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Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 35, n° 10
pages 818.e1-818.e4 (décembre 2012)
Doi : 10.1016/j.jfo.2012.01.009
Received : 16 August 2011 ;  accepted : 27 January 2012
Cas cliniques électroniques

Cysticercose oculaire mimant une paralysie douloureuse du III
Orbital cysticercosis mimicking a painful third nerve palsy
 

M. El Hamdaoui, V. Touitou , P. LeHoang
Service d’ophtalmologie, hôpital Pitié Salpêtrière, 47-83 boulevard de l’Hôpital, 75013 Paris, France 

Auteur correspondant.
Résumé

Nous rapportons un cas atypique de cysticercose touchant le complexe musculaire releveur de la paupière supérieure et droit supérieur gauche, mimant une paralysie douloureuse partielle du nerf moteur oculaire commun devant un tableau de diplopie douloureuse avec limitation de l’élévation, de l’abaissement et de l’adduction de l’œil gauche, associé à un ptôsis de la paupière supérieure gauche. L’imagerie par résonance magnétique cérébrale avec temps artériels réalisée en urgence, a mis en évidence deux kystes au sein du complexe du muscle droit supérieur et du muscle releveur de la paupière supérieure gauche, ainsi que neuf kystes parenchymateux cérébraux. Le diagnostic de cysticercose a été confirmé par Elisa ainsi que par Immunoblot. La diplopie et l’inflammation ont été résolutives après traitement par albendazole et corticothérapie systémique. La résection chirurgicale des kystes n’a pas été nécessaire.

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Summary

We report an atypical case of cysticercosis of the left levator-superior rectus complex, mimicking a painful partial third nerve palsy. The patient presented with painful diplopia, with limitation of elevation, depression and adduction of the left eye, associated with a ptosis of the upper left eyelid. Magnetic resonance imaging revealed two cysts, located within the left levator-superior rectus complex, and nine parenchymal cysts located in both hemispheres of the brain. Antibody titers directed against Cysticercus cellulosae were elevated as confirmed by Elisa and Immunoblot. Diplopia and local inflammation resolved after albendazole and systemic steroid treatment. Surgical resection of the cysts was unnecessary.

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Mots clés : Cysticercose, Diplopie, Kyste orbitaire

Keywords : Cysticercosis, Diplopia, Orbital cyst


Introduction

La cysticercose, due à la forme larvaire du Taenia solium appelé Cysticercus cellulosae , est l’infection parasitaire la plus fréquente du système nerveux central [1]. La maladie est endémique dans les régions de faible niveau sanitaire [1]. En général, l’infection humaine survient en mangeant des légumes mal cuits, ou en buvant de l’eau contaminée par les œufs du parasite, mais il s’agit parfois aussi d’une auto-infection [2]. Les localisations les plus fréquentes de la maladie sont le système nerveux central, les muscles striés et l’orbite [2, 3]. Les muscles oculomoteurs en particulier peuvent être affectés [4]. Nous rapportons un cas d’atteinte d’un muscle oculomoteur mimant une paralysie nerveuse.

Cas clinique

Un patient de 35ans, d’origine caucasienne, sans antécédents, est adressé pour une diplopie, un ptôsis et une douleur périorbitaire gauche évoluant depuis un mois. Le patient décrit une diplopie d’apparition rapide, binoculaire et oblique, majorée dans le regard vers le bas et le haut, associée à un ptôsis de la paupière supérieure gauche et une douleur périorbitaire gauche. Quelques jours avant sa consultation, une inflammation de la paupière supérieure gauche avait été notée mais avait disparue après traitement corticoïde et antibiotique topiques. À l’examen, on note un ptôsis de la paupière supérieure gauche sans signes locaux inflammatoires, une limitation de l’élévation et de l’abaissement de l’œil gauche. Il n’y avait pas d’anisocorie et les pupilles étaient normalement réactives à la lumière. L’acuité visuelle de loin était de 10/10 des deux yeux. L’examen à la lampe à fente et le fond d’œil étaient normaux. Une paralysie partielle douloureuse du nerf moteur oculaire commun a été évoquée (Figure 1) et une IRM avec angio-IRM ont été réalisés en urgence. Neufs lésions kystiques cérébrales ont été mises en évidences, faisant évoquer le diagnostic de cysticercose cérébrale. Deux kystes ont été visualisés au sein du complexe musculaire droit supérieur et releveur de la paupière supérieure gauche (Figure 2, Figure 3). Un scanner cérébral et orbitaire a également été réalisé permettant de mettre en évidence des calcifications au sein des kystes. En réinterrogeant le patient concernant des possibles voyages en zone d’endémie, il signale un voyage à Madagascar et un voyage au Mexique respectivement 15 ans et cinq ans auparavant. Le diagnostic de cysticercose a été confirmé par Elisa (valeur patient : 60 pour un seuil de positivité à 35 unités), ainsi que par Immunoblot, mettant en évidence six bandes spécifiques de la cysticercose. La diplopie a été totalement résolutive après traitement antiparasitaire par albendazole (600mg, deux fois par jour) pendant six semaines précédé pendant 48heures d’une corticothérapie orale. Un scanner cérébral réalisé à quatre jours de l’instauration du traitement, en raison de la survenue de céphalées, montre une diminution de taille des kystes qui sont calcifiées et un œdème cérébral temporo-polaire droit. Le scanner cérébral de contrôle réalisé à 15jours de l’instauration du traitement met en évidence une nette régression de l’œdème cérébral, ainsi qu’une diminution de taille des lésions kystiques et calcifiées. Au terme du suivi du patient, les lésions n’ont pas complètement disparues, mais ont nettement régressées, se sont calcifiées et sont devenues asymptomatiques avec disparition complète des céphalées, des signes inflammatoires et de la diplopie. L’exérèse chirurgicale des kystes du muscle droit supérieur n’a pas été nécessaire.



Figure 1


Figure 1. 

Test de Lancaster mettant en évidence une limitation de l’élévation, de l’abaissement et de l’adduction de l’œil gauche, mimant une paralysie du III gauche.

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Figure 2


Figure 2. 

IRM cérébrale (A, B) mettant en évidence deux kystes dans le complexe des muscles droit supérieur et releveur de la paupière supérieure gauche (A : flèche), ainsi que dans le lobe pariétal droit (A : flèche). L’IRM cérébrale met en évidence de nombreuses autres lésions kystiques (neuf au total) dont l’une au niveau du putamen droit (B : flèche) et l’autre dans la région sous-corticale du lobe pariétal gauche (B : flèche).

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Figure 3


Figure 3. 

Arbre récapitulatif des diagnostics différentiels devant des calcifications cérébrales associées à une lésion orbitaire.

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Discussion

La cysticercose est une maladie parasitaire qui affecte autant les hommes que les femmes et qui peut être diagnostiqué à tout âge [5]. C’est une infection endémique en Amérique Centrale et Amérique du Sud (Mexique, Guatemala, Équateur, Honduras, Bolivie, Pérou et Brésil), Afrique, Océan Indien (Madagascar) et en Asie. La cysticercose était considérée comme éradiquée en Europe au début du xxe siècle, à l’exception de quelques pays tels que l’Europe de l’Est et le Portugal. D’après la littérature, le système nerveux central est le site le plus fréquent de localisation des kystes et son implication est observée dans 60 à 90 % des cas [2]. Les localisations oculaires sont également fréquemment rapportées, l’atteinte oculaire pouvant être présente dans près de 80 % des cas, touchant alors le vitré ou l’espace sous-rétinien [6, 7, 8]. Ces localisations sont associées avec des complications inflammatoires sévères telles que des décollements de rétine, un glaucome, ou une cataracte. Les annexes oculaires sont rarement touchées [9]. L’atteinte conjonctivale est plus fréquente que l’atteinte des muscles oculomoteurs. Lorsque les kystes sont localisés au sein des muscles oculomoteurs, les muscles droits supérieurs et droits inférieur sont le plus souvent touchés [10], comme dans le cas de notre patient. Ces derniers sont respectivement vascularisés par les artères musculaires supérieures et inférieures. Aucune explication physiopathologique valide n’a été retrouvée dans la littérature pour expliquer ces localisations préférentielles des kystes. Le test de Lancaster réalisé chez notre patient a mis en évidence, outre la limitation de l’élévation et de l’abaissement liée à la présence de kystes dans le complexe du releveur de la paupière supérieure et du droit supérieur, une limitation de l’adduction dont le mécanisme n’est pas évident, peut être lié à l’inflammation orbitaire de voisinage.

Le diagnostic de cysticercose repose à la fois sur l’aspect kystique des lésions, en particulier en cas de séjour en zone d’endémie et sur la sérologie. La sensibilité est de 80 % pour la technique Elisa et de 82 % pour le western Blot [11]. Lorsque la sérologie est réalisée dans le liquide céphalorachidien, la sensibilité est augmentée pour les deux techniques. Les sérologies peuvent être négatives en cas de lésion unique ou de lésion ancienne calcifiée. La spécificité des tests est de 75 % pour l’Elisa et de 99,4 % pour le Western Blot [11]. Il peut exister des réactions croisées avec des faux positifs en cas d’infestation par d’autres cestodes.

La prise en charge thérapeutique n’est pas codifiée mais deux molécules anti-helimintiques sont généralement recommandées dans cette affection : le praziquentel et l’albendazole [12, 13]. L’albendazole semble avoir une meilleure efficacité que le praziquentel dans la cysticercose [14, 15]. Dans le cas de notre patient, l’albendazole a permis un contrôle satisfaisant de l’infection aussi bien au niveau cérébral qu’au niveau des muscles oculomoteurs. La durée du traitement par albendazole est généralement de 15jours à la dose de 15mg/kg par jour. Le praziquentel est prescrit pour la même durée à la dose de 50mg/kg par jour. Un traitement anti-inflammatoire est souvent associé afin de réduire le risque d’hypertension intracrânienne secondaire au traitement par albendazole ou praziquentel [15, 16]. Il est recommandé de débuter la corticothérapie trois jours avant le traitement cestocide. La prednisolone (1mg/kg par jour) est généralement prescrite pendant un total de cinq jours. Des traitements anticonvulsivants peuvent être prescrits pour empêcher ou traiter les crises convulsives pouvant être associées à l’atteinte du système nerveux central [17, 18]. Le risque de crise convulsive est plus grand durant la phase de dégénérescence des kystes. Sotelo et al. rapporte 52 cas d’épilepsie sur 753 patients atteints de neurocysticercose (7 %) [19]. Le traitement chirurgical est réservé, dans les localisations cérébrales, aux formes graves de neurocysticercose (hydrocéphalie aiguë, hypertension intracrânienne ou lésion compressive) et dans les localisations orbitaires aux cas de paralysies oculomotrices persistantes après traitement médical. Il consiste en l’exérèse des kystes, en évitant toute rupture de leur membrane. La rupture des kystes expose à un risque accru d’inflammation, ainsi qu’à un risque majeur de dissémination de la maladie, voir de choc anaphylactique. Dans notre cas, la régression des symptômes sous traitement médical a permis d’éviter l’exérèse chirurgicale des kystes des muscles oculomoteurs.

Les diagnostics différentiels d’une affection avec calcifications cérébrales multiples associée à des lésions orbitaires (Figure 3) incluent les métastases cérébrales, pulmonaires, rénales, du sein, du côlon, du pancréas, des ovaires ou des cancers osseux primitifs tels que les sarcomes ostéogéniques. Les autres diagnostics différentiels sont les infections bactériennes (tuberculose), les autres infections parasitaires telles que la toxoplasmose et l’hydatidose, les phacomatoses ou encore les calcifications vasculaires. Dans le cas de notre patient, la diplopie douloureuse pouvait mimer une paralysie d’un nerf oculomoteur. Dans ce cas, un bilan s’impose afin d’éliminer une urgence vasculaire, ou encore une affection inflammatoire orbitaire, un syndrome de Tolosa-Hunt, une maladie de Horton, ou une paralysie diabétique du III.

Conclusions

La cysticercose est la maladie parasitaire la plus fréquente du système nerveux central. Si elle reste endémique dans certaines régions du monde, quelques cas peuvent cependant être observés dans des régions où elle est considérée comme éradiquée, du fait de la grande mobilité des populations entre les zones géographiques. Elle doit être évoquée devant toute lésion kystique des muscles oculomoteurs et de l’orbite. Le traitement médical par albendazole et corticothérapie permet en général un bon contrôle de l’infection mais ne permet pas l’éradication complète du parasite. Dans de rares cas, la chirurgie peut être envisagée mais il est essentiel de conserver la membrane du kyste intacte afin d’éviter toute dissémination ou une éventuelle réaction anaphylactique.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt en relation avec cet article.


 Le texte de cet article est également publié en intégralité sur le site de formation médicale continue du Journal français d’ophtalmologie www.e-jfo.fr/, sous la rubrique « Cas clinique » (consultation gratuite pour les abonnés).

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