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Journal de Gynécologie Obstétrique et Biologie de la Reproduction
Volume 43, n° 4
pages 275-280 (avril 2014)
Doi : 10.1016/j.jgyn.2013.12.002
Received : 24 August 2013 ;  accepted : 4 December 2013
Grossesse, accouchement et cultures : approche transculturelle de l’obstétrique
Pregnancy, delivery and customs: Transcultural approach in obstetrics
 

G. Carles
 Service de gynécologie-obstétrique, centre hospitalier de l’Ouest guyanais Franck-Joly, avenue De-Gaulle, 97320 Saint-Laurent-du-Maroni, Guyane française 

Résumé

La grossesse et l’accouchement forment le cœur des coutumes et des traditions de toutes les ethnies car en découlent la survie de la communauté. Au cours des millénaires, chaque société a élaboré par l’observation de la nature et par la création de mythes et de religions, un ensemble de rites de protection et d’interdits visant à protéger les mères et leurs fœtus. Certains points communs sont retrouvés comme la relation privilégiée de la femme enceinte avec les esprits et la symbolique autour du placenta et du cordon ombilical. La naissance à l’hôpital, si elle rassure souvent par la sécurité qu’elle apporte, sera toutefois mal vécue par l’impossibilité de respecter les traditions. Le personnel soignant qui a la charge de telles patientes déracinées devra, avec l’aide des médiateurs culturels, s’efforcer de connaître un minimum de coutumes et d’interdits et essayer d’obtenir la confiance par une attitude respectueuse et d’écoute et adapter au mieux ses pratiques tout en respectant les règles d’hygiène et de sécurité.

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Summary

Pregnancy and delivery are at the heart of all cultures and ethnic groups, as they assure the continuity of any community. Over the millennia, each society has elaborated a combination of prescriptions, proscriptions and protective rites for future mothers and babes, based on their observations of nature in combination with their religious and mythic convictions. Common to the majority are the vulnerability of the mother-to-be to spirits, and the crucial and symbolic importance of the placenta and the umbilical cord. Delivery in hospital, in spite of its reassurance of greater security, may be an unpleasant experience (to both mother and family) because of the impossibility of respecting traditions. Medical personnel in charge of such culturally uprooted patients should, with the help of cultural mediators, become familiar with a minimum of customs and taboos (of the patient's community) and win the patient's confidence through a respectful approach and an empathetic listening in order to adapt their necessary practices of hygiene and security.

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Mots clés : Grossesse, Accouchement, Coutume, Culture

Keywords : Pregnancy, Delivery, Custom, Culture


Introduction

La grossesse et l’accouchement sont au cœur des traditions de toutes les ethnies car en découlent la survie de la communauté.

De nombreux rites de protection et d’interdiction vont entourer les femmes durant cette période, visant à protéger celle-ci et son fœtus de toutes les influences néfastes du monde extérieur ou du monde des esprits. Au fil du temps, chaque ethnie a accumulé un certain nombre d’expériences et de pratiques pour favoriser le bon déroulement de la grossesse et de l’accouchement.

Une connaissance, même partielle, de ces traditions est nécessaire au soignant de culture occidentale afin de ne pas braver des interdits et de tenter d’acquérir la confiance des patientes. Pour cela, une écoute de la patiente et de son milieu, des explications adaptées, aidées par d’éventuels médiateurs culturels, sont indispensables. Vouloir appliquer d’emblée nos protocoles occidentaux sera souvent mal compris et mal accepté, nécessitant un minimum d’adaptabilité. Après avoir évoqué diverses coutumes autour de la grossesse et de l’accouchement dans différentes populations, nous évoquerons l’expérience d’un praticien occidental dans son approche de l’obstétrique adaptée à un milieu traditionnel en Guyane.

La grossesse dans le monde

Dans toutes les sociétés, la grossesse est vécue comme un heureux évènement mais aussi comme une angoisse, la grossesse est un état dont on ne connaît pas le dénouement, la vie ou la mort.

Des points communs sont retrouvés dans la plupart des ethnies :

la femme enceinte et son fœtus sont fragiles car ils peuvent être agressés par les mauvais esprits [1] ;
la nécessité de mise en œuvre de rites de protection et d’interdiction [2].

La femme enceinte est fragile

Elle peut être la proie de mauvais esprits qui se serviront d’elle pour entrer en contact avec le monde réel et se venger sur l’enfant à naître [3]. La plupart de ces esprits dangereux attaquent la nuit, d’où l’interdiction pour les femmes enceintes dans de nombreuses sociétés de sortir la nuit.

Dans beaucoup de pays d’Afrique, la grossesse est cachée pendant les premiers mois afin de ne pas attirer les mauvais esprits. De même, elle ne devra pas acheter trop tôt les vêtements du bébé, cela risque de leur porter malheur.

La femme enceinte est souvent marginalisée

Elle peut représenter une menace pour la société, car son état la rapproche des puissances surnaturelles qui peuvent être maléfiques pour la communauté. Ainsi, la femme enceinte devra éviter de se rendre dans les champs afin de ne pas porter malheur à la récolte (Dogon) [4].

La femme devra également veiller à respecter différents rites d’évitement afin d’empêcher les esprits des défunts de la pénétrer et d’agir ensuite sur son entourage [1].

La femme enceinte devra se protéger contre les mauvais sorts

Esprits et sorciers vont tenter plusieurs maléfices contre la femme et son fœtus d’où la nécessité pour la mère de se protéger :

rites de protection : bains de kaolin (Afrique), port de vêtement particuliers, massages ;
objets de protection :
talismans protecteurs donnés par un sorcier contre le risque d’avortement (Afrique, Vietnam),
amulettes contenant un verset du Coran au Sénégal,
cordelettes données par un chaman portées autour du ventre chez les Ndjukas de Guyane [5].

La présence de jumeaux sera souvent perçue comme une malédiction, le second jumeau étant considéré comme la réincarnation d’un mort (Taïwan, Oyampis de Guyane) [6].

La femme enceinte devra respecter certaines règles
Règles de comportement

Elle devra rester active, la grossesse n’étant pas une maladie mais une attente, ainsi la mise au repos en cas de pathologie est souvent mal acceptée. Elle devra éviter tout contact avec la mort, avec certains animaux qui portent malheur et au contraire tenter de regarder le plus possible les belles choses [1].

Elle devra éviter certains gestes qui par analogie pourraient retentir sur la croissance du bébé ou sur l’accouchement. Par exemple, ne pas enjamber tout ce qui peut rappeler le cordon ombilical comme des lianes ou des cordes. Au Vietnam, elle ne portera pas de collier ou de bracelet pour éviter que son bébé ne s’étrangle avec le cordon ombilical. Beaucoup d’interdits sont associés aux passages ou aux portes, symboliquement rapportés au col de l’utérus. Au Gabon, la femme enceinte ne croisera pas les jambes pour éviter des difficultés d’accouchement [7].

Interdits alimentaires

De nombreux interdits alimentaires, spécifiques à chaque communauté, sont censés par analogie de forme ou de structure être respectés par la gestante :

les œufs, susceptibles de se transformer dans le ventre de la mère (œufs de poissons : Oyampis de Guyane) ;
les fruits à peau rugueuse ou tachée, le gibier avec des marques sur la peau qui pourraient entraîner des maladies de peau chez l’enfant (Guyane) ;
des mets collants qui pourraient gêner la descente de l’enfant.

Les envies

Dans de nombreux pays, la famille et l’entourage de la future mère vont s’unir pour que celle-ci n’ait pas faim et que ses envies soient satisfaites. Si ce n’est pas le cas, l’enfant pourra porter la marque de cette envie (Afrique du Nord, Antilles).

La géophagie : cette pratique ancestrale d’ingestion de terre est très répandue, notamment en Afrique où elle participe à la fois à des rites traditionnels et est utilisée pour calmer les douleurs gastriques. L’ingestion de kaolin chez les Ndjukas de Guyane peut entraîner par chélation du fer des anémies ferriprives sévères ainsi que des intoxications aluminiques [8].

Pratiques pour améliorer l’état de l’enfant et préparer l’accouchement

Parmi les peurs concernant le fœtus, on retrouve dans la plupart des sociétés celles d’avoir une circulaire du cordon, un excès de liquide amniotique, un enfant trop gros ou malformé.

Plusieurs aliments sont recommandés à la future mère pour avoir le plus bel enfant possible, on retrouve toujours une analogie entre l’aspect d’un animal ou d’une plante et l’effet escompté sur le nouveau-né.

En Chine, la jeune femme s’abstiendra de boire du thé pendant la grossesse pour que la peau de son enfant ne soit pas trop foncée [9]. En Turquie, la femme consommera beaucoup de lait afin que son nouveau-né ait une peau bien blanche [10].

Au Mali, afin d’éviter la macrosomie fœtale, le sorcier donnera à la future mère une décoction faite d’extraits de crapaud, de chauve-souris, d’un fragment de parapluie et de sensitive, tous capables de changer de forme. En Guyane, la femme ndjukas prendra à plusieurs reprises des bains de feuilles ainsi que des bains périnéaux afin de préparer l’accouchement tandis que des cérémonies seront organisées afin de repousser l’action néfaste de certains ancêtres.

Le sexe de l’enfant

Dans la très grande majorité des sociétés, les couples espèrent avoir surtout des garçons qui aideront plus tard à la vie de la famille alors que les filles partiront dans leur nouveau foyer. Ainsi de nombreux rites de prédictions du sexe de l’enfant ont été créés, basés soit sur la date des rapports sexuels, soit sur l’interprétation des rêves, soit sur la morphologie de la future mère. D’autres méthodes existent pour choisir le sexe de l’enfant, ainsi en Papouasie la future mère mangera des boutons de fleurs dont la forme rappelle celle des testicules [11]. Toutefois les sociétés matrilinéaires ou à résidence matrilocale peuvent préférer les filles qui amèneront des maris résidentiels très utiles.

L’échographie, si elle a permis en Guyane par son aspect magique, d’amener les femmes enceintes au suivi prénatal, est détournée dans d’autres pays comme la Chine et l’Inde à des fins de discrimination sexuelle.

Le rôle du père

Selon les cultures, différents interdits alimentaires et de comportement seront imposés au futur père. Il évitera de consommer certains poissons ou de tuer un animal pendant la grossesse de son épouse. D’une façon générale, comme chez les Bushinengé de Guyane, le père a la responsabilité de veiller à la sécurité et au confort de sa femme pendant cette période [12].

Certaines ethnies privilégient les rapports sexuels pendant la grossesse arguant que le fœtus a besoin du liquide séminal. Chez d’autres au contraire, les rapports seront interrompus à un âge plus ou moins avancé de la grossesse.

L’accouchement

Période attendue et redoutée, la phase d’accouchement sera elle aussi entourée de rites et de pratiques visant au bon déroulement de celui-ci.

En milieu traditionnel, les femmes se feront assister le plus souvent par des matrones choisies par la communauté. Celles-ci pratiqueront les rites nécessaires, les massages et apporteront leur soutien aux parturientes.

Dans la très grande majorité des ethnies, la présence du père est jugée comme néfaste au bon déroulement de l’accouchement et toute présence masculine est bannie [1].

L’accouchement a lieu le plus souvent à domicile, parfois dans une case construite spécialement comme chez les Oyampis de Guyane ou chez les Tohokwés en Angola [6].

La parturiente mettra un point d’honneur à ne pas exprimer sa douleur. Chez les Diolas au Sénégal, l’accouchement est considéré comme un combat contre la souffrance et la mort et seules les femmes stoïques pendant cette épreuve pourront être intégrées à la communauté [13]. À l’inverse la femme haïtienne pourra exprimer bruyamment sa douleur. Lors du travail et de l’accouchement, la parturiente adopte le plus souvent une position assise ou accroupie et la déambulation reste possible. Ce fut également le cas en Europe jusqu’au début du xxe siècle. En Guyane française, la jeune Oyampi est assise sur un tronc de bananier d’une variété spéciale, tandis que la jeune Bushinengé est accroupie sur le sol de sa case.

Divers rites de protection, procédés magiques et potions seront utilisés par la sage-femme traditionnelle pour faciliter l’accouchement et la délivrance. Le sorcier pourra intervenir en cas de dystocie pour éloigner les mauvais esprits et administrer d’éventuels breuvages ocytociques. En Afrique, la raison souvent invoquée pour interpréter les dystocies est l’adultère dont la femme est rendue responsable [1].

La césarienne, lorsque sa réalisation est possible, est redoutée par les femmes car, outre la mutilation, elle affiche devant sa communauté son incapacité à savoir accoucher. Redoutée aussi, car dans certaines ethnies la césarienne n’est pratiquée par le sorcier que lorsqu’une femme est morte en accouchant afin de libérer l’esprit du fœtus. Il en était de même en France au Moyen-Âge où les barbiers avaient l’ordre papal d’extraire l’enfant par césarienne chez une femme mourante afin de baptiser le nouveau-né [14].

Après l’accouchement

La section du cordon ombilical est effectuée selon un rituel propre à chaque ethnie. Ce cordon, symbole nourricier pourra être, soit enterré, soit brûlé, soit conservé comme porte-bonheur [1].

Les sociétés traditionnelles accordent au placenta des pouvoirs pouvant influer sur la vie du nouveau-né. Très souvent, comme en France autrefois, le placenta sera enterré près de la maison pour affirmer l’attache au sol de naissance.

La mère devra le plus souvent s’isoler avec son enfant car elle est considérée comme impure et les mauvais esprits sont attirés par le sang maternel. La chaleur servira à lutter contre le froid qui tend à envahir la mère par le vagin comme chez les Ndjukas de Guyane où la mère devra prendre des bains chauds périnéaux plusieurs fois par jour afin d’éviter que le froid ne la pénètre.

Grossesse, accouchement et religions monothéistes

Dans les religions chrétiennes et juives, il n’existe pas de rites particuliers pendant la grossesse hormis des prières de protection de l’enfant à naitre. Dans la religion islamique, il est conseillé à la femme enceinte la lecture de certaines sourates du Coran et celle-ci est exonérée de jeûne durant le ramadan.

Pour ces trois religions, les restrictions vont intervenir surtout dans les actes de dépistage anténataux comme la recherche de trisomie 21 qui sera considérée comme un acte préalable à l’avortement.

Lors de l’accouchement, le père musulman pourra assister sa femme alors que la présence du père juif est déconseillée.

Certains versets du Coran, censés faciliter le travail, pourront être lus pendant cette période, ou une feuille contenant certaines invocations pourra être accrochée à l’épaule de la parturiente. Certains imams considèrent que la césarienne est interdite par le Coran, elle sera donc mal acceptée notamment dans les milieux intégristes.

Dans les trois grandes religions du Livre, la plupart des rites obligatoires interviennent après la naissance, que ce soit chez la mère (bains purificateurs) ou chez l’enfant (baptême, circoncision).

Naissance à l’hôpital

En milieu traditionnel, la naissance est vécue comme un évènement naturel et social avec la participation de la famille.

À l’hôpital, les femmes seront partagées entre la peur des complications de l’accouchement, le monde inconnu qui les entoure et le fait de ne pas pouvoir respecter les rites de la naissance.

Cette naissance à l’hôpital, en milieu occidental sera souvent mal acceptée :

absence de choix de l’entourage médical, personnel masculin ;
problème de communication avec le personnel soignant ;
impossibilité de respecter certains rites, bains, massages, présence familiale ;
le personnel insiste sur la présence du mari qui est souvent jugée néfaste ;
difficulté pour se mobiliser pendant le travail et pour choisir sa position d’accouchement ;
non-respect de la pudeur par des examens trop fréquents ;
réputation de césarienne trop fréquente mal acceptée ainsi que l’épisiotomie ;
placenta et cordon non respectés ;
mise au sein précoce alors que dans certaines ethnies le colostrum est jugé dangereux ;
prises de sang chez l’enfant qui vont diminuer sa force vitale.

Un minimum de compréhension mutuelle sera nécessaire au bon déroulement du séjour en maternité à la condition que soient respectées les règles d’hygiène, de sécurité et de laïcité. Dans les sociétés animistes, à la différence des grandes religions monothéistes, la séparation entre culture et religion est le plus souvent impossible à définir.

Approche transculturelle de l’obstétrique

Nous avons voulu rapporter ici l’expérience de l’auteur après 30ans de pratique obstétricale auprès des femmes de l’ouest de la Guyane française et la confrontation inéluctable entre la médecine occidentale et les différentes traditions de nos patientes. La Guyane française comporte de nombreuses ethnies d’origine amérindienne, africaine, antillaise, sud-américaine et asiatique. Chacune de ces populations a ses propres coutumes et sa propre vision de la naissance. Il serait impossible ici de rapporter toutes ces traditions, mais nous avons voulu montrer qu’une connaissance minimale de celles-ci était indispensable afin d’adapter nos pratiques à chacune d’elles et que l’écoute respectueuse permettait progressivement d’introduire certains éléments médicaux afin d’améliorer la sécurité périnatale.

Principes généraux pour la pratique de l’obstétrique en milieu traditionnel
Humilité

Le soignant de culture occidentale se retrouve devant une communauté dont il ne connaît rien et se trouve désarmé, en perte de repères. L’obstétrique est en elle-même une école d’humilité :

travail à genoux (Malinas) ;
humilité devant la nature qu’il faut savoir éviter de brusquer ;
humilité devant les femmes qui forcent notre admiration au quotidien.

Adaptabilité

Toutes les traditions ne sont pas mauvaises, elles sont souvent le fruit d’observations millénaires. Il faut savoir remettre en cause les dogmes et les protocoles occidentaux pour les adapter au milieu.

Apprentissage

Pour pouvoir soigner au mieux ces patientes, le médecin devra connaître un minimum de leurs coutumes, de leur langue et de leur médecine traditionnelle. Le personnel soignant devra savoir s’entourer de médiateurs culturels et sortir de l’hôpital pour appréhender le milieu par l’intermédiaire de réunions de patientes ou d’associations.

Écoute

Savoir demander aux patientes leurs attentes du milieu hospitalier et de leur signaler certains actes à faire ou à ne pas faire.

Respect

Respecter certaines traditions tant qu’elles ne remettent pas en cause les principes d’hygiène et de sécurité.

Respecter la pudeur en limitant certains gestes mal acceptés comme la mise en place d’un spéculum qui permet l’entrée des mauvais esprits.

Savoir résister au sentiment de fatalité : tout incident sera rapporté à une cause divine ou magique et les tentatives d’explications rationnelles seront incomprises.

Chercher l’ouverture pour introduire certains éléments médicaux

Dans le dialogue direct avec les patientes, l’absence de notion d’anatomie et de physiologie va rendre difficile tout conseil médical.

Entretien avec les tradipraticiens

En milieu tropical, la rencontre avec les chamans et les sorciers est indispensable pour établir un dialogue et une collaboration. Certains possèdent une connaissance obstétricale importante avec, par exemple, l’extraction d’un enfant avec une épaule négligée observée en Guyane :

écouter leurs pratiques ;
connaître leurs domaines d’intervention ;
apprendre les interdits incontournables ;
expliquer les possibilités de la médecine occidentale ;
proposer un partage des rôles : par exemple, savoir lui adresser des patientes présentant des symptômes peu inquiétants mais négocier l’accouchement à l’hôpital en mettant en avant les risques hémorragiques pour lesquels ils sont désarmés. Leur ouvrir la maternité pour certains rites de préparation à l’accouchement, à la condition qu’ils s’abstiennent de délivrer tout breuvage ou décoction aux effets inconnus, voire nocifs (ocytociques), les informer des signes d’appel nécessitant un transfert à l’hôpital : céphalée, éclampsie, hémorragies…

Entretien avec les matrones

Reconnaître l’importance de leur accompagnement pour les femmes enceintes, connaître leurs pratiques et les informer sur les possibilités d’aide de la médecine occidentale. Leur faire comprendre que l’accouchement en milieu hospitalier comporte moins de risques que les accouchements à domicile et que leur rôle doit se limiter à des pratiques de soutien psychologique des parturientes.

Entretien avec les médiateurs culturels et associations

Tenter de faire comprendre que la médecine des Blancs est présente pour les aider et non pour faire des expérimentations sur les autochtones. Les buts recherchés seront d’attirer les patientes vers une surveillance prénatale bien comprise et un accouchement en milieu hospitalier.

Chercher à obtenir la confiance des femmes enceintes

Seule la mise en confiance progressive de la communauté des femmes permettra une rentrée dans le système de soins.

Avec l’échographie, le médecin accepte de se transformer pour un temps en magicien. Pour y avoir accès, les patientes devront accepter une première visite prénatale et un bilan sanguin.

Une présence médicale attentive et respectueuse permettra à long terme de montrer aux femmes qu’en y consacrant du temps, leurs problèmes sont pris en considération.

Réunions d’information communautaires avec l’aide des médiateurs culturels, de sages-femmes de la PMI et traditionnelles, il s’agira :

d’expliquer l’intérêt du suivi de grossesse, de l’accouchement à l’hôpital ;
d’informer sur les signes d’alerte : fièvre, douleur, métrorragies… ;
d’instituer progressivement certaines notions fondamentales : hygiène, anatomie, prévention du paludisme et de l’anémie, lutte contre la géophagie, intérêt et raison des bilans sanguins ;
d’écouter les demandes des patientes : alimentation, respect de la pudeur, respect du placenta, épisiotomie. À Saint-Laurent-du-Maroni, à la suite de réunions avec les femmes de la communauté Hmong, celles-ci ont accepté de venir accoucher à l’hôpital si nous respections certaines règles : alimentation spéciale, respect du placenta, absence d’épisiotomie et de prise de sang aux nouveau-nés [15] ;
d’expliquer le rôle de la césarienne, principale cause du rejet de l’accouchement en milieu hospitalier et faire comprendre qu’il s’agit d’un recours ultime et non d’une facilité et que le médecin fera le maximum pour l’éviter ;
de promouvoir la notion d’exemple : mettre en avant des accidents graves qui auraient pu être évités, ainsi que des cas de réussite médicale. À Saint-Laurent, après le traitement efficace d’une béance cervicale chez une patiente qui faisait des fausses couches répétées, toutes les femmes de son village sont venues accoucher à l’hôpital. Ces patientes satisfaites des soins médicaux pourront servir d’intermédiaire avec leur communauté ;
de s’adapter aux pratiques : accepter certaines pratiques traditionnelles non délétères : massages, alimentation, respect des coutumes concernant le cordon ombilical et le placenta, limiter les prises de sang, allaitement retardé. Accepter certains refus thérapeutiques comme le problème délicat des malformations découvertes à l’échographie pour lesquelles un transfert ou une interruption de grossesse seront le plus souvent refusés.

Accepter certaines prises de risque

Limiter le recours à la césarienne dans les limites acceptables pour l’enfant (ventouse d’engagement). Une patiente terrorisée par une première césarienne aura tendance à vouloir accoucher ultérieurement à domicile.

Repousser les limites au maximum en cas d’accouchement du siège ou gémellaire ou sur utérus multicicatriciels.

Limiter les déclenchements du travail : « le médecin n’est pas Dieu qui décide du jour de l’accouchement ».

À Saint-Laurent-du-Maroni, nos équipes ont pu obtenir une relation de confiance progressive avec les différentes communautés ce qui a contribué sur 30ans à observer une division par dix de la mortalité maternelle et périnatale. Mais l’arrivée continue de nouveaux immigrants oblige à continuer l’effort d’information.

Effets déculturants de la médecine

La médecine occidentale en supplantant par ses réussites le rôle du sorcier va inéluctablement diminuer son poids dans la communauté alors qu’il est porteur de l’ensemble des coutumes de celle-ci. Que peut celui-ci devant la magie de l’échographie ?

De plus en plus d’interdits vont être bravés comme la contraception, le recours à l’interruption volontaire de grossesse par les plus jeunes ce qui entraînera un conflit de générations.

La médecine occidentale sera souvent accompagnée des attraits des pays développés : télévision, alimentation. Ceux-ci pourront avoir un rôle déculturant et parfois délétère avec par exemple l’augmentation du diabète gestationnel.

Accouchement et laïcité

Dans de nombreux hôpitaux français, la présence de personnel masculin dans l’équipe obstétricale entraîne parfois un refus de soins de la part de maris musulmans. Le principe de laïcité doit alors s’imposer, l’expression de convictions religieuses ne devant pas porter atteinte au fonctionnement du service, à la qualité des soins et à la sécurité des patientes.

Conclusion

Depuis la nuit des temps, les sociétés traditionnelles ont observé la nature et ont tenté d’adopter des pratiques autour de la femme enceinte visant à la survie de la communauté.

L’arrivée de la médecine occidentale ne pourra se faire que progressivement à la condition de connaître les coutumes et les interdits de chaque société.

Le personnel soignant pour obtenir la confiance des femmes devra adapter sa pratique en cherchant à respecter les demandes des patientes.

Déclaration d’intérêts

L’auteur déclare ne pas avoir de conflits d’intérêts en relation avec cet article.


 Ce sujet a été présenté lors des Journées nationales de néonatologie à Paris en mars 2013.

Références

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