17]. Ainsi l’effectif de nos 2 études est statistiquement insuffisant pour révéler une association entre UVs et DMLA.

Dans notre étude, le port d’une visière est un facteur protecteur pour la MLA (OR=0,40, p =0,02). Ce résultat avait été déjà retrouvé en 2004 par la Beaver Dam Eye Study lorsque la protection était portée régulièrement pendant la période d’âge critique de l’adulte jeune (OR=0,55, p =0,02) [7]. Les réflexions des UVs proviennent des surfaces enneigées mais aussi rocheuses. Elles sont multidirectionnelles, le secteur orbitaire supérieur et temporal sont naturellement exposés (atteignant le secteur nasal de l’œil préférentiellement). Cette particularité explique la nécessité d’ajouter en plus du port d’une visière, des protections latérales sur les lunettes solaires.

L’effectif restreint de notre étude (96 GHM) et l’âge relativement jeune des guides (59,80ans) n’ont pas permis de retrouver suffisamment de cas de DMLA (un seul cas soit 0,52 %) pour isoler des facteurs de risque ou protecteurs. Cependant, il est actuellement impossible de réunir assez de guides de cette tranche d’âge en France. La participation à cette étude était basée sur le volontariat ce qui entraîne les biais habituelles de ce type d’étude. L’âge de début de recrutement des données, correspondant à l’âge d’obtention du diplôme (26,61ans en moyenne), il est relativement tardif. Aucune donnée n’a été initialement recueillie sur les activités et la protection oculaire durant l’adolescence. Enfin, une mesure objective quantitative de l’exposition aux différentes radiations ambiantes, tel un dosimètre, manque comme dans les autres études. Toutefois, la précision des données des carnets de courses apporte une estimation quantitative et qualitative de l’exposition malgré un recueil des données rétrospectif.

Conclusion

Les GHM naturellement surexposés aux UVs par les conditions dans lesquelles ils évoluent, développent plus de pathologies palpébrales et de surface, plus de cataractes corticales et présentent davantage de dépôt maculaires drusenoïdes. Ces deux derniers signes cliniques appartiennent au vieillissement prématuré oculaire. Les rayonnements réverbérés arrivent de toutes parts sur l’œil. Cette particularité permet d’expliquer l’efficacité incomplète d’une protection solaire oculaire simple, et portée de manière discontinue. L’ajout d’une visière mais aussi l’optimisation des verres est nécessaire pour assurer la meilleure protection recherchée.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt en relation avec cet article.


 Communication orale présentée lors du 117e congrès de la Société française d’ophtalmologie en mai 2011 et a reçu le prix Chauvin de la meilleure communication affichée 2011.

Références

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