Article

PDF
Access to the PDF text
Service d'aide à la décision clinique
Advertising


Free Article !

Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 36, n° 1
pages 55-61 (janvier 2013)
Doi : 10.1016/j.jfo.2012.02.017
Received : 9 January 2012 ;  accepted : 20 February 2012
Intérêt d’une bascule d’asphéricité pour une plus grande multifocalité dans la chirurgie de la cataracte
Use of “mix-and-match” aspheric intraocular lenses in cataract surgery to enhance depth of field and stereoscopic performance
 

N. Tarfaoui a, , Y. Nochez a, b, T.H. Luong a, S. Majzoub a, P.-J. Pisella a, b
a Service d’ophtalmologie, CHU de Bretonneau, 2, boulevard Tonnellé, 37000 Tours, France 
b Faculté de médecine François-Rabelais, 10, boulevard Tonnellé, BP 3223, 37032 Tours cedex 1, France 

Auteur correspondant.
Résumé
Introduction

Un des challenges de la chirurgie de la cataracte reste de compenser la fonction accommodative perdue. Cette étude a pour but d’évaluer les capacités de lecture en fonction d’implants intraoculaires d’asphéricité différente.

Patients et méthodes

Cette série rétrospective a inclus 40 yeux (20 patients). Le groupe témoin (28 yeux) a reçu deux implants asphériques négatifs (Acrismart 36A®, Carl Zeiss Meditec) alors que le groupe à asphéricité optimisée (12 yeux) a bénéficié d’un implant 36A® sur l’œil dominant et d’un implant asphérique nul (Acrismart 46 LC®, Carl Zeiss Meditec). Les critères d’inclusion étaient une asphéricité cornéenne comprise entre 0,15 et 0,30μm, et une acuité visuelle postopératoire au moins égale à 10/10e aux deux yeux. L’examen comprenait une évaluation de l’acuité visuelle sans et avec correction de près, de loin et en vision intermédiaire, ainsi qu’une courbe de défocus mono- et binoculaire, l’évaluation de la vision stéréoscopique, une aberrométrie cornéenne et totale.

Résultats

L’équivalent sphérique résiduel et l’acuité visuelle de loin en postopératoire n’étaient pas différents entre les deux groupes (respectivement p =0,11 et p =0,82). Par ailleurs, les patients du groupe 36A®/46LC® présentaient une meilleure acuité visuelle de près et en vision intermédiaire (p <0,05), ainsi qu’une meilleure vision stéréoscopique (p =0,027).

Discussion

L’étude de la profondeur de champ chez des patients pseudophaques implantés avec une « bascule » d’asphéricité montre que la combinaison binoculaire de deux profils asphériques différents semble améliorer la vision de près, sans pénaliser la meilleure vision stéréoscopique.

The full text of this article is available in PDF format.
Summary
Introduction

One of the remaining challenges in cataract surgery is to compensate for lost accommodative function. The purpose of our study is to evaluate reading ability with a combination of two different aspheric intraocular lenses.

Patients and methods

This retrospective study included 40 eyes (20 patients). The control group (28 eyes, 14 patients) received two negative aspheric intraocular lenses (Acrismart 36A®, Carl Zeiss Meditec), while the aspheric-optimized group (12 eyes, six patients) received an AcriSmart 36A® in the dominant eye and a zero-aspheric intraocular lens (Acrismart 46 LC®, Carl Zeiss Meditec) in the fellow eye. Patients with corneal asphericity between 0.15 and 0.30μm and a bilateral monocular postoperative visual acuity of at least 20/20 were eligible for inclusion. Uncorrected and best corrected visual acuity was measured for near, intermediate and distance vision. Corneal and total higher-order aberrations, monocular and binocular defocus curve, and stereoscopic performance were assessed.

Results

Postoperative spherical equivalent and best corrected distance visual acuity were not significantly different between the two groups (P =0.11 and P =0.82 respectively). However, the aspheric-optimized group (36A®/46 LC®) exhibited better near and intermediate visual acuity (P <0.05), and better stereoscopic vision (P =0.027).

Discussion

The depth of field results in pseudophakes implanted with “mix-and-match” aspheric lenses demonstrates that the binocular combination of two different aspheric profiles seems to improve near vision without affecting stereoscopic vision.

The full text of this article is available in PDF format.

Mots clés : Implants asphérique, Profondeur de champ, Multifocalité, Chirurgie de la cataracte

Keywords : Aspheric intraocular lenses, Depth of field, Multifocality, Cataract surgery


Introduction

Depuis plusieurs années, le challenge de la chirurgie de la cataracte est la compensation de la presbytie par l’apport d’une multifocalité, permettant une plus grande indépendance aux lunettes en vision de près. La première option est l’utilisation du principe de monovision (bascule myopique de 1 à 1,5 dioptrie (D) sur l’œil dominé) afin d’améliorer la vision intermédiaire. Les principaux inconvénients rencontrés sont l’altération de la vision stéréoscopique, la perte de la sommation binoculaire, ainsi que la nécessité d’une neuro-adaptation [1, 2]. Puis les implants multifocaux diffractifs et/ou réfractifs ont démontré leur efficacité [3] pour l’obtention d’une bonne vision de près utile. Par ailleurs, les implants réfractifs ou diffractifs entraînent un phénomène de dispersion lumineuse à l’origine d’une moins bonne sensibilité aux contrastes en condition mésopique [4]. Enfin, le développement de la chirurgie réfractive et de l’aberrométrie a ouvert la voie à une meilleure compréhension et manipulation des aberrations de haut ordre (HOAs) afin d’augmenter la qualité de vision [5].

Les implants asphériques négatifs ont ainsi démontré leur supériorité sur les implants sphériques en améliorant la sensibilité aux contrastes en condition mésopique et scotopique tout en ne dégradant pas l’acuité visuelle de loin [6, 7, 8, 9]. Néanmoins, les études récentes démontrent le compromis nécessaire entre aberration sphérique (AS) totale minimisée, sensibilité aux contrastes optimisée et moindre profondeur de champ [10].

Or, la profondeur de champ est particulièrement importante chez les patients pseudophaques car c’est par elle que peut être restauré un confort en vision de près. En effet, on peut définir la profondeur de champ subjective comme l’espace dans lequel l’image de l’objet reste suffisamment nette pour être tolérée. La profondeur de champ au punctum remotum étant plus grande qu’au punctum proximum, il est indispensable chez le pseudophaque de sauvegarder la profondeur de champ en vision de près au moins en binoculaire fusse au détriment d’une plus grande fonction d’étalement du point (ou fonction de dispersion du point [PSF]). La profondeur de champ de l’œil humain est dépendante de facteurs externes (luminance, contraste de l’objet, fréquence spatiale) et de facteurs internes oculaires (diamètre pupillaire, acuité visuelle, âge, état accommodatif, et bien sûr aberrations optiques du système visuel : aberrations de bas ordre corrigées par la réfraction sphéro-cylindrique et aberrations de haut ordre telles que la coma, le trefoil, l’AS de quatrième et de sixième ordre).

Même si l’instauration d’une bascule myopique sur l’œil dominé permet l’augmentation de la profondeur de champ binoculaire, la tolérance interindividuelle à cette monovision est variable.

L’AS est responsable d’une défocalisation en avant des rayons passant par la périphérie de la surface optique. Cette seconde « focale » peut être perçue par l’œil du sujet : l’AS constitue donc un des moyens de générer de la multifocalité. En effet, l’analyse du front d’onde déformé par une AS pure démontre que le point central, une fois focalisé, n’est nullement myopisé, assurant une vision de loin parfaite alors que les anneaux périphériques peuvent être capables d’assurer une profondeur de champ suffisante pour une vision intermédiaire et une vision de près. Une bascule d’AS, sans bascule myopique, permet-elle une optimisation de la profondeur de champ binoculaire sans grever la vision stéréoscopique ? L’objectif de notre étude est donc d’analyser la capacité de lecture de près et la profondeur de champ binoculaire chez des patients pseudophaques dont l’AS a été optimisée par une « bascule » binoculaire.

Patients et méthodes
Patients

L’étude rétrospective comportait 40 yeux (20 patients) ayant bénéficié de façon bilatérale d’une chirurgie micro-incisionnelle (1,8mm) de la cataracte dans le service d’ophtalmologie du CHU de Tours.

Les critères d’inclusion comportaient une acuité visuelle postopératoire au moins égale à 10/10e P2 à chacun des deux yeux, une AS cornéenne strictement comprise entre 0,15 et 0,30μm, une réfraction sphérique postopératoire comprise entre +1 et –1 D, une différence d’équivalent sphérique entre les deux yeux inférieure à 1D, une réfraction cylindrique résiduelle inférieure à –1,5D, et l’absence de différence d’astigmatisme de plus d’1 D entre les deux yeux. Les critères d’exclusion étaient la présence d’antécédents de pathologies rétiniennes, glaucomateuse ou strabique ; ainsi que la survenue de complications peropératoire ou postopératoire.

Les patients étaient répartis en deux groupes : un groupe porteur d’implants asphériques négatifs aux deux yeux (n =14 patients, 28 yeux) (Acrismart 36A®, Carl Zeiss Meditec, États-Unis) (compensation d’asphéricité moyenne à 6mm de diamètre pupillaire de –0,20μm) et un second groupe « bascule », à asphéricité optimisée (n =six patients, 12 yeux) porteur d’un implant asphérique négatif sur l’œil dominant (Acrismart 36A®) et d’un implant asphérique nul (Acrismart 46 LC®, Carl Zeiss Meditec, États-Unis) sur l’œil dominé. La détermination de la dominance oculaire était obtenue par l’ajout d’un verre convexe de +0,50 D, l’œil le plus gêné étant alors l’œil dominant. La formule SRKT était utilisée pour calculer la puissance de l’implant emmetropisant.

Paramètres étudiés

L’examen postopératoire à six mois comprenait la mesure de la meilleure acuité visuelle sans et avec correction en vision de loin, en monoculaire et en binoculaire, la meilleure acuité visuelle sans et avec correction en vision de près à 40cm (échelle de Parinaud), en mono- et binoculaire, et enfin, l’étude de la vision stéréoscopique (test du TNO). Une courbe de défocalisation subjective était réalisée en vision de loin. À la correction obtenue par la réfraction subjective, des verres concaves étaient ajoutés devant l’œil par pas de –0,50 D jusqu’à –4D, en monoculaire, puis en binoculaire. Enfin une mesure des aberrations cornéennes (topographe Atlas®, Carl Zeiss Meditec), et totales (Wavescan®, Visx, AMO) rapportées à 6mm de diamètre pupillaire.

Analyse statistique

Tous les résultats ont été présentés en moyenne±déviation standard. Le calcul des moyennes d’acuité visuelle décimale a été effectué après conversion logarithmique, chaque terme aberrométrique du deuxième au quatrième ordre a été rapporté en micromètre et en tenant compte du signe des aberrations sans interprétation de l’axe des aberrations asymétriques. Étant donné les effectifs des deux groupes et la distribution des variables, les données quantitatives ont été analysées par le test non paramétrique de rang de Mann-Whitney, ou de Wilcoxon (Statview®5 SAS Institute Inc.). Les variables qualitatives (répartition en fréquences) ont été analysées par le test exact de Fisher. Une probabilité notée « p  » inférieure à 0,05 était retenue comme significative.

Résultats

Sur l’ensemble de la population (20 patients, 40 yeux), l’âge moyen est de 71,6±7,4ans (allant de 59 à 82ans). La puissance sphérique moyenne des implants est de 19,6 D±3,5D (allant de 10,5 à 26 D). La sphère résiduelle moyenne est de –0,29 D±0,41 D (allant de –1 à +0,5 D), et l’équivalent sphérique moyen résiduel de –0,77D±0,41D (allant de –1,625 à +0,375 D). Malgré l’existence d’une différence entre la moyenne de puissance des implants posés entre les deux groupes (p =0,039), la sphère résiduelle de chaque groupe n’est pas différente (p =0,043). L’équivalent sphérique résiduel postopératoire n’est pas différent entre les deux groupes (p =0,111). La réfraction subjective de chaque groupe (groupe 36A®/36A® et groupe 36A®/46LC®) est présenté dans le Tableau 1. L’acuité visuelle de loin sans correction n’est pas différente entre le groupe témoin et le groupe à asphéricité optimisée (respectivement 9,3/10e±2,620 et 9,2/10e±1,838 ; p =0,1654). La moyenne d’acuité visuelle monoculaire et binoculaire de loin avec correction n’est pas différent entre le groupe 36A®/36A® et le groupe 36A®/46LC® (respectivement en binoculaire de 13,5/10e±2,2 versus 13,8/10e±2,0 ; p =0,8165). L’acuité visuelle de près sans correction n’est pas différente (p =0,156) entre les deux groupes avec une acuité moyenne comprise entre P4 et P5 pour le groupe témoin 36A®/36A® (exactement : 4,45±2,11) et entre P3 et P4 pour le groupe à asphéricité optimisée (3,37±1,35).

Toutefois, lors de la courbe de défocalisation, il apparaît une différence significative à partir de l’ajout d’un verre concave de –2 D en vision binoculaire (respectivement une acuité visuelle de 5,1/10e±1,9 dans le groupe 36A®/36A® et de 7,1/10e±1,4 dans le groupe 36A®/46LC® ; p =0,048), et ce jusqu’à l’ajout de –4 D (acuité moyenne de 1,8/10e±0,7 dans le groupe 36A®/36A® et de 2,8/10e±0,4 dans le groupe 36A®/46LC® ; p =0,0074). La totalité des résultats d’acuité visuelle monoculaire et binoculaire des deux groupes, mesurées par les courbes de défocus, sont présentés sur la Figure 1, et dans le Tableau 2.



Figure 1


Figure 1. 

Courbe de défocus binoculaire. Les données sont exprimées en moyenne des acuités visuelles mesurées en dixièmes avec des barres d’erreur exprimant les déviations standards. La courbe rouge représente les données du groupe témoin noté 36A®/36A®. La courbe bleue représente les données pour le groupe à asphéricité optimisée noté 46LC®/36A®. Les étoiles indiquent les différences significatives selon un test de Mann-Whitney avec p <0,05.

Zoom

La vision stéréoscopique semble moins bonne dans le groupe témoin 36A®/36A® que dans le groupe 36A®/46LC® (p =0,027). Ainsi seulement trois patients sur 14 dans le groupe témoin ont un résultat supérieur ou égal à 120 secondes au TNO alors que quatre patients sur six dans le groupe à asphéricité optimisée ont une vision stéréoscopique conservée.

Étant donné que l’acuité visuelle corrigée est supérieure à 10/10e pour tous les patients, on peut considérer la profondeur de champ subjective comme étant égale à la puissance du verre concave ne permettant plus d’obtenir 5/10e [11, 12]. Ainsi en vision binoculaire, la profondeur de champ moyenne est de 2,43 D±0,44 dans le groupe témoin alors qu’elle est de 2,92 D±0,31 dans le groupe 36A®/46LC® (p =0,076).

La profondeur de champ monoculaire du groupe 36A®/36A® est plus faible (2,02 D±0,35) que celle du groupe à asphéricité optimisée (2,54 D±0,62 ; p =0,042). Bien sûre cette profondeur de champ subjective définie de manière empirique, n’est qu’un moyen d’estimer la capacité de lecture à différentes focales et ne peut pas être réduite à une notion abstraite de pseudoaccomodation. L’AS cornéenne moyenne de notre population (n =40 yeux) est de 0,198μm±0,364, elle n’est pas différente entre les deux groupes (respectivement 0,191±0,383μm dans les groupes 36A®/36A® et 0,213±0,332μm dans le groupe 36A®/46LC® ; p =0,1178).

L’AS totale moyenne de notre population (n =40 yeux) est de 0,075μm±0,153. Les moyennes d’AS totale entre les deux groupes ne sont pas différentes (respectivement 0,076±0,171μm pour le groupe 36A®/36A® et 0,074±0,105μm pour le groupe 36A®/46LC® ; p =0,545). Les six yeux implantés avec implant 46LC® présentent une AS totale moyenne de 0,123±0,088μm. Bien sûre une différence d’AS incluant les mesures binoculaires ne peut pas être mis en évidence entre les deux groupes, par le principe même de la bascule (présence de la moitié des yeux implantés en 36A® dans le groupe à asphéricité optimisée).

Discussion

Les implants asphériques négatifs tendent à minimiser l’AS totale finale postopératoire en compensant l’AS cornéenne, par une approximation mathématique, utile en pratique clinique, et lorsque l’ensemble des mesures sont effectuées à diamètre pupillaire identique [13]. Wang et al. en 2003 [14] ont démontré que la valeur de l’AS cornéenne présente une distribution gaussienne centrée sur une valeur de 0,27μm en moyenne. Néanmoins, 40 % de la population présente une valeur supérieure à 0,30μm et 15 % de la population inférieure à 0,20μm. On comprend l’utilité d’une customisation de l’asphéricité de l’implant en fonction de l’AS cornéenne [15]. Les critères d’inclusion dans notre étude comportait la sélection des patients avec une AS cornéenne strictement comprise entre 0,15 et 0,30μm de façon à homogénéiser l’AS finale totale (proche de 0 (0,067±0,069μm) pour les yeux implantés avec un implant 36A®, et de 0,123±0,088μm pour les yeux implantés avec un implant 46 LC®.

Applegate et al. ont démontré l’influence importante de l’AS (et des aberrations de haut ordre [HOAs] proche du centre de la pyramide de Zernike) sur l’acuité visuelle et la sensibilité aux contrastes [16]. Compenser ou réduire l’AS par l’utilisation d’implants asphériques a démontré sa supériorité clinique sur l’utilisation d’implants sphériques [17].

Bien que la littérature soit riche à ce propos, l’AS idéale à viser après customisation ne peut se résumer à une seule valeur. Il est difficile de conclure et trancher entre une valeur AS finale nulle [18], faiblement positive [19], voire négative [20] car la nécessité d’une correction des aberrations optiques afin d’optimiser la qualité de vision, est à adapter aux besoins et souhaits visuels du patient [21].

En outre, afin d’optimiser la qualité de vision, l’AS finale doit être pensée en fonction du profil des autres HOAs [22], car ces différentes aberrations se combinent entre elles. De plus, cette recherche de l’AS idéale nécessite d’étudier de nombreux paramètres différents (sensibilités aux contrastes, lecture en bas et haut contraste, vitesse de lecture, éblouissement…) car il n’existe pas une unique mesure de qualité de vision. Enfin, une AS proche de 0 procure une meilleure sensibilité aux contrastes objective (pic de PSF élevé et resserré et fonction de transfert de modulation [MTF] grande mais tolérance au flou moins grande) [23].

Cette étude évalue l’intérêt d’obtenir une AS proche de zéro sur l’œil dominant, privilégiant une qualité de vision objective bonne (MTF élevée) et de laisser AS faiblement positive sur l’œil dominé, dans l’hypothèse d’augmenter la profondeur de champ binoculaire. La profondeur de champ peut être définie comme étant la zone autour du point de focalisation dans laquelle la qualité de vision reste tolérable/acceptable. De nombreuses définitions existent : profondeur de champ dite subjective lorsque la qualité de l’image est coté en acuité visuelle subjective et donc en pouvoir de résolution [11, 12]. La profondeur de champ est dite objective lorsque la qualité de l’image est interprétée à l’aide de paramètres objectifs évaluant la qualité d’image (PSF, MTF).

Pour ce travail, nous avons choisi d’étudier la profondeur de champ binoculaire subjective car ce critère permet à la fois de rendre compte des capacités de compensation de perte de l’accommodation, mais aussi d’évaluer la pertinence de la bascule d’asphéricité sur les possibilités de sommation binoculaire et de d’inhibition de l’image floue sur l’œil dominé [24, 25].

En effet, la plupart des études raisonnent en qualité de vision monoculaire. Or le concept de sommation binoculaire [26] a démontré depuis longtemps une performance accrue du système optique en vision binoculaire, tant au niveau de l’acuité visuelle [27] que de la sensibilité aux contrastes subjectives et objectives [28], ou que de la profondeur de champ [29].

Notre étude démontre la possibilité d’améliorer la profondeur de champ binoculaire à l’aide d’une bascule d’asphéricité sans aucune défocalisation myopique monoculaire.

En effet, la possibilité d’optimiser la profondeur de champ binoculaire à l’aide d’une différence de netteté entre les deux images monoculaires (défocalisation monoculaire appelée principe de monovision) et de la dominance oculaire, a été régulièrement utilisée en contactologie, puis en chirurgie de la cataracte. Une rivalité binoculaire et donc la suppression d’une des deux images n’est engendrée qu’à partir d’une défocalisation supérieure à 1,25 D [30].

Legras et al. ont d’ailleurs prouvé qu’une anisométropie binoculaire supérieure à une dioptrie induit une diminution de la sensibilité aux contrastes binoculaire, ainsi qu’une courbe de profondeur de champ binoculaire devenant bimodale [29]. Dépasser une dioptrie d’anisométropie semble décroître les capacités visuelles en vision intermédiaire et causer un inconfort en vision de loin.

Dans notre population, la meilleure acuité visuelle binoculaire corrigée de loin n’était pas différente entre les deux groupes. Ce qui était également le cas sans correction (groupe 36A®/36A® 9,3/10e±2,6 et dans le groupe étudié 36A®/46LC® 9,2/10e±1,8 ; p =0,1654). L’utilisation d’une asphéricité optimisée ne semble donc pas pénaliser la vision de loin, puisque la sphère cible résiduelle était l’emmétropie lors du calcul biométrique de la puissance de l’implant.

En outre, la vision stéréoscopique semble conservée lors d’une « bascule » d’AS puisque la répartition en fréquence des patients ayants une vision stéréoscopique non altérée semblait être plus basse dans le groupe témoin que dans le groupe optimisé (p <0,05). Néanmoins, cette notion est à pondérer par l’absence de mesure stéréoscopique préopératoire, non réalisable du fait d’une acuité visuelle altérée par l’opacification cristallinienne. Un modèle incluant de l’AS, tout en compensant de manière dynamique les HOAs de l’œil, permettrait de tester l’influence de cette seule AS sur la vision stéréoscopique, en utilisant une optique adaptative binoculaire. Par ailleurs, il est intéressant de noter qu’une monovision utilisant une défocalisation myopique montre une diminution de la vision stéréoscopique [31, 32].

Le groupe témoin présente des performances visuelles en vision intermédiaire et en vision de près moins grandes que le groupe à asphéricité optimisée (tant en vision monoculaire qu’en vision binoculaire) : ainsi en vision binoculaire intermédiaire (–2 D sur la courbe de défocus), on note 2 D de moins en moyenne dans le groupe témoin (p <0,05), et en vision binoculaire de près (–4 D), l’acuité visuelle moyenne du groupe 36A®/36A® est inférieure de 1 D à celle du groupe à asphéricité optimisée (p <0,05). La profondeur de champ monoculaire du groupe témoin est donc logiquement inférieur à celle du groupe « bascule » (p =0,04).

Notre étude ne prend pas en compte l’impact des aberrations de haut ordre asymétriques telles que la coma ou le trefoil qui pour l’instant ne peuvent pas être modulées par un choix d’implant, et qui sont souvent générées par un décentrement d’implant asphérique entraînant alors une dégradation de la qualité de vision. Toutefois, certaines équipes ont démontré l’intérêt de combiner l’AS à la coma et/ou à l’AS secondaire [33], voire au trefoil [23] pour augmenter la profondeur de champ des patients. Khalifa et al. ont montré que lors du traitement de la presbytie chez des myopes modérés par LASIK, le fait de délibérément laisser la coma verticale non traitée augmentait la vision de près sans correction [34].

In fine, notre étude semble montrer l’intérêt d’utilisation de profils d’asphéricité différents customisés sur la dominance oculaire tant en termes d’amélioration de la vision intermédiaire et de près, qu’en termes de profondeur de champ subjective ; et cela sans constater d’altération de la vision stéréoscopique qui reste l’un des principaux écueils de la monovision.

Dans ce principe d’optimisation d’AS binoculaire, il semblerait intéressant de connaître la valeur seuil de différence entre les deux yeux pouvant être supportée afin d’obtenir le meilleur bénéfice sur la profondeur de champ et la vision de près, sans dégrader la vision stéréoscopique ou la qualité de vision objective.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt en relation avec cet article.

Références

Boerner C.F., Thracher B.H. Results of monovision correction in bilateral pseudophakia Am Intraocular Implants Soc J 1982 ; 49-50
Kirschen D., Hung C., Nakano T. Comparison of suppression, stereoacuity and interocular difference in visual acuity in monovision and Acuvue bifocal contact lenses Optom Vis Sci 1999 ;  76 : 832-837 [cross-ref]
Cochener B., Lafuma A., Khoshnood B., Courouve L., Berdeaux G. Comparison of outcomes with multifocal intraocular lenses: a meta-analysis Clin Ophthalmol 2011 ;  5 : 45-56
Leyland M., Zinicola E. Multifocal versus monofocal intraocular lenses in cataract surgery. a systematic review Ophtalmology 2003 ;  110 : 1789-1798 [cross-ref]
Saragoussi J.J. Chirurgie de la presbytie : principes et orientation des indications J Fr Ophtalmol 2007 ;  30 : 552-558 [inter-ref]
Peposee J.S., Qazi M.A., Davies J., Doane J.F., Loden J.C., Sivalingham V., and al. Visual performance of patients with bilateral vs combination Crystalens, Rezoom, and ReSTOR intraocular lens implants Am J Ophthalmol 2007 ;  144 : 347-357
Bellucci R. Multifocal intraocular lenses Curr Opin Ophthalmol 2005 ;  16 : 33-37 [cross-ref]
Denoyer A., Denoyer L., Halfon J., Majzoub S., Pisella P.J. Comparative study of aspheric intraocular lenses with negative spherical aberration or no aberration J Cataract Refract Surg 2009 ;  35 : 496-503 [cross-ref]
Nochez Y., Majzoub S., Pisella P.J. Effects of spherical aberration on objective optical quality after microincision cataract surgery J Fr Ophtalmol 2010 ;  33 : 16-22 [cross-ref]
Nochez Y., Favard A., Majzoub S., Pisella P.J. Measurement of corneal aberrations for customisation of intraocular lens asphericity: impact on quality of vision after micro-incision cataract surgery Br J Ophtalmol 2010 ;  94 : 440-444 [cross-ref]
Brydon K.W., Tokarewicz A.C., Nichols B.D. AMO array multifocal lens versus monofocal correction in cataract surgery J Cataract Refract Surg 2000 ;  26 : 96-100 [cross-ref]
Plakitsi A., Charman W.N. Comparison of the depth of focus with the naked eye and with three types of presbyopic contact lens correction J Br Contact Lens Assoc 1995 ;  18 : 119-125 [cross-ref]
Wang L., Koch D.D. Effect of decentration of wavefront-corrected intraocular lenses on the higher-order aberrations of the eye Arch Ophtalmol 2005 ;  123 : 1226-1230 [cross-ref]
Wang L., Koch D.D. Ocular higher-order aberrations in individuals screened for refractive surgery J Cataract Refract Surg 2003 ;  29 : 1896-1903 [cross-ref]
Wang L., Koch D.D. Custom optimization of intraocular lens asphericity J Cataract Refract Surg 2007 ;  33 : 1713-1720 [cross-ref]
Applegate R.A., Sarver E.J., Khemsara V. Are all aberrations equal? J Refract Surg 2002 ;  18 : 556-562
Montès-Micó R., Ferre-Blasco T., Cerviño A. Analysis of the possible benefits of intraocular lenses: review of the literature J Cataract Refract Surg 2009 ;  35 : 172-181
Bellucci R., Scialdone A., Buratto L., Morselli S., Chierego C., Criscuoli A., and al. Visual acuity and contrast sensitivity comparison between Tecnis and Acrysof SA60AT intraocular lenses: a multicenter randomized study J Cataract Refract Surg 2005 ;  31 : 712-717 [cross-ref]
Nochez Y., Majzoub S., Pisella P.J. Effect of residual ocular spherical aberration on objective and subjective quality of vision in pseudophakic eyes J Cataract Refract Surg 2011 ;  37 : 1076-1081 [cross-ref]
Holladay J. Spherical aberration: the next frontier Cataract Refract Surg Today 2006 ;  6 : 95-101
Charman W.N. Ablation design in relation to spatial frequency, depth-of-focus, and age J Refract Surg 2004 ;  20 : 542-549
Applegate R.A., Marsack J.D., Ramos R., Sarver E.J. Interaction between aberrations to improve or reduce visual performance J Cataract Refract Surg 2003 ;  29 : 1487-1495 [cross-ref]
Nochez Y., Salah S., Bonneau M., Majzoub S., Pisella P.J. Influence des aberrations optiques d’ordre élevé sur la capacité accommodative des patients présentant une presbytie débutante J Fr Ophtalmol 2011 ;  34 : 715-722 [inter-ref]
Tabernero J., Schwarz C., Fernández E.J., Artal P. Binocular visual simulation of a corneal inlay to increase depth of focus IOVS 2011 ;  52 : 5273-5277
Berrio E., Tabernero J., Artal P. Optical aberrations and alignement of the eye with age J Vis 2010 ;  31 : 10-14
Legge G.E. Binocular contrast summation – II. Quadratic summation Vision Res 1984 ;  24 : 385-394 [cross-ref]
Campbell F.W., Green D.G. Monocular versus binocular visual acuity Nature 1965 ;  208 : 191-192 [cross-ref]
Anderson P.A., Movshon J.A. Binocular combinaison of contrast signals Vision Res 1989 ;  29 : 1115-1132 [cross-ref]
Legras R., Hornain V., Monot A., Chateau N. Effect of induced anisometropie on binocular throught-focus contrast sensitivity Optom Vis Sci 2001 ;  78 : 503-509 [cross-ref]
Schor C., Landsman L., Erickson P. Ocular dominance and the interocular suppression of blur in monovision Am J Optom Physiol Opt 1987 ;  64 : 723-730 [cross-ref]
Jain S., Arora I., Azar D.T. Success of monovision in presbyopes: review of the literature and potential applications to refractive surgery Surv Ophtalmol 1996 ;  40 : 491-499 [cross-ref]
Harris M.G., Sheedy J.E., Gan C.M. Vision and task performance with monovision and diffractive bifocal contact lenses Optom Vis Sci 1992 ;  69 : 609-614 [cross-ref]
Benard Y., Lopes-Gil N., Legras R. Optimizing the subjective depth-of-focus with combinations of fourth- and sixth-order spherical aberration Vision Res 2011 ;  51 : 2471-2477
Khalifa M., Allam W., Khalifa A. Improving near vision in presbyopic eyes by selective treatment of high-order aberrations Clin Ophtalmol 2011 ;  5 : 1525-1530 [cross-ref]



© 2012  Elsevier Masson SAS. All Rights Reserved.
EM-CONSULTE.COM is registrered at the CNIL, déclaration n° 1286925.
As per the Law relating to information storage and personal integrity, you have the right to oppose (art 26 of that law), access (art 34 of that law) and rectify (art 36 of that law) your personal data. You may thus request that your data, should it be inaccurate, incomplete, unclear, outdated, not be used or stored, be corrected, clarified, updated or deleted.
Personal information regarding our website's visitors, including their identity, is confidential.
The owners of this website hereby guarantee to respect the legal confidentiality conditions, applicable in France, and not to disclose this data to third parties.
Close
Article Outline