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NPG
Vol 4, N° 19  - février 2004
pp. 4-7
Doi : NPG-02-2004-4-19-1627-4830-101019-ART02
Évaluation neuropsychologique
La mémoire épisodique
 

E. BRETAULT [1], G. LEFEBVRE [1]
[1] Psychologue, Service de Neuro-Rhumatologie, Centre Hospitalier, 49300 Cholet
[2] Psychologue, Département de Rééducation fonctionnelle, Hôpital La Musse, 27180 Saint-Sébastien de Morsent

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La mémoire épisodique est l’un des systèmes mnésiques les plus fragiles et une fonction cognitive souvent perturbée, notamment chez les patients déments et cérébrolésés. Elle constitue en effet un motif fréquent d’évaluation neuropsychologique sur la base des plaintes du patient ou de son entourage. L’évaluation de la mémoire épisodique participe également à l’établissement de certains diagnostics de pathologies dégénératives. L’évaluation doit, de ce fait, être la plus exhaustive possible et permettre de discriminer les différents mécanismes impliqués.

Abstract

Episodic memory is one of the most fragile mnesic systems and an often disturbed cognitive function in dementia and brain-injured patients. It constitutes one of most frequent cognitive complaints of these people or their entourage. Moreover, one such disorder takes part in the diagnosis of some neurological degenerative diseases. The evaluation must be the most exhaustive as possible, to allow a discrimination of the various implied mechanisms.


Mots clés : Évaluation , mémoire épisodique , démence , neuropsychologie

Keywords: Evaluation , episodic memory , dementia , neuropsychology


INTRODUCTION

L’examen de la mémoire occupe aujourd’hui une part non négligeable de l’intervention du neuropsychologue, et notamment dans le diagnostic des syndromes démentiels. La plainte mnésique constitue effectivement un motif fréquent d’évaluation neuropsychologique et de nombreuses consultations spécialisées dans ce domaine ont été créées depuis une dizaine d’années [1]. Outre les pathologies démentielles, l’évaluation de la mémoire s’oriente également vers les pathologies vasculaires, les traumatisés crâniens, les lésions focales…

D’une façon générale, examiner la mémoire revient à distinguer 3 étapes de traitement bien distinctes : l’encodage, qui est un processus par lequel les caractéristiques d’un stimulus ou d’un événement sont traitées et converties en une trace mnésique, le stockage et la récupération qui doit, d’une part, permettre d’avoir accès à la trace mnésique correcte et d’autre part, dériver des informations utiles à partir de cette trace.

D’un point de vue théorique, l’examen de la mémoire se base sur les conceptions de Tulving et Schacter [2], qui ont permis de différencier cinq systèmes de mémoire modélisés dans le modèle SPI (fig. 1) [3]

  • la mémoire épisodique (souvenirs contextualisés),
  • la mémoire de travail (maintien temporaire d’informations pendant la réalisation de tâches cognitives diverses),
  • la mémoire sémantique (rétention de connaissances générales sur le monde),
  • le système de représentation perceptive (acquisition et maintien de la connaissance relative à la forme et à la structure des mots et des objets),
  • la mémoire procédurale (maintien d’habiletés perceptivomotrices et cognitives). Dans cet article, nous nous intéresserons plus particulièrement à la mémoire épisodique.

DÉFINITION

Si on se réfère à la définition actualisée de Wheeler et al. [4], la mémoire épisodique permet de « voyager mentalement dans le temps », de se représenter consciemment les événements passés et de les intégrer à un projet futur. Elle permet à un sujet de se souvenir et de prendre conscience des événements qu’il a vécus dans un contexte spatial et temporel précis (exemple : notre souvenir en tant que spectateur des attentats du 11 septembre à New York). Tulving [5] a appelé cet état de conscience « conscience autonoétique », ce qui signifie « revivre l’événement ».

Toutefois, la plupart des épreuves utilisées en neuropsychologie pour étudier la mémoire épisodique reposent essentiellement sur le rappel libre, le rappel indicé ou la reconnaissance d’un matériel présenté antérieurement (liste de mots, de figures…). Ces tâches apparaissent donc quelque peu réductrices eu égard à la définition de Wheeler [4].

SUBSTRATS NEURONAUX DE LA MÉMOIRE ÉPISODIQUE

Le réseau cérébral impliqué dans les différents aspects de la mémoire épisodique est très vaste. Il englobe effectivement d’après les données anatomo-cliniques classiques l’hippocampe, les tubercules mamillaires, le fornix, la région septale, le noyau de Meynert et le thalamus. Les nouvelles études de la neuro-imagerie fonctionnelle démontrent l’implication de la région hippocampique, des régions frontales droites et gauches, ainsi que de certaines régions postérieures.

MÉTHODES D’ÉVALUATION DE LA MÉMOIRE ÉPISODIQUE

L’évaluation débute classiquement par un interrogatoire sur l’anamnèse, les différents événements de l’actualité, un questionnaire auprès de l’accompagnant (ex : Questionnaire de plainte mnésique de Mac Nair) et parfois un test non exhaustif du type « les 15 mots de Rey ». Ces différents éléments sont d’un grand intérêt pour nous orienter dans l’évaluation des mécanismes déficitaires par la suite. Il est, par ailleurs, essentiel d’examiner avec soin dans quelle mesure le patient dispose des capacités perceptives et/ou sémantiques suffisantes pour encoder le matériel à mémoriser de façon correcte. Afin d’éviter d’éventuelles erreurs diagnostiques, une évaluation des fonctions cognitives non mnésiques est donc indispensable.

Les paradigmes d’évaluation de la mémoire font varier plusieurs facteurs

  • la nature du matériel à mémoriser (verbal/non verbal, signifiant ou non, quantité d’information),
  • l’intervalle de rétention (rappel immédiat, rappel différé),
  • les conditions du rappel (rappel libre, rappel indicé ou reconnaissance).

Les batteries générales d’évaluation mnésique

Il existe des batteries générales d’évaluation de la mémoire, incluant des épreuves de mémoire épisodique, telles que l’Echelle Clinique de Mémoire de Wechsler [6], [7] et la Batterie d’Efficience Mnésique de Signoret [8].

L’Échelle Clinique de Mémoire de Wechsler [6] est une échelle composite qui regroupe sept subtests dont les subtests « mémoire logique » (deux textes lus par l’examinateur que le patient doit restituer sans délai), « reproduction visuelle » (figures géométriques présentées pendant 10 secondes que le patient doit ensuite reproduire sans délai) et « mots couplés » (apprentissage en trois essais de dix couples de mots), pour lesquels des analyses factorielles ont permis de montrer qu’ils évaluaient la mémoire épisodique. Cependant, des critiques ont été formulées à l’encontre de cette échelle, notamment dans le fait que la plupart des sous-tests utilisent un support verbal et qu’il n’existe pas de délai de rétention entre l’acquisition et le rappel du matériel. Une nouvelle version a donc été proposée [7], alternant tests verbaux et non-verbaux et comprenant à la fois des tâches de rappel immédiat et de rappel différé. Cette nouvelle version permet de pallier les insuffisances de la forme 1 mais nécessite cependant un temps de passation très long (50 à 60 minutes).

La Batterie d’Efficience Mnésique (BEM 144) de Signoret [8] comprend deux séries d’épreuves construites en parallèle et de difficulté équivalente : une épreuve verbale et une épreuve visuelle (peu verbalisable), ces deux parties pouvant être proposées séparément. Chacune de ces séries comporte un rappel immédiat et un rappel différé, un apprentissage sériel et un apprentissage associatif ainsi qu’une tâche de reconnaissance différée pour plusieurs types de matériel. Compte tenu du temps de passation (environ une heure), une forme réduite est également disponible (BEM 84).

Ces batteries composites visent à explorer plusieurs aspects de la mémoire pour fournir une évaluation diversifiée des fonctions mnésiques. L’intérêt de ces épreuves est qu’elles ont bénéficié d’un bon étalonnage et qu’elles offrent donc des normes solides pour différentes tranches d’âges. Cependant, si elles permettent de situer la performance d’un patient par rapport à celle de son groupe de référence, et dès lors d’estimer le caractère « déficitaire » ou non de cette performance, elles n’apportent que peu d’informations quant à la nature des mécanismes affectés.

Les batteries spécifiques d’évaluation mnésique

Des épreuves spécifiques sont donc proposées afin d’étudier de façon plus fine les processus mis en jeu, notamment l’encodage, le stockage et la récupération. Les épreuves les plus utilisées testent davantage les informations verbales que visuelles.

Le California Verbal Learning Test (CVLT) [9] permet de mesurer les capacités de mémoire épisodique du patient dans des conditions standard, dans le but d’observer dans quelle mesure celui-ci est capable de mettre en place spontanément des stratégies efficaces d’encodage et de récupération. Cette épreuve consiste à proposer une liste de seize mots conçue de manière à permettre au sujet d’organiser ceux-ci selon leur catégorie d’appartenance. Les seize mots de la liste appartiennent à quatre catégories distinctes et facilement identifiables (outils, vêtements, fruits, épices/herbes). L’examinateur est donc en mesure d’observer la stratégie d’encodage utilisée par le patient, selon que celui-ci utilise ou non les catégories d’appartenance des items lors des différents essais de rappel libre. Par ailleurs, après l’apprentissage, une deuxième liste de seize mots est présentée au patient. Les mots de cette deuxième liste appartiennent à nouveau à quatre catégories, dont deux figuraient également dans la première liste. La présentation de cette deuxième liste permet de mesurer la sensibilité du patient à l’interférence proactive, c’est-à-dire la difficulté à apprendre un nouveau matériel en raison de l’apprentissage préalable d’un autre matériel. Ensuite, lorsqu’il est demandé au sujet de rappeler à nouveau un maximum de mots de la première liste, l’examinateur se trouve en mesure d’estimer la sensibilité du patient à l’interférence rétroactive, c’est-à-dire la difficulté à rappeler une information préalablement mémorisée en raison de l’apprentissage d’une information interférente. Ce rappel libre des mots de la première liste est suivi d’un rappel indicé pour ces mêmes mots, ce qui donne des informations quant à l’efficacité d’une aide au rappel (une dissociation rappel libre/rappel indicé pouvant suggérer un problème lié à la mise en place d’une stratégie efficace de récupération).

L’épreuve de Grober et Buschke [10] permet de manipuler aisément les conditions d’encodage et de récupération. On propose une liste de seize mots au patient. La procédure comprend une phase de contrôle de l’encodage qui permet d’induire un encodage sémantique, une phase de trois rappels libres et de trois rappels indicés (l’indice catégoriel utilisé lors de l’encodage et correspondant à la catégorie d’appartenance du mot est fourni pour les items non évoqués en rappel libre), une phase de reconnaissance et enfin une phase de rappel libre/indicé différé (après 20 minutes).

Le paradigme ESR (pour Encodage, Stockage, Récupération) a été conçu par Eustache et al. [1] à partir du principe de spécificité d’encodage. Il se compose de deux listes de seize mots appartenant à seize catégories sémantiques différentes. Le principe de ce paradigme est d’examiner les effets d’un encodage superficiel versus profond sur la performance en rappel et en reconnaissance (immédiate et différée).

INTÉRÊT CLINIQUE DE L’ÉVALUATION DE LA MÉMOIRE ÉPISODIQUE

Les différentes épreuves de mémoire épisodique qui viennent d’être présentées montrent bien l’évolution d’une approche psychométrique descriptive à une analyse de plus en plus détaillée des mécanismes responsables d’un déficit. L’évaluation de la mémoire épisodique permet donc de contribuer au diagnostic différentiel de certaines pathologies. En particulier, Pillon et al. [11] ont montré que les patients Alzheimer étaient très peu aidés par les indices de récupération, et ce contrairement aux patients présentant une maladie de Parkinson chez qui le soutien à la récupération est particulièrement efficace (les deux groupes de patients ne différant pas en rappel libre). Une telle efficacité en présence d’indices de récupération a également été mise en évidence par Van der Linden et al. [12] chez des patients amnésiques à la suite d’un anévrisme de l’artère communicante antérieure (AcoA), et ce contrairement à des patients présentant un syndrome de Korsakoff pour qui le soutien à l’encodage est beaucoup moins efficace [13]. Ces données ont été interprétées en suggérant que les patients parkinsoniens ainsi que les patients AcoA présentaient un déficit de mémoire épisodique affectant les processus de récupération, sous la dépendance des structures frontales. Enfin, concernant le diagnostic différentiel Alzheimer/dépression, plusieurs études ont montré une diminution du rappel et une aide de l’indiçage conservée dans la dépression [14]. Il faut malgré tout rester prudent quant à l’interprétation de ces résultats.

Outre l’aide au diagnostic, une évaluation rigoureuse de la mémoire épisodique est nécessaire également lors de souffrances cérébrales diverses (TC, lésions focales, etc.) afin d’assurer une prise en charge des troubles mnésiques, individuelle ou collective, dans une optique de réhabilitation.

L’implication d’un vaste réseau cérébral dans le fonctionnement de la mémoire épisodique permet de comprendre pourquoi les troubles affectant ce système sont à ce point fréquents. A cela, il faut ajouter que la fréquence des déficits épisodiques est également en partie liée au fait que les processus élaborés d’encodage et de récupération sont particulièrement sensibles à différents facteurs généraux tels que la vitesse de traitement, la réduction des ressources de l’administrateur de la mémoire de travail ainsi que les difficultés d’inhibition.

Références

[1]
Eustache F, Desgranges B, Lalevée C. L’évaluation clinique de la mémoire. Rev Neurol 1998 ; 154 : 2S 18-32.
[2]
Tulving E, Schacter DL. Les systèmes de mémoire chez l’animal et chez l’homme (Trad. B. Deweer). 1996, Solal, Marseille.
[3]
Tulving, E. Organisation of memory : Quo vadis ? In M.S. Gazzaniga (Ed.), The cognitive neurosciences 1995, MIT Press Cambridge, Mass, 839-47.
[4]
Wheeler MA, Stuss DT, Tulving E. Toward a theory of episodic memory : The frontal lobes and autonoetic consciousness. Psychol Bull, 1997 ; 121 : 331-54.
[5]
Tulving E. Episodic and semantic memory. In E. Tulving, W. Donaldson (Eds), Organization and memory, 1972, Academic Press, New-York ; 381-403.
[6]
Wechsler D. Echelle clinique de mémoire (forme 1) (éd. française) Centre de Psychologie Appliquée, Paris, 1969.
[7]
Wechsler D. Echelle clinique de mémoire (forme révisée) (éd. française) Centre de Psychologie Appliquée, Paris, 1991.
[8]
Signoret JL. Batterie d’efficience mnésique. Coll. Esprit et Cerveau. Fondation IPSEN, Paris, Elsevier, Amsterdam, 1991.
[9]
Delis DC, Kramer JH, Kaplan E et al. The California Verbal Learning Test. Research edition. Psychological Corporation, New-York, 1987.
Grober E, Buschke H. Genuine memory deficits in dementia. Develop Neuropsychology 1987 ; 3 : 13-36.
Pillon B, Deweer B, Agid Y et al. Explicit memory in Alzheimer’s, Huntington’s and Parkinson’s diseases. Archiv Neurology, 1996 ; 50 : 374-79.
Van der Linden M, Bruyer R. Troubles de la mémoire et signes de dysfonctionnement frontal chez vingt-neuf patients opérés d’un anévrysme de l’artère communicante antérieure. Acta Neurologica Belg 1992 ; 92 : 255-77.
Van der Linden M, Wijns C. L’évaluation des troubles de la mémoire. In M. Van der Linden, R. Bruyer (Eds), Neuropsychologie de la mémoire humaine. Presses Universitaires de Grenoble, Grenoble, 1991.
Fossati P, Deweer B, Raoux N et al. Deficits in memory retrieval : an argument in favor of frontal subcortical dysfunction in depression. Encephale, 1995 ; 21(4).




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