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Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 36, n° 5
pages 393-401 (mai 2013)
Doi : 10.1016/j.jfo.2012.06.023
Received : 20 December 2011 ;  accepted : 11 June 2012
La kératoprothèse Alphacor™ : dispositif, technique chirurgicale et résultats cliniques
Alphacor™ keratoprosthesis: Device, surgical technique and clinical outcomes
 

E. Trichet a, G. Carles b, F. Matonti a, H. Proust a, B. Ridings a, J. Conrath a, L. Hoffart a,
a Service d’ophtalmologie, hôpital de la Timone, Aix-Marseille université, AP–HM, 264, rue Saint-Pierre, 13385 Marseille cedex 05, France 
b Pharmacie, hôpital de la Timone, AP–HM, 264, rue Saint-Pierre, 13385 Marseille cedex 05, France 

Auteur correspondant.
Résumé
Objectif

Évaluation clinique de la kératoprothèse Alphacor™ chez les patients à haut risque de rejet d’allogreffe de cornée.

Design

Étude rétrospective.

Patients et méthode

L’implantation de l’Alphacor™ a été réalisée selon une technique chirurgicale en deux phases avec une insertion intrastromale puis une exposition secondaire de l’optique après un intervalle de six mois. Les paramètres évalués étaient l’acuité visuelle et la survenue de complications postopératoires.

Résultats

Quatorze implantations ont été réalisées. Le suivi moyen était de 15,6±5,6 mois (de deux à 24 mois). Le gain d’acuité visuelle moyen était de 2,5±3,1 lignes (de 0 à +11 lignes). Vingt et un pour cent des patients présentaient une acuité supérieure ou égale à 1/10. Sept patients (50 %) ont présenté une nécrose stromale dont un cas (7,1 %) d’extrusion définitive de la prothèse, trois cas (21,4 %) ont nécessité la réalisation d’une kératoplastie transfixiante architectonique et chez trois patients, une greffe lamellaire a été réalisée. Le taux de rétention à l’issue du suivi était de 71,4 %. Trois patients (21,4 %) ont développé une membrane rétroprothétique. Un patient (7,1 %) a développé une endophtalmie tardive.

Conclusion

L’Alphacor™ est une alternative thérapeutique chez les patients présentant une cécité cornéenne et avec une faible probabilité de survie d’une allogreffe de cornée. Il est capital de prendre en considération au cours de l’évaluation préopératoire, les principaux facteurs limitant de cette kératoprothèse dans ses indications et des études complémentaires sont nécessaires afin de préciser et déterminer la technique chirurgicale optimale d’implantation ainsi que l’efficacité des traitements postopératoires.

The full text of this article is available in PDF format.
Summary
Purpose

Clinical evaluation of Alphacor™ keratoprosthesis in patients at high risk of corneal allograft rejection.

Design

Retrospective case series.

Patients and methods

Alphacor™ implantation was performed via a two-step procedure with intrastromal insertion followed by secondary exposure of the optic after 6months. Visual acuity and occurrence of postoperative complications were evaluated.

Results

Fourteen eyes of 14 patients underwent Alphacor™ keratoprosthesis implantation. Mean follow-up was 15.6±5.6months (from 2 to 24 months). Postoperative mean visual acuity gain was 2.5±3.1 lines (from 0 to +11 lines). Visual acuity was superior or equal to 20/200 in 21% of cases. Seven cases of stromal melt (50%) occurred, of which one case (7.1%) experienced spontaneous extrusion of the implant, three cases (21.4%) required tectonic penetrating keratoplasty, and three patients underwent lamellar keratoplasty on top of the implant. Three cases (21.4%) of retroprosthetic membrane were observed and successfully managed. One patient (7.1%) developed late endophthalmitis.

Conclusion

Alphacor™ is an alternative to corneal allograft in cases of corneal blindness at high risk of allograft failure. Throughout the preoperative evaluation, it is imperative to take into account the limitations of this keratoprosthesis in terms of indications, and additional studies are necessary in order to determine and refine the optimal surgical technique for implantation as well as the efficacy of postoperative treatments.

The full text of this article is available in PDF format.

Mots clés : Kératoprothèse, Kératoplastie, Cécité

Keywords : Keratoprosthesis, Keratoplasty, Blindness


Introduction

Les cécités cornéennes sont une des principales étiologies de déficience visuelle après la cataracte, le glaucome et la dégénérescence maculaire liée à l’âge [1]. Dans les pays développés, celles-ci sont essentiellement liées aux échecs de greffe de cornée et seraient responsables d’environ 9 % de l’ensemble des cas de cécité [2]. Plus de 4000 patients/an en France reçoivent une allogreffe de cornée [3]. La transplantation cornéenne a bénéficié des progrès de la microchirurgie moderne et des thérapeutiques immunosuppressives mais son pronostic est toujours conditionné par la survenue d’un rejet immunologique ou par les altérations inéluctables de la fonction endothéliale du greffon. Ce risque d’échec est également significativement corrélé au nombre de procédures réalisées chez le même patient [4].

Une alternative thérapeutique chez ces patients peut consister en l’implantation d’une « cornée artificielle ». En effet, les kératoprothèses sont le dernier recours pour les pathologies cornéennes sévères et bilatérales ne pouvant bénéficier d’une kératoplastie transfixiante. Les kératoprothèses diffèrent selon les matériaux, la forme et le mode d’implantation. Parmi celles-ci, les ostéo-odonto-kératoprothèses (OOKP) sont indiquées essentiellement dans les cas de cécités cornéennes par destruction de la surface oculaire secondaire à un syndrome sec oculaire sévère [5]. Elles nécessitent une chirurgie oculaire invasive et sont grevées de complications majeures [6]. Une autre approche vise à l’intégration de la kératoprothèse aux tissus de l’hôte, notamment par l’utilisation de matériaux poreux et biologiquement inertes pouvant être colonisés par les tissus du receveur tels que le Téflon®, le Dacron® et des polymères souples hydrophiles [7, 8, 9, 10, 11, 12]. L’Alphacor™ est issu de cette évolution technologique [13] et est indiquée chez les patients qui présentent une cécité cornéenne bilatérale et avec une faible probabilité de succès d’une allogreffe de cornée associée à une surface oculaire préservée [14]. Nous présentons dans cette étude les résultats fonctionnels et les complications observées au décours de l’implantation de 14 kératoprothèses Alphacor™.

Patients et méthode

Il s’agit d’une étude rétrospective d’avril 2009 à mai 2011. Les implantations ont été réalisées par le même opérateur (L.H.). Les critères d’inclusion suivant étaient considérés :

cécité cornéenne bilatérale avec une meilleure acuité visuelle corrigée (MAVC) limitée de « perceptions lumineuses » (PL) à 1/10e ;
présence de facteurs majeurs de rejet d’allogreffe de cornée : supérieur à trois kératoplasties transfixiantes précédentes et/ou une néovascularisation cornéenne profonde sur au moins deux quadrants ;
absence de pathologie inflammatoire évolutive de la surface oculaire ;
sécrétion lacrymale basale mesurée par un test de Schirmer non provoqué d’au moins 5mm à cinq minutes ;
absence d’hypertonie oculaire ou de glaucome non contrôlé par un traitement hypotonisant.

Après accord du comité éthique local, les patients recevaient une information complète sur la procédure, les résultats et complications éventuelles et signaient un document adapté de consentement.

La kératoprothèse AlphaCor™ (Addition Technology, Inc, Des Plaines, IL, États-Unis) est une kératoprothèse biocolonisable constituée d’un polymère biocompatible, le pHEMA, dont les propriétés de transparence varient en fonction de son degré d’hydratation permettant ainsi de mouler l’optique centrale et la jupe poreuse périphérique en une pièce unique sans jonction mécanique, source éventuelle de déhiscence postopératoire. Cette prothèse présente un diamètre total de 7,0mm, une optique centrale de 4,0mm et une épaisseur de 600μm. Deux modèles sont disponibles : le type P pour patient phaque ou pseudophaque et le type A de puissance dioptrique supérieure (52 D) pour patient aphaque et ne nécessitant donc pas d’implantation intraoculaire complexe complémentaire [14]. Ce dispositif est implanté en deux phases chirurgicales successives (Figure 1).



Figure 1


Figure 1. 

Kératoprothèse Alphacor™ : aspects cliniques et tomographiques (OCT-SA). Patiente no 4 : a et b : aspect biomicroscopique et OCT après implantation intrastromale (phase 1) du dispositif ; c et d : aspect biomicroscopique et OCT après exposition de l’optique de la kératoprothèse (phase 2) ; e et f : aspect biomicroscopique et OCT d’une nécrose du capot cornéen superficiel avec exposition de la jupe périphérique de la kératoprothèse.

Zoom

Une première phase d’implantation intracornéenne du dispositif (phase 1) : après une péritomie limbique supérieure, une incision est réalisée 1mm en arrière du limbe supérieur sur 180°, des méridiens de trois à neuf heures, et à une profondeur de 300μm à l’aide d’un couteau calibré (Eagle Labs, Saint-Rancho Cucamonga, CA, États-Unis). Une dissection lamellaire intrastromale est alors réalisée à l’aide d’un couteau Crescent (Eagle Labs, Saint-Rancho Cucamonga, CA, États-Unis), une lamelle stromale antérieure est ainsi créée et réclinée. Le lit cornéen postérieur est ensuite trépané en regard de l’axe pupillaire à l’aide d’un punch à biopsie cutanée de 3,5mm de diamètre (Derma punch® PUK35, KAI Industries, Japon). L’Alphacor™ est alors positionnée sur le lit stromal et l’optique est centrée en regard de la trépanation postérieure. Le capot cornéen antérieur recouvre la prothèse et est maintenu en place par des sutures séparées (Ethilon 10/0, Ethicon, Johnson-Johnson, Auneau, France). Le traitement postopératoire comporte de la dexamethasone (Dexafree®, Théa, Clermont-Ferrand, France) topique, quatre gouttes/jour, en décroissance lente sur quatre semaines associée à de la ciprofloxacine (Ciloxan®, Alcon, Rueil-Malmaison, France) topique, trois gouttes/jour pendant quatre semaines.

La deuxième phase chirurgicale (phase 2) va permettre d’exposer l’optique centrale de la kératoprothèse après un intervalle de trois à six mois afin de permettre la biocolonisation de la jupe périphérique de l’Alphacor™. Cette étape consiste en la trépanation de la lamelle cornéenne antérieure par punch à biopsie cutanée de 3mm de diamètre (Derma punch® PUK30, KAI Industries, Japon). Le traitement postopératoire comporte de la déxamethasone (Dexafree®, Théa, Clermont-Ferrand, France) topique gouttes/jour, en décroissance lente sur quatre semaines en association à de la Ciprofloxacine (Ciloxan®, Alcon, Rueil-Malmaison, France) topique, trois gouttes/jour et de la ciclosporine 2 % topique à la dose de trois gouttes/jour en traitement continu.

L’examen préopératoire comportait une mesure de l’acuité visuelle non corrigée (AVNC) et la MAVC, un examen biomicroscopique et une mesure de la pression oculaire ou une estimation par palpation digitale lorsque l’aplanation était non réalisable. En cas de non visualisation directe du fond d’œil, une échographie en mode B permettait d’évaluer l’anatomie du segment postérieur. Une tomographie à cohérence optique (3DOCT-1000, Topcon, Tokyo, Japon) était réalisée afin d’analyser la conformation du segment antérieur. Une surveillance hebdomadaire était instaurée au cours du premier mois postopératoire, mensuelle au cours de la première année puis trimestrielle indéfiniment. L’acuité visuelle mesurée représentait le nombre total de lettres lues correctement et exprimé en unité logarithme de l’angle minimum de résolution (logMAR). Quand l’acuité était non chiffrable, celle-ci était qualifiée en PL, « compte les doigts » (CLD) ou « voit la main bouger » (VLMB). Les valeurs suivantes logMAR ont été arbitrairement utilisées : CLD à 50cm=logMAR 2,2 ; VLMB=logMAR 2,3 ; PL=logMAR 2,5, et absence de PL=logMAR 3.

Résultats

14 implantations de kératoprothèse Alphacor™ ont été réalisées chez 14 patients d’avril 2009 à mai 2011. L’âge moyen au moment de l’implantation était de 58,8±19,6ans (de 14,8ans à 85,3ans). La durée moyenne du suivi était de 15,6±5,6 mois (de deux à 24 mois) après la phase 1. Sept patients (50 %) présentaient un suivi de 16 mois ou plus. Chez dix patients (71 %) la deuxième phase chirurgicale avait été réalisée après un intervalle moyen de 5,0±1,8 mois.

Les données préopératoires des patients sont résumées dans le Tableau 1. Les principales pathologies initiales ayant conduit à une implantation de kératoprothèse étaient représentées majoritairement par les brûlures chimiques (trois patients, 21,4 %), les kératites herpétiques (deux patients, 14,2 %) et les kératoconjonctivites atopiques (deux cas, 14,2 %). Dix patients (71 %) présentaient un antécédent d’au moins une kératoplastie avec une moyenne de 2,3±2,3 procédures (de 0 à 9 kératoplasties antérieures). Deux patients (14,2 %) n’avaient pas bénéficié de kératoplastie avant l’implantation d’Alphacor™. Chez ces patients, le risque de rejet était jugé extrêmement élevé du fait de la présence d’une néovascularisation cornéenne profonde et étendue à plus de deux quadrants. Onze patients (78,5 %) présentaient par ailleurs, une néovascularisation cornéenne préopératoire avec une étendue moyenne de 3,5±1,2 quadrants. Des comorbidités pouvant limiter le pronostic fonctionnel postopératoire étaient présentes chez cinq patients (35,7 %) dont des antécédents de neuropathie glaucomateuse (cinq cas, 35,7 %) ou de décollement de rétine (un cas, 7,1 %). Les MAVC préopératoires s’étendaient de PL à CLD à 50cm (moyenne : 2,4±0,1 logMAR).

Les résultats postopératoires sont rapportés dans le Tableau 2. L’acuité visuelle moyenne après la première phase d’implantation était limitée à VLMB. Le gain d’acuité visuelle moyen après exposition de l’optique (phase 2) était de 2,5±3,1 lignes (de 0 à +11 lignes) avec une MAVC de PL à 3/10e. Vingt et un pour cent des patients ont atteint une MAVC inférieure ou égale à 1/10e au cours du suivi.

Cinq patients (35,7 %) n’ont présenté aucune complication à l’issue de la période de suivi. La complication la plus fréquemment observée au cours du suivi était la nécrose stromale du capot cornéen antérieur (Figure 1e et f) chez sept patients (50 %). On retrouvait dans six cas l’existence de facteurs de risque connus tels que les antécédents de brûlure chimique (deux cas), de pathologie inflammatoire de la surface oculaire (deux cas), de kératite herpétique (deux cas). Les épisodes de fonte stromale survenaient essentiellement (cinq patients, 71,4 %) après la phase 2 (délai moyen : 3,3±3,1 mois). Un patient (7,1 %) a présenté une extrusion irrémédiable de la kératoprothèse avec occlusion spontanée de la trépanation cornéenne postérieure par une membrane fibrovasculaire. Trois cas (21,4 %) ont nécessité l’exérèse de la kératoprothèse du fait d’une nécrose extensive du capot antérieur et la réalisation d’une kératoplastie transfixiante architectonique. Dans les trois derniers cas de fonte stromale, une exérèse du capot nécrotique était réalisée après trépanation partielle de 200μm de profondeur et de 8,5mm de diamètre centrée sur l’Alphacor™. Un greffon cornéen lamellaire de 300μm d’épaisseur et de 8,7mm diamètre était préparé à l’aide d’un laser femtoseconde (520F, Technolas Perfect Vision, Heidelberg, Allemagne). Celui-ci était suturé en regard de la kératoprothèse par 16 points de nylon 10/0 séparés (Ethilon 10/0, Ethicon, Johnson-Johnson, Auneau, France) afin de permettre la conservation de la kératoprothèse (Figure 2).



Figure 2


Figure 2. 

Kératoprothèse Alphacor™ : greffe lamellaire après survenue d’une nécrose stromale. Aspect biomicroscopique (a) et tomographique (b) à un mois après kératoplastie lamellaire de sauvetage suite à la survenue d’une nécrose stromale du capot cornéen. Un greffon cornéen lamellaire de 300μm d’épaisseur et de 8,7mm diamètre suturé en regard de la kératoprothèse afin d’en permettre la conservation.

Zoom

Au cours du suivi postopératoire, trois patients (21,4 %) ont développé une membrane rétroprothétique. Deux patients ont nécessité une exérèse chirurgicale de la membrane et un patient a bénéficié d’une ouverture au laser Nd-YAG. Un patient (7,1 %) a développé une endophtalmie tardive à quatre mois post-phase 1. Aucun cas de glaucome secondaire ou de décollement de rétine n’a été observé.

Discussion

Au cours de la première moitié du xxe siècle, le succès croissant de la kératoplastie à entraîné un désintérêt pour les kératoprothèses, évoquées depuis la fin du xviiie siècle. À partir de 1950, l’évolution des biomatériaux a permis le développement de nouveaux modèles de kératoprothèses intégrant, pour la plupart d’entre eux, un cylindre optique et une jupe destinée à l‘intégration du dispositif dans les tissus oculaires. La conception de la jupe était reconnue comme le facteur critique pour la rétention de la prothèse et le principal écueil était la nécrose tissulaire au contact du matériel synthétique liée à la pression mécanique, la perturbation de la nutrition tissulaire et une réaction à corps étranger. Plusieurs approches ont alors été envisagées afin de prévenir une extrusion du dispositif : la première a été un renforcement des couches cornéennes au-dessus de la jupe de soutien avec des matériaux tels qu’une allogreffe cornéenne, de sclère ou de muqueuse buccale. La seconde proposait des variations de la fixation cornéenne avec notamment des dispositifs en « bouton de col », la plus populaire étant à ce jour, la Boston Keratoprosthesis (Boston Kpro) de Dohlman et al. [15]. La dernière approche, comporte l’utilisation de matériaux pouvant être intégrés aux tissus de l’hôte comme l’utilisation de dents par Strampelli et al. [16] pour la technique de l’OOKP. Par la suite, des matériaux poreux biologiquement inertes et susceptibles d’être colonisés par les tissus de l’hôte ont été décrits [7, 8, 17, 18, 19]. Les premières tentatives dans ce domaine remontent au début des années 1980 avec Barber, et al. [9] qui a utilisé pour la première fois un polymère poreux (le Proplast®) comme élément de support d’une kératoprothèse intégrable. L’implantation de ce matériau était associée à des réactions inflammatoires et à la survenue de nécroses tissulaires. Par la suite, des tentatives associant Dacron® et Proplast® ont été menées par Girard [18]. Les travaux de Legeais et al. ayant démontré la colonisation d’un polytétrafluoroéthylène (PTFE) microporeux par des kératocytes [10] ont permis de développer par la suite la BioKpro I [20] qui se composait d’une optique en PMMA et d’une jupe en PTFE implantée dans une poche cornéenne intralamellaire. En raison d’un taux élevé d’échecs anatomiques, la BioKpro II a été mise au point [21], se composant d’un centre transparent en copolymère de silicone souple chimiquement fusionné à la jupe en PTFE, puis la BioKpro III, dispositif similaire avec une plus petite optique et une plus grande jupe a été conçue, afin d’améliorer la biocolonisation [22].

Les kératoprothèses actuellement disponibles pour les applications cliniques se résument à trois alternatives :

l’OOKP : cette technique a été décrite en 1963 par Strampelli et al. [23]. Elle utilise la propre canine et l’os alvéolaire du patient afin de supporter un cylindre optique en PMMA. La procédure chirurgicale est réalisée en deux ou trois phases successives séparées de quatre à six mois. Les résultats obtenus avec l’OOKP présentent le suivi clinique le plus long dans le domaine des kératoprothèses. En 2005, Falcinelli et al. rapportèrent leur cohorte de 181 patients avec un suivi médian de 12ans (d’un à 25ans) [24]. La probabilité de rétention était de 85 % à 18ans. Le taux de complications postopératoires sévères était faible dont 6 % de cas d’extrusion. L’acuité visuelle postopératoire se situait entre 4 et 8/10e. L’OOKP est toujours la technique de référence en présence d’un syndrome sec sévère ;
la Boston Kpro : son développement a débuté dans les années 1960 mais elle ne reçu l’agrément de la Food and Drug Administration (FDA) qu’en 1992. Elle n’est disponible qu’à but compassionnel en France du fait de l’absence de distributeur européen. Plus de 3500 dispositifs ont été implantés à ce jour. Le taux de rétention de la prothèse est de l’ordre de 95 % à 8,5 mois et de 90 % à 24 mois. L’acuité visuelle postopératoire à un an est de 1/10e ou mieux chez 56 % des patients et de 5/10e ou mieux dans 27 % des cas [25]. Les complications sont essentiellement des cas de membranes rétroprothétiques et l’apparition d’un glaucome secondaire. Le succès d’une telle intervention est assuré par une sélection stricte des patients en excluant les atteintes inflammatoires de la surface oculaire ;
l’Alphacor™ : les premières implantations de la kératoprothèse développée par Chirila ont été réalisées chez l’homme à partir de 1998 [26]. Les principales caractéristiques de cette kératoprothèse sont la biocompatibilté du poly 2-hydroxyethyl méthacrylate (pHEMA) dont elle est constituée [27], son design monobloc ainsi qu’une procédure chirurgicale d’implantation peu invasive. Les résultats rapportés dans la littérature comportent plus de 400 implantations [28, 29, 30, 31, 32, 33] avec un recul jusqu’à plus de sept ans chez certains patients. Hicks, Crawford et al. [28] ont rapporté la plus importante série d’implantation de kératoprothèse Alphacor™ avec 322 dispositifs et un suivi moyen de 15,5 mois (jusqu’à 84 mois). L’acuité visuelle moyenne postopératoire était de 20/200 (de CLD à 20/20). La probabilité de rétention de l’Alphacor™ à six mois, un et deux ans était respectivement de 92, 80 et 62 %. La principale complication était la nécrose stromale (26,4 %), les membranes rétroprothétiques (5,1 %) et la survenue de dépôts sur l’optique (2,6 %). L’incidence réduite des nécroses tissulaires observée peut être rattachée à l’utilisation systématique postopératoire de médroxyprogestérone topique à 1 % et à une sélection stricte des patients excluant tout antécédent de kératite herpétique ou de pathologie inflammatoire évolutive de la surface oculaire.

Dans notre étude, avec un recul moyen de 15,6±5,6 mois, les complications postopératoires observées sont essentiellement la survenue d’une fonte stromale de la cornée reveuse (50 % des cas) et l’apparition d’une membrane rétroprothétique (21 %). Les cas de nécrose stromale sont survenus chez les patients présentant un antécédent d’atteinte inflammatoire de la surface oculaire, de syndrome sec oculaire ou de kératite herpétique. Le taux de rétention de la prothèse à l’issue du suivi est de 71,4 % dans notre série, ce chiffre est comparable avec les 73 % de survie à un an d’une quatrième allogreffe de cornée [4], d’où l’intérêt de l’utilisation de ce dispositif chez un patient à partir de trois antécédents de kératoplastie sans exposer le patient aux complications potentiellement létales liées à l’utilisation d’une immunosuppression systémique. Nos résultats confirment les études précédentes sur la nécessité de la sélection des candidats à l’Alphacor™ selon des critères d’inclusion stricts. Les taux de rétention les plus élevés ont été observés chez les patients aux antécédents de rejets multiples d’allogreffe de cornée avec une surface oculaire préservée (absence d’antécédent de pathologie inflammatoire et film lacrymal quantitativement et qualitativement satisfaisant).

Le traitement postopératoire après implantation d’une kératoprothèse Alphacor™ ne fait l’objet d’aucun consensus. Nous avons utilisé dans notre protocole, la ciclosporine topique à 2 % en traitement systématique au long cours immédiatement après la deuxième phase chirurgicale, Ce traitement n’a pas significativement diminué dans notre série l’incidence de la fonte stromale. Le seul traitement ayant démontré son efficacité de façon significative dans cette indication est la médroxyprogesterone du fait de son action anticollagénase [34] mais celle-ci a rapidement été abandonnée car non homologuée dans cette indication par la FDA. Par conséquent, dans les cas d’exposition de la kératoprothèse, nous avons procédé au recouvrement de celle-ci par un greffon cornéen lamellaire. Cette méthode nous a permis d’éviter l’extrusion définitive de la kératoprothèse par nécrose extensive de la lamelle cornéenne antérieure. Au cours du suivi postopératoire, le greffon lamellaire présentait une transparence satisfaisante en regard de l’optique de la kératoprothèse (Figure 2a), comme rapporté précédemment par Ngakeng et al. [31]. Cette technique permet également de réaliser ultérieurement une procédure de type phase 2 en cas d’opacification secondaire du greffon lamellaire, ce qui n’a pas été nécessaire à ce jour dans notre expérience.

L’incidence de survenue d’une membrane rétroprothétique dans notre série est comparable aux études antérieures et les facteurs de risque décrits précédemment [35] et observés dans notre série sont le caractère mélanoderme (un patient) et les antécédents de chirurgie oculaire (un cas de chirurgie vitréo-rétinienne moins de six mois avant l’implantation).

Conclusion

La kératoprothèse Alphacor™ a été développée comme une alternative thérapeutique chez les patients présentant une cécité cornéenne et présentant une faible probabilité de succès d’une allogreffe de cornée. L’Alphacor™ présente les avantages d’une technique chirurgicale d’implantation intracornéenne, peu invasive et d’un faible taux de complications postopératoires sévères, les nécroses stromales étant fréquentes mais pouvant être traitées efficacement par une allogreffe lamellaire. Cependant, l’expérience clinique avec cette kératoprothèse est limitée par son recul et un faible nombre de patients implantés. Néanmoins, ce dispositif trouve sa place dans le traitement de la cécité cornéenne et présente le grand avantage de sa réversibilité. Il est capital de prendre en considération au cours de l’évaluation préopératoire, les principaux facteurs limitant de cette kératoprothèse dans ses indications, qui sont essentiellement représentés par les atteintes inflammatoires de la surface oculaire ainsi que les syndromes secs oculaires sévères. Des études complémentaires sont nécessaires afin de préciser et déterminer la technique chirurgicale optimale d’implantation ainsi que l’efficacité des traitements postopératoires. De nombreux dispositifs ont été proposés au cours des développements successifs des kératoprothèses mais seules restes disponibles actuellement pour les applications cliniques : l’OOKP en présence d’un syndrome sec sévère ainsi que la Boston Kpro et l’Alphacor™ réservées aux patients présentant des antécédents répétés d’allogreffe cornéenne à surface oculaire préservée.

Déclaration d’intérêts

L.H : conférences : invitations en qualité d’intervenant pour Addition Technology, Inc.

Références

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