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Journal Français d'Ophtalmologie
Volume 37, n° 8
pages e125-e127 (octobre 2014)
Doi : 10.1016/j.jfo.2014.01.011
Lettres à l'éditeur

Le bromfénac 0,09 % associé à une fonte cornéenne : à propos d’un cas
One case of corneal melting after instillation of bromfenac 0.09%
 

Y. Troumani a, , L. Beral a, F. Glatre a, E. Finke a, b, T. David a, b
a Service d’ophtalmologie, UFR des sciences médicales, CHU de Pointe-à-Pitre, route de Chauvel, BP 465, 97159 Pointe-à-Pitre cedex, Guadeloupe 
b UFR des sciences médicales, faculté de médecine Antilles-Guyane Hyacinthe Bastaraud, campus de Fouillole, BP 145, 97154 Pointe-à-Pitre cedex, Guadeloupe 

Auteur correspondant.
Introduction

L’inflammation postopératoire après chirurgie de la cataracte est fréquente, ce qui peut entraîner des complications importantes au niveau du segment antérieur (iridocyclite, synéchies postérieures) ou du pôle postérieur, notamment le syndrome d’Irvine-Gass.

Les anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) inhibent la cyclo-oxygénase, enzyme qui transforme, lors du processus inflammatoire, l’acide arachidonique en prostaglandines (PG), prostacycline et thromboxane.

Les PG sont responsables de l’inflammation systémique, y compris l’inflammation dans les tissus oculaires. Il a été montré dans les modèles animaux que les PG favorisaient l’inflammation en chambre antérieure, la vasodilatation, l’augmentation de la perméabilité vasculaire et une leucocytose.

Le bromfénac 0,09 % est un AINS dont on attribue l’activité anti-inflammatoire et analgésique à sa capacité de bloquer la synthèse des PG dans le corps ciliaire et l’iris, en inhibant essentiellement la cyclo-oxygénase 2 (COX-2). La cyclo-oxygénase 1 (COX-1) n’est que faiblement inhibée. Aucun cas de perforation cornéenne n’est rapporté en France.

Observation

Nous rapportons le cas d’un patient afro-caribéen de 66ans qui a consulté pour un œil droit rouge et peu douloureux évoluant depuis une semaine. Une chirurgie de cataracte de cet œil avait été réalisée deux semaines plus tôt sans complication peropératoire. Dans ses antécédents, on notait une leucémie myéloïde chronique (LMC) avec acutisation trois ans auparavant, ayant nécessité une chimiothérapie puis une greffe de moelle.

L’examen ophtalmologique retrouvait une acuité visuelle corrigée à 1,6/10 à gauche puis à 4/10 à droite. À l’examen bio-microscopique du segment antérieur, on observait à droite une cataracte cortico-nucléaire ; à gauche le vertex cornéen présentait un descémétocèle avec œdème des berges et plis descémétiques accompagnés d’un Seidel provoqué. La chambre antérieure était calme et formée (Figure 1, Figure 2). La tomographie en cohérence optique du segment antérieur (OCT SA) gauche montrait une fonte cornéenne sévère du vertex et un descémétocèle (Figure 3).



Figure 1


Figure 1. 

Photographie du segment antérieur gauche à la lampe à fente. Ulcère cornéen profond, œdème des berges, descémétocèle du vertex, chambre antérieure formée.

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Figure 2


Figure 2. 

Photographie de segment antérieur gauche à la lampe à fente en lumière bleue après instillation de fluorescéine. Absence de Seidel spontané, ulcère cornéen du vertex.

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Figure 3


Figure 3. 

Profil OCT SA gauche. Amincissement important du vertex, descémétocèle.

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Le patient a été hospitalisé en urgence avec mise en place d’une lentille pansement. Un traitement local par collyres cicatrisants et mouillants (rétinol et hyaluronate de sodium) ainsi qu’une antibioprophylaxie intraveineuse à bonne pénétration oculaire ont été instaurés (pipéracilline et lévofloxacine).

Au sixième jour d’hospitalisation, un Seidel spontané a été observé ; l’OCT SA montrait une aggravation des lésions (Figure 4). À dix jours une hernie de l’iris avec hypothalamie était observée, l’OCT SA confirmait le diagnostic (Figure 5).



Figure 4


Figure 4. 

Profil OCT SA gauche à six jours d’hospitalisation. Aggravation des lésions. Seidel spontané mais chambre antérieure formée.

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Figure 5


Figure 5. 

Profil OCT SA gauche à dix jours d’hospitalisation. Hypothalamie et hernie de l’iris. Kyste stromal sur la berge cornéenne.

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Une prise en charge chirurgicale a été organisée en urgence. Elle a consisté en la réduction de la hernie par injection de visqueux puis à la reformation d’une chambre antérieure ; de la colle biologique à base de fibrine a été appliquée sur le vertex afin d’assurer l’étanchéité puis une lentille pansement a été mise en place en fin d’intervention.

Parallèlement, le patient a présenté au cours de son hospitalisation des hémoptysies et un méléna. Les gastro-entérologues ont posé le diagnostic d’ulcère gastroduodénal, sans notion de pathologie ulcéreuse connue. Le patient a été transféré dans le service de gastro-entérologie pour une prise en charge adaptée.

Au dixième jour de l’hospitalisation, l’examen clinique a retrouvé une cornée étanche mais remaniée ; la chambre antérieure était reformée. L’inflammation en chambre antérieure était marquée par un Flare à 2 croix (Figure 6). Un traitement corticoïde topique a été instauré à faible dose.



Figure 6


Figure 6. 

Photographie du segment antérieur gauche à la lampe à fente. Lentille pansement et colle biologique sur le vertex cornéen.

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Discussion

Le traitement postopératoire typique pour réduire l’inflammation après chirurgie de la cataracte comprend un glucocorticoïde en collyre décroissant pendant une à trois semaines ; souvent en association avec un antibiotique à large spectre. Bien que les corticostéroïdes soient très efficaces dans le contrôle de l’inflammation, leurs effets secondaires oculaires sont bien reconnus ; élévation de la pression intra-oculaire, immunosuppression. Par conséquent, les médicaments anti-inflammatoires non stéroïdiens constituent une alternative pour la réduction de l’inflammation après chirurgie de la cataracte. Certains préfèrent utiliser un AINS en monothérapie comme traitement anti-inflammatoire topique postopératoire et en prévention du syndrome d’Irvine-Gass [1].

Les effets indésirables oculaires des AINS sont connus ; de rares cas de perforations ont déjà été rapportés. En particulier dans les cas où la durée de traitement est prolongée ou si l’état de la cornée est compromis [2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10].

La LMC entraîne une immunosuppression relative due à la formation de cellules immunitaires non compétentes. Les AINS sont des agents qui ralentissent la cicatrisation en inhibant les prostaglandines [1, 11, 12, 13, 14]. Dans notre cas, le patient présentant une LMC, l’hypothèse d’un mauvais potentiel de cicatrisation aggravé par la présence du bromfénac peut se discuter. Un cas de perforation sur cornée saine chez un patient présentant une maladie du greffon contre l’hôte a été décrit [5].

L’autorisation de mise sous le marché européen fait suite à celle du Japon et des États-Unis (20 millions de patients). Parmi les effets rapportés jusqu’en 2009, on retrouve 6 perforations cornéennes et 3 ulcères cornéens [1].

Après instillation oculaire, la demi-vie du bromfénac dans l’humeur aqueuse est de 1,4h [1, 3, 9, 10]. Malgré cela, on note une aggravation de l’état cornéen du patient à l’arrêt du collyre. En effet en cas d’ulcère, la poursuite de la nécrose cornéenne est classique tant que perdure l’exposition stromale en raison des phénomènes enzymatiques, et ce quelle que soit la cause de l’atteinte initiale.

Il est montré qu’après administration orale de 14-C-bromfénac à des volontaires en bonne santé, l’excrétion est à 82 % urinaire et 13 % fécale [1, 3, 9, 10]. Dans notre cas on peut se poser la question d’un passage systémique de la molécule devant l’ulcère gastroduodénal développé en concomitance à la prise du traitement. Cependant, d’autres investigations sont nécessaires pour établir un lien de causalité.

Aucun effet systémique gastro-intestinal attribué au traitement n’a été signalé au cours des deux principales études de phase III [1, 3, 9, 10]. D’autres indications du bromfénac sont en cours d’étude. Une étude a montré l’efficacité du bromfénac à 0,1 % post-Lasik [15]. Aucun cas de perforation cornéenne sous bromfénac 0,09 % n’a été rapporté en France.

Conclusion

La perforation cornéenne sous AINS est rare mais grave, elle met en jeu le pronostic fonctionnel. Cette observation ainsi que les cas rapportés concernant le diclofénac sodium, le kétorolac ou encore l’indométacine suggèrent qu’une préalable observation attentive de l’état cornéen est nécessaire avant l’usage de collyre AINS.

Déclaration d’intérêts

Les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt en relation avec cet article.

Références

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