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La Presse Médicale
Volume 38, numéro 10
pages 1418-1424 (octobre 2009)
Doi : 10.1016/j.lpm.2009.07.002
Mises au point

Quel avenir pour les journaux électroniques biomédicaux ?
The future of electronic biomedical journals
 

Hervé Maisonneuve 1, , Claude Schnitter 2
1 Santé publique, Université Paris Sud 11, F-91405 Cedex, France 
2 Elsevier-Masson, F-92442 Issy-les-Moulineaux Cedex, France 

Hervé Maisonneuve, Santé publique, Université Paris Sud 11, F-91405 Cedex, France.
Points essentiels

Les journaux anciens ont utilisé les technologies de l’information en mettant en ligne des pdf de leur production avec quelques fonctionnalités type moteurs de recherche, podcast, etc.…

Des journaux ont utilisé rapidement le mode Electronic Long Paper Short (ELPS) en mettant des articles abrégés dans le journal et des versions longues sur leur site, avec des compléments électroniques (références supplémentaires, tableurs, vidéos, etc..).

Des journaux sans format papier ont été créés en utilisant toutes les fonctionnalités de l’Internet puis du web 2.0 ; ils sont nombreux (PLoS, BioMed Central , etc..) et atteignent la notoriété.

L’accès gratuit pour tous, l’information pour tous en 2015, sont des objectifs intéressants qui restent à financer. Le modèle économique des journaux uniquement électroniques est incertain, mêmes si certains sont financés par les auteurs (et plus du tout par les lecteurs) ou des institutions.

La recherche excellente est une exception rare, et peu d’acteurs s’y intéressent. L’homme, bien davantage que l’outil ou le média, est au cœur du système : gardons à l’esprit que ceux qui ont voulu prédire le futur se sont toujours trompés…

Key points

Old journals are using information technologies by putting production pdfs on line and applying several useful functions, such as search engines or podcasts.

Journals have rapidly taken up the Electronic Long Paper Short (ELPS) trend, publishing abridged articles in the physical journal and longer versions on their websites, with electronic supplements (supplementary references, spreadsheets, videos, etc.).

Journals with no paper version have been created that use all the functionalities of the Internet and now of web 2.0. They are numerous (PLoS, BioMed Primary , etc..) and are acquiring a reputation.

Free access for all, information for all in 2015, are some interesting objectives that remain to be funded. The economic model of these exclusively electronic journals is uncertain, although some are funded by authors (and not at all by readers) or institutions.

Spotless research is a rare exception, but few stakeholders are taking an active interest in it. Humans, much more than the tool or the media, are at the heart of the system. We must remember that those who have wanted to predict the future have always been wrong.

Les journaux biomédicaux ont pour vocation de remplir cinq missions [1] :

s’assurer de la meilleure qualité possible des textes publiés grâce au système de peer review  ;
communiquer les résultats originaux des recherches ;
réunir des communautés scientifiques et médicales ;
archiver le savoir ;
œuvrer à la mise en place d’un consensus scientifique autour d’une problématique indépendante des pressions commerciales, politiques, professionnelles et économiques du moment.

Il nous paraît essentiel que ces missions, qui fondent la légitimité de l’existence des revues, perdurent et que les nouvelles technologies, en dépit des changements qu’elles induisent, demeurent au service de la diffusion de l’information, sans en modifier le sens.

Dans le domaine dit STM (Science, Technologie, Médecine), d’après un rapport du Wellcome Trust de 2003, il y avait environ 164 000 journaux en 2001, dont 16,5 % avaient un format électronique [2]. Sur le même périmètre, seulement 3,3 % étaient électroniques en 1996. Qu’en est-il en 2009 ? La proportion de 25 % serait dépassée. Cette évolution rapide est-elle identique pour les seules revues médicales ?

Environ 30 000 à 40 000 journaux biomédicaux existeraient dans le monde, ce qui représenterait, à proportion égale, environ 7 500 à 10 000 revues médicale électroniques. Est-ce que le monde médical est « en retard » ou « en avance » par rapport aux autres secteurs ?

Des évolutions rapides et imprévues

En 1991, à l’occasion du 150e anniversaire du British Medical Journal (BMJ), un colloque a été organisé sur le thème « Quel futur pour les revues médicales ? ». Les chapitres de l’ouvrage publié à l’issue de cette réunion ont été signés par les rédacteurs en chef des plus grands journaux de l’époque [3]. Aucun rédacteur n’avait anticipé les profonds bouleversements qui, depuis 1994, ont remis en cause tous les principes fondateurs de l’édition médicale et biomédicale. Lors de son départ en 2004 de la rédaction du BMJ, Richard Smith a commencé ainsi son discours [4] : « Quand je suis arrivé au BMJ en 1979, le journal était préparé avec du plomb, il n’y avait pas un seul ordinateur, et il fallait 3 mois pour que le journal atteigne l’Australie. Je pars un quart de siècle après, et il y a beaucoup plus de lecteurs qui consultent le journal sur un ordinateur plutôt que la forme papier, et les Australiens sont les premiers à le lire parce que les Britanniques dorment quand le journal arrive sur leurs écrans. Mais mon impression générale est que ce changement a été lent ». Richard Smith pensait que, si la technologie avait évolué, les méthodes de travail et de sélection des articles n’avaient pas beaucoup changé : la sélection des articles n’est pas meilleure, la qualité des articles est identique, etc.

Ces dix dernières années ont modifié l’économie du système sans avoir engendré de grandes restructurations, mais celles-ci pourraient venir [5, 6 et 7]. Les faits marquants à l’origine de ces bouleversements sont :

la très forte montée en puissance de l’Internet : les revues dites électroniques ont d’importants avantages compétitifs sur les revues dites papier (par exemple, la possibilité d’inclure des vidéos dans les illustrations ou des podcasts commentant le numéro, etc.) ; le web 2.0 accentue ces différences ;
la forte pression pour un accès gratuit au contenu des revues : si pour certains ce principe semble acquis, rien n’est encore définitif. Si ce principe devenait réalité, les ressources des maisons d’édition ne proviendraient plus des lecteurs (particuliers, services hospitaliers, bibliothèques), mais d’autres acteurs qui devront supporter les coûts de l’édition (auteurs, institutions, laboratoires pharmaceutiques, …?) ;
la possibilité pour tout internaute (l’e-patient) d’accéder aux mêmes informations que les professionnels de santé. Le public, avec les scientifiques, a contribué à l’augmentation des consultations de la base de données Medline après sa mise en accès gratuit sur internet : 163 000 recherches en janvier 1997, 12,5 millions en janvier 1999, 64,8 millions en janvier 2005, et 82,3 millions en mars 2007 [8] ; depuis 2007, la croissance a cessé ;
la possibilité de quantifier de plus en plus finement la notoriété de chaque auteur ; le calcul de la notoriété d’une revue (le fameux facteur d’impact) devrait céder le pas au calcul de la notoriété de chaque article (et donc de leurs auteurs) via le nombre de « hits  » par exemple pour un article sur un site internet donné. Des listes des articles les plus consultés ou téléchargés sont déjà disponibles sur bon nombre de sites ;
la montée en puissance d’outils innovants de communication ; les réseaux sociaux ont été rapidement adoptés par les journaux et les jeunes générations ; pour certains, des styles de rédaction utilisés pour les « SMS » ou pour les communications projetées (en PowerPoint™) pourraient compléter, voire remplacer, dans un avenir proche la structure plus classique des articles scientifiques. Mais restons prudents quand il s’agit de prédire le futur.

Le secteur des revues médicales n’échappera sans doute pas aux restructurations qui ont été celles des compagnies d’aviations, de la téléphonie, de la musique, et de la presse d’information générale. Certaines maisons d’édition pourraient être amenées à disparaître ou à être remplacées par de nouvelles structures ayant su s’adapter à ces nouvelles contraintes.

Les enjeux sont nombreux : ces bouleversements vont-ils modifier en profondeur l’édition médicale telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Les revues actuelles vont-elles disparaître ? La publication des résultats scientifiques se fera-t-elle par le biais d’autres canaux de diffusion ?

Trois types de journaux électroniques : vers une part grandissante de nouvelles fonctionnalités web

Il existe trois types de journaux électroniques [9] :

Les publications électroniques d’un périodique édité sur papier avec toutes ses rubriques, accessibles sur un site internet ; il s’agit en général de journaux qui continuent leur activité éditoriale et ont ajouté la fonctionnalité électronique en mettant sous format pdf téléchargeable leurs articles ; le contenu électronique est identique à celui du journal déjà existant ; ce modèle a été adopté par de nombreux journaux car il est plus simple à gérer ;
Les journaux hybrides qui correspondent au format précédant mais avec des rubriques et/ou des données complémentaires qui sont ajoutées sur le site internet. La notion dite ELPS (Electronic Long Paper Short,) dont le BMJ s’est fait le leader depuis 1999, se développe : un article long est publié sous forme électronique, un article plus court (préparé par la rédaction) dans le journal imprimé  [10]. Le format électronique, plus long que le texte imprimé dans le journal, comporte plus de références, des données complémentaires (fichiers Excel, documents annexes - protocole opératoire, questionnaires, clips vidéos d’une technique chirurgicale, etc..). En 2009, vient d’apparaître ‘BMJ Pico’ (Pico ; car c’est une unité petite (10-12) et aussi pour l’acronyme ‘Population, Intervention, Comparison, Outcomes [11]). Il s’agit d’une évolution du format ELPS. L’article de recherche complet, avec ses compléments multimédia, est gratuit et exclusivement électronique ; un format très standardisé de type résumé long est préparé par l’auteur pour la publication papier.
Les “e-journaux” qui n’ont pas de publication sous forme papier et n’existent que sur un site internet ; les premiers journaux de ce type ont été créés vers le milieu des années 1990 (plusieurs dominent comme PLoS et BioMed Central , d’autres arrivent comme Bentham Open ). La publication en ligne est faite en temps réel sans attendre les délais nécessaires à une impression papier. Le pdf du manuscrit accepté est parfois mis en ligne avant que l’article ne soit révisé, préparé et mis en page. Les mises en ligne n’ont plus de périodicité régulière (hebdomadaire, mensuelle, etc.) puisque l’actualisation du site se fait en continu. Lors de la publication, les avis des relecteurs et les versions successives de l’article (de la version soumise jusqu’à la version définitive) peuvent être mises en ligne (sur www.biomedcentral.com par exemple).

Avec l’apparition du web 2.0, les articles de certains journaux électroniques, quel que soit leur type, proposent de nombreuses fonctionnalités pour vous permettent de les archiver, de les suivre, de les partager avec vos amis, etc.… Les journaux sont en compétition pour apporter ces fonctionnalités, et en mai 2009, le prestigieux New England Journal of Medicine a lancé un test en s’alliant à Facebook ! Ces réseaux sociaux (Social bookmarking) sont nombreux et le journal vous décrit en général ses objectifs : il s’agit d’outils pour que les utilisateurs de l’Internet archivent, organisent, cherchent et managent des ‘bookmarks’ (des liens) de pages web, avec l’aide de métadata. Typiquement, ce sont des tags qui sont partagés et les nombreux utilisateurs peuvent y ajouter des informations et des commentaires [12]. Si par exemple, vous allez sur le site des Annals of Internal Medicine , vous trouvez en fin d’article une liste de logos avec des liens qui vont vous permettre de partager en réseau vos avis et commentaires sur ces articles.

Il existe de nouvelles maisons d’édition créées depuis la fin des années 1990 et qui publient exclusivement des e-journaux biomédicaux. Highwirepress (http://highwire.stanford.edu/) publie environ 1 260 revues en 2009, en général issues de revues plus anciennes qui ont confié leur format électronique à cette société à but non-lucratif créée par l’Université de Stanford. Highwirepress héberge en 2009 plus de 6 millions d’articles provenant de 140 journaux. Avec leurs partenaires, ils publient 71 des 200 journaux les plus fréquemment cités (site consulté le 2 juillet 2009).

Biomedcentral sur www.biomedcentral.com publie 199 (vérifié le 29 juin 2009) journaux uniquement sous format électronique ; ces journaux n’ont jamais eu de format papier. De nouveaux titres de e-journaux sont créés en permanence et la responsabilité éditoriale est confiée à des rédacteurs spécialisés. Des sociétés comme WebMD ont leur journal électronique : www.medscape.com. Des sites spécialisés se créent avec l’objectif de devenir des médias de publication qui pourraient être en compétition avec les revues papier. Par exemple, certains sites ne publient que des cas cliniques comme www.medcases.com. Si la définition du qualitatif ‘électronique’ laisse la place à de nombreuses variantes, quels sont les sites que l’on peut qualifier de journaux ? Est-ce que Medscape est un journal : définitivement oui pour ses rédacteurs et propriétaires, mais comment la communauté scientifique réagit-elle face à ces initiatives ?

Des alertes automatiques peuvent vous prévenir lorsque des articles sont publiés dans vos domaines de prédilection ; des liens hypertextes sont présents partout et via un clic sur le numéro d’une référence, l’accès est immédiat au résumé de cet article, et éventuellement à l’article complet, etc. La réception automatique et gratuite des sommaires est proposée par de nombreux journaux et des banques de données ; la liste des articles qui composent un fascicule est reçue le jour même de la parution et des liens dans le courriel permettent d’accéder directement aux textes correspondants (soit avec un accès gratuit aux articles comme sur http://www.bmj.com/, soit avec un accès réservé aux abonnés, ou avec un système de pay-per-view , comme sur http://www.nejm.org/). La réception par courriel de titres d’articles correspondants à des mots-clés présélectionnés est un service habituel, soit au niveau de sites consacrés à une seule revue, soit au niveau des banques de données (par exemple http://www.ncbi.nlm.nih.gov ou www.sciencedirect.com). Ce service est en général gratuit. Les services d’alertes offerts par les sites sont d’ailleurs de plus en plus sophistiqués ; par exemple un site publie quotidiennement les conclusions des résumés des articles correspondants à des sélections thématisées (www.mdlinx.com). Vous créez votre liste de thèmes à suivre, et MDLinx suit 1 200 journaux biomédicaux : vous recevez des alertes quotidiennes ou hebdomadaires (selon votre choix) avec tous les articles correspondants à vos souhaits, dans les 48 heures suivant la publication (ils sont plus rapides que PubMed  !).

Une évolution du peer reviewing avec l’électronique ?

Il nous semble évident que le facteur humain restera présent, même si les pouvoirs s’exerceront sans doute différemment. Les auteurs resteront soumis au jugement de leurs pairs, mais ils auront aussi des possibilités de rendre accessible ce qui n’a pas été accepté pour publication. Des auteurs pourraient mettre en ligne leurs travaux, y compris les articles refusés sans clairement l’expliquer. Pour conserver la valeur ajoutée de l’expertise par les pairs, il ne faudrait pas que cette possibilité ne devienne la norme.

Les rédacteurs resteront soumis à un employeur et continueront à exercer leur pouvoir de « censure » : ils pourront toujours dire non à une publication. Les relecteurs seront très probablement plus nombreux et les pouvoirs individuels diminueront. L’avis autoritaire non argumenté sera moins souvent considéré. Il semble que les modalités de travail des rédactions n’aient pas été changées par l’arrivée de l’électronique : c’est un outil de publication qui a permis de gagner en rapidité (les relectures vont plus vite grâce aux relances automatiques, les courriers deviennent ‘automatisables’ avec des lettres types que les rédacteurs adaptent, etc..). Le système du peer-reviewing qui est régulièrement critiqué n’a pas été changé sur le fond mais dans sa forme [13]. Les congrès réguliers, et livres sur le peer-reviewing n’ont pas été fortement influencés par l’Internet, le seront-ils par le web 2.0 ?

Pour garantir une certaine qualité de l’information publiée, le système de peer-reviewing doit persister. Les procédures d’expertise en ligne se sont déjà adaptées aux nouveaux outils. Certains journaux mettent en libre accès toutes les correspondances entre relecteurs, rédacteurs et auteurs (www.biomedcentral.com). Certaines parties des sites internet mettront en ligne tous les articles soumis à la rédaction, certains étant accompagnés d’un appel à tous les relecteurs volontaires (dont ceux déjà identifiés, qui recevront un e-mail leur signalant l’arrivée d’un article soumis dans leur domaine). Plus tard, la rédaction, considérant tous les avis reçus (combien, 10 voire 50 peut-être ?), prendra sa décision de publier ou non « officiellement » l’article. En théorie, dans ce système, les lecteurs devraient avoir plus de pouvoir en sélectionnant les articles pour lesquels ils « voteraient ».

Mais les biais du peer-reviewing sont probablement identiques entre les procédures papier et les procédures électroniques. La fraude ne sera pas mieux détectée et les relecteurs ne seront pas forcément mieux formés. Dans certains cas, la qualité des articles pourrait même diminuer ! Par exemple, il a été montré que les références avec des liens hypertextes devenaient rapidement inaccessibles et que ces liens avaient une demi-vie d’environ 4 ans [14, 15, 16 et 17].

Le contrôle de la qualité des textes publiés par des journaux électroniques est un problème majeur ; beaucoup de sites mettant sur internet tout ce qui leur est soumis. On a même vu deux exemples d’articles inventés par des ordinateurs et acceptés par des journaux [18] !

Les maisons d’éditions et les modèles économiques

Les journaux dits du « nouveau monde » ont généré des économies de production et imposé un nouveau modèle d’affaire lié à l’accès libre et gratuit à l’information. D’un modèle basé sur le paiement par abonnement, certaines maisons d’édition souhaitent évoluer vers un modèle fondé sur le paiement par les auteurs (ou leurs institutions). Dans ce cas, les recettes ne proviennent plus des abonnements (puisque l’accès au contenu est gratuit) mais des droits de soumission et de publication payés par les auteurs. Des comparaisons, très difficiles à faire entre ces modèles, ont été proposées à partir d’enquêtes [5]. Il semblerait que le format électronique exclusif diminue d’environ 20 à 30 % les coûts de production [5].

Une chose est certaine ; quelqu’un devra bien payer, même dans un concept où le consommateur pense qu’internet est un support peu cher qui diffuse de l’information gratuitement. L’accès d’un journal pourra par exemple être réservé aux seuls abonnés, ou être gratuit, y compris pour le grand public. D’autres sites opteront sans doute pour le système de pay-per-view qui permet de faire payer les seuls articles consultés, ou la navigation payante dans certains secteurs précis du site, ou encore l’utilisation de certains modules de formation en ligne. Toutes les possibilités existent : gratuité du dernier numéro ou des derniers articles, et paiement en ligne pour accéder aux archives ; ou l’inverse : numéros ou articles récents payants mais gratuité des archives, etc. Les comportements des internautes vis-à-vis du paiement en ligne avec une carte de crédit varient également selon les continents.

En juillet 2001, Mme Gro Harlem Bruntland, directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé, a annoncé que six des plus grands éditeurs mondiaux (Blackwell Science, Elsevier Science, Harcourt Science, John Wiley, Springer Verlag, et Wolters Kluwer) ont décidé que plus de 100 pays parmi les plus pauvres du monde auraient un accès gratuit à l’information scientifique sur Internet [19]. Ces éditeurs représentaient 1 000 des 1 240 plus importants journaux biomédicaux. Le projet HINARI permet un accès gratuit à 2 600 revues pour 112 pays dont le PIB par habitant est inférieur à 3 000 $ par an (http://www.healthinternetwork.org) [20 et 21].

Dans certains domaines, l’accès gratuit pourrait devenir la norme [22, 23 et 24]. Des projets de mise à disposition gratuite des manuscrits sur des sites, sans passer par les revues voient le jour, essentiellement par le leadership d’instituts de recherche (NIH, INSERM...). Le projet « Public Library of Science » ou PLoS [25] cliquez ici , ainsi que le projet de la National Library of Medicine (www.pubmedcentral.com) sont très importants.

L’électronique donne lieu à de nombreuses applications, et ce sont les jeunes générations qui vivent avec ces méthodes. Par exemple, vous pouvez créer vous-même votre journal sur certains sites, en utilisant la langue qui vous convient. Allez sur BioMed Central cliquez ici pour créer votre journal. Les contrats types existent avec la maison d’édition : lorsque vous réussirez, vous pourrez partager les profits avec la maison d’édition (s’il y a des profits).

D’un modèle économique unique et inchangé depuis des décennies, l’irruption de l’édition électronique a multiplié les offres, les modèles, les acteurs et les expérimentations de toute sorte.

Les mouvements pour l’open access viennent modifier un modèle payant bien établi

Une publication de type open access doit répondre à 2 conditions :

les auteurs et propriétaires du copyright attribuent à tous les utilisateurs un droit d’accès libre, irrévocable, permanent et universel de leur travail, et une licence pour copier, distribuer, transmettre et diffuser en public ce travail Les utilisateurs peuvent également réaliser et distribuer des produits dérivés. Tout ceci est autorisé quel que soit le média pour toute utilisation, y compris le droit de faire un petit nombre de copies papier pour un usage personnel ;
une version complète du travail avec tous ses compléments multimédia, dans un format électronique standard, est déposée immédiatement dans une archive électronique ouverte et financée par une institution académique, une société savante, une agence gouvernementale ou toute autre organisation bien établie qui accepte de faciliter l’accès ouvert, une distribution sans restriction et un archivage à long terme.

Ce mouvement, initié par la fondation George Soros et l’Open Society Institute (http://www.soros.org/), est une initiative sans limites de domaine de publication. Pour les sciences biomédicales, PubMed Central répond aux critères d’un archivage de type open access .

Tout a commencé à être formalisé lors de l’initiative de Budapest pour le libre accès à la recherche (BOAI - Budapest Open Access Initiative ) lors d’une rencontre organisée par l’Institut pour la Société Ouverte (OSI - Open Society Institute ) qui s’est tenue les 1er et 2 décembre 2001 à Budapest [23]. Comment harmoniser des initiatives disparates : tel était l’enjeu principal de la rencontre dont l’objectif premier était d’amplifier l’impact d’efforts jusque-là dispersés. Les participants ont recherché les stratégies les plus efficaces et les plus accessibles pour servir les intérêts de la recherche, des chercheurs et des institutions et sociétés qui soutiennent la recherche. Il en a résulté une déclaration de principe, de stratégie et de soutien financier. L’initiative a été initialement signée par les participants puis rapidement par un nombre croissant d’individus et d’organisations du monde entier ( cliquez ici ). Il existe dorénavant un répertoire (‘directory’ ) qui liste tous les journaux en accès libre qui suivent la logique de l’open access (http://www.doaj.org/).

Cette initiative vient en opposition à la diffusion des informations par des accès payants. En sciences biomédicales, de nombreux journaux auraient pu être mis en péril par cette initiative, mais ils ont continué leurs activités. Tous les journaux payants de sociétés savantes et les plus grandes organisations sont dans ce modèle, à commencer par le JAMA , les Annals of Internal Medicine , et la plupart des journaux que vous lisez. L’accès payant a pris des modalités très diverses et que nous ne pouvons toutes citer tant elles sont nombreuses : abonnement annuel couplé ou séparé du format papier, accès de type pay-per-view , archives gratuites après un délai (6 ou 12 mois), accès gratuit pendant quelques heures ou jours avant de passer en pay-per-view , pay-per-view pour un temps limité (24 heures), pour un nombre limité de téléchargements, etc.

Certains scientifiques ont des arguments très agressifs contre le système établi des journaux ou maisons d’éditions qui font payer l’information : comment accepter que des recherches financées par des états ou des organismes publics soient diffusées par des structures à but lucratif ? [26]. D’autres répondent que ces journaux en accès libre ont un impact faible, et que certains sont prêts à accepter des articles de mauvaise qualité, ou encore que les chercheurs ont une mauvaise connaissance de ces modèles et font donc payer les auteurs ou leurs institutions pour publier.

Beaucoup a été dit sur ces combats entre l’open access et les modèles existants. Nous renvoyons le lecteur au rapport Open access to research outputs (septembre 2008) dont la conclusion est : « le résultat éventuel d’un mouvement vers l’accès libre est incertain, et notre conclusion générale est qu’il n’y a pas de raison évidente expliquant que ce mouvement puisse jéopardiser la position des maisons d’éditions existants au détriment de la communauté académique (…). Le risque principal est que les sociétés savantes aient des difficultés à s’adapter à un nouveau modèle d’affaires et que leur contribution générale à la communication (…) soit mise en danger » [27].

Les classements des revues vont-ils évoluer ?

Des classements des journaux électroniques en fonction de la consultation de leurs articles existent déjà (www.facultyof1000.comm). Ces outils sont l’équivalent des facteurs d’impact qui mesurent la notoriété d’un journal. Les nouvelles données quantitatives disponibles vont sans aucun doute avoir un effet sur la crédibilité actuelle du facteur d’impact. La mesure ne se fait plus sur le journal (Lancet versus JAMA ) mais sur l’article (auteur X versus auteur Y pour des thèmes précis). Des sites permettent d’accéder au nombre de consultations électroniques de chaque article. Des journaux publient la liste des articles les plus consultés ou téléchargés (sans savoir s’ils sont lus).

De nouveaux indicateurs pourraient ainsi remplacer le facteur d’impact (qui par ailleurs ne devrait jamais être employé pour évaluer des scientifiques, mais uniquement pour comparer des journaux) [28]. Ils seront à la disposition d’une communauté scientifique qui continuera à utiliser des comparaisons d’indicateurs, sans savoir forcément comment ils sont calculés, ni en connaître les nombreux biais.

Pas d’amélioration de la qualité des informations ?

Les professionnels de santé n’ont jamais eu tant de données à leur disposition, mais ils ne trouvent pas toujours avec plus de facilité que par le passé la bonne information au moment où ils en ont besoin. De plus, lorsqu’ils trouvent une information correspondant à leur thème de travail, ils n’en connaissent pas toujours la fiabilité et le niveau de preuve.

La revue systématique de PLoS ONE publiée en mai 2009 est une excellente étude dans un domaine où peu de données existent ; celui de la falsification des données scientifiques [29]. A partir de 3 276 références, l’auteur a inclus 21 articles (de 1987 à 2008) dans une revue systématique et 18 dans une méta-analyse. Plus de 10 000 scientifiques, essentiellement américains (15 études des États-Unis), ont répondu à des enquêtes. La malveillance a 3 composantes : fabrication, falsification et plagiat. Les résultats étayent des hypothèses admises : environ 2 % des scientifiques admettent avoir fabriqué, falsifié ou modifié des résultats au moins une fois, et environ 33 % admettent d’autres types de pratiques peu recommandables (suppression de données, changement de données sous la pression d’un financeur, etc..). Dans la discussion, l’auteur pense que dans ce domaine, les déclarations sont probablement sous-estimées.....

Harold Sox, en quittant la position de rédacteur en chef des Annals of Internal Medicine , en juillet 2009 a publié un éditorial expliquant que l’avenir était incertain pour les journaux biomédicaux [30]. Il a expliqué son angoisse sur le financement des journaux biomédicaux (et aussi des journaux grand public) face à des médias électroniques dont le modèle d’affaire n’est pas encore stabilisé. Il a expliqué le fonctionnement des Annals et gardé 3 messages de ses 8 ans aux Annals  : la recherche excellente est une exception rare ; les rédacteurs et statisticiens qui améliorent les rapports des recherches sont un trésor national ; les journaux cliniques apportent un service public unique s’ils assurent que les méthodes de recherche sont bonnes, complètes et que les conclusions sont prudentes. Sa conclusion est que produire de bons journaux coûte de plus en plus cher pour le bénéfice de tous, dont le grand public, et que le financement des journaux biomédicaux n’est pas assuré.

En 1978, la déclaration d’Alma Ata proposait « La santé pour tous en l’an 2000 » ; actuellement des groupes de travail, sous l’égide d’institutions dont l’OMS, nous proposent « l’information pour tous en 2015 » http://www.hifa2015.org/ [31]. Cet espoir est fondé sur les facilités d’accès apportés par les nouvelles technologies de l’information et de la communication : mais est-il réaliste ? L’objectif de « l’information pour tous les professionnels de santé en 2015 » est un bel idéal qu’il faut poursuivre à tout prix. Le succès ou l’échec des journaux du futur à remplir cette mission dépendra plus à notre avis de la faculté qu’auront les professionnels de la santé à changer leurs comportements face à l’abondance d’informations, plutôt qu’à leur capacité à s’adapter à de nouveaux outils technologiques.

Une fois de plus, l’homme bien d’avantage que l’outil ou le média, est au cœur du système : gardons à l’esprit que ceux qui ont voulu prédire le futur se sont toujours trompés…

Note

Tous les liens cités dans cet article ont été vérifiés en juillet 2009.

Conflits d’intérêts

H Maisonneuve est employé de Pfizer, C Schnitter est employé de Elsevier-Masson.



Références

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