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Sociologie du travail
Volume 57, n° 2
pages 272-274 (avril 2015)
Doi : 10.1016/j.soctra.2015.03.003
Comptes rendus
Froissart C. La Chine et ses migrants. La conquête d’une citoyenneté  Rennes: Presses universitaires de Rennes (2013). 406 pp..
 

Simeng Wang
 Centre Maurice Halbwachs, Équipe ETT, Département de Sciences Sociales, École Normale Supérieure, 48, boulevard Jourdan, 75014, Paris, France 

L’introduction de l’économie de marché en Chine depuis la fin des années 1970 a donné lieu à un vaste exode rural et à l’émergence d’une nouvelle catégorie sociale, celle des travailleurs migrants. Appelés mingong en mandarin (littéralement traduit par « ouvrier paysan »), ils sont plus de 200 millions et sont souvent considérés comme des citoyens de deuxième classe. Face à un État-Parti qui tente de maintenir son contrôle, quelle place ces mingongs parviennent-ils à conquérir en termes de citoyenneté au sein de la société chinoise ? Telle est la question à laquelle Chloé Froissart entend répondre dans La Chine et ses migrants . Issu d’une thèse de doctorat en science politique soutenue en 2007, cet ouvrage propose une fine analyse des nouvelles formes de transactions entre l’État et la société ayant contribué à l’évolution de la place des travailleurs migrants.

L’étude s’appuie d’un côté sur l’analyse d’archives juridiques et de l’autre sur des enquêtes de terrain effectuées par l’auteure à Chengdu, la capitale de la province du Sichuan, située au centre-ouest de la Chine. Pendant cinq ans, elle a mené des entretiens et des observations participantes dans des écoles d’enfants de migrants, dans des associations, auprès de travailleurs migrants, d’avocats et de travailleurs sociaux.

Dans un premier temps, C. Froissart explore le concept de citoyenneté sous le régime maoïste. La mise en place du système du Hukou , le livret de résidence créé par Mao Zedong qui sert à distinguer l’origine rurale de l’origine urbaine dès la naissance d’un résident et à déterminer son accès aux droits, impose une genèse hiérarchisée de la « citoyenneté ». Donnant une perspective historique, C. Froissart montre ensuite qu’avec l’introduction de l’économie de marché, le système du Hukou , considéré avant tout comme un moyen de contrôle social par le Parti communiste chinois (PCC), commence à être remis en cause suite à l’émergence de cette nouvelle catégorie sociale des travailleurs migrants. Dans la deuxième partie de l’ouvrage, ces derniers confient à l’auteure leur choix de la migration interne ainsi que leurs perceptions de la place des migrants dans la société chinoise à travers leurs propres expériences migratoires entre le milieu rural et le milieu urbain, sachant que ce n’est qu’à partir des années 2000 que la question des migrants a été progressivement politisée en Chine. Ce processus de politisation est la thématique de la troisième partie du livre. En 2003, l’affaire Sun Zhigang, du nom d’un travailleur migrant qualifié, battu à mort dans un centre d’hébergement pour migrants de Canton pour ne pas avoir porté sur lui ses papiers de résidence temporaire, conduit à une interpellation publique du pouvoir et place la question de la citoyenneté des migrants au centre de l’actualité. Autour de ce cas emblématique, C. Froissart examine, dans les deux dernières parties de l’ouvrage, les politiques sociales d’intégration des travailleurs migrants — réformes du système du Hukou et de la sécurité sociale, entre autres — mises en œuvres par l’État-Parti qui cherche à s’adapter aux besoins du marché économique tout en essayant de maintenir une hiérarchie dans la citoyenneté. Ces réformes sont préparées avec l’aide d’intellectuels, souvent des juristes et sociologues qui travaillent en tant qu’experts et consultants du gouvernement. C. Froissart présente également les luttes et mouvements de protestation formés non seulement par des migrants vivant à l’ère des nouveaux médias, mais également par des travailleurs sociaux dans les ONG et par certains membres de l’intelligentsia parfois considérés comme « trop émancipés ». La place bipolarisée des intellectuels dans la transformation du régime chinois est ainsi évoquée.

L’ouvrage apporte une contribution substantielle aux théories de la migration en science politique en étudiant les rapports de l’État à ses populations à travers les mouvements sociaux. Partant de la question de la place des mingongs dans la société chinoise, l’auteure met en relief les négociations et luttes entre divers acteurs autour de cette nouvelle catégorie sociale. Ses analyses montrent à la fois comment l’État réforme et contribue à la reproduction des inégalités, et comment les migrants sont amenés à contester la place qui leur est faite au sein de la société et à revendiquer un droit à la citoyenneté.

Sous la plume de C. Froissart, les migrants sont des acteurs bien vivants. Dans leur quête d’accès à la citoyenneté, ces mingongs passent d’une résistance passive à une résistance active : face à l’État-Parti, ils ont leur propre conscience de classe, ils connaissent l’usage du droit et savent jouer de leur guanxi (réseau relationnel). La mise en évidence de ce processus constitue une des grandes qualités du travail de C. Froissart. Grâce à la sensibilité de l’auteure qui saisit cette capacité d’action des travailleurs migrants, cette étude dévoile, avec un regard évolutif et interactionniste, les logiques sous-jacentes de l’institutionnalisation du contrôle de l’État-Parti sur ses populations, dans les contextes de défis économiques, sociaux et politiques qui se dessinent non seulement au sein de la société chinoise mais également à l’échelle internationale.

Cet ouvrage ouvre des perspectives d’analyse stimulantes des évolutions récentes (2008-2014) du régime chinois, notamment à partir du mandat présidentiel de Xi Jinping. Dans le prolongement des réflexions proposées par C. Froissart sur la conscience de classe des migrants à l’égard des citadins, il aurait été intéressant d’étudier de plus près la stratification sociale de cette population migrante. Certains mingongs exercent-ils des discriminations sur d’autres mingongs  ? Dans l’affirmative, quels sont les ressorts de ces discriminations : la division professionnelle du travail, le genre, l’âge, l’ethnie, ou encore l’origine géographique ? Une approche intergénérationnelle aurait en outre permis d’enrichir l’analyse, à partir d’une étude de la socialisation des descendants de mingongs et de la transmission familiale au sein de ces foyers migrants.



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