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Chapitre 12
Dystrophies endothéliales congénitales/pédiatriques

D. Brémond-Gignac,

M. Robert

Introduction
Les dystrophies endothéliales cornéennes sont un groupe de maladies généralement bilatérales associées à un dysfonctionnement endothélial qui peut entraîner un œdème cornéen et une perte de transparence cornéenne jusqu'à devenir opaque. La récente classification de 2015, International Classification of Corneal Dystrophies , deuxième édition (IC3D-2), fait référence. Quatre dystrophies qui affectent principalement l’endothélium cornéen ont été décrites : la dystrophie cornéenne endothéliale postérieure polymorphe ( posterior polymorphous corneal dystrophy [PPCD]), la dystrophie cornéenne endothéliale héréditaire congénitale ( congenital hereditary endothelial dystrophy [CHED]), la dystrophie endothéliale cornéenne de Fuchs ( Fuchs endothelial corneal dystrophy [FECD]) et la dystrophie endothéliale liée à l’X.
Chez l’enfant, la diversité des présentations phénotypiques est remarquable, allant de cornées opaques à la naissance (CHED), posant la question du diagnostic différentiel avec un glaucome congénital, jusqu’à de très discrètes lésions endothéliales unilatérales sans retentissement sur la fonction visuelle découvertes fortuitement lors d'un examen de routine (comme dans certaines PPCD).
La prévalence de ces dystrophies endothéliales cornéennes varie considérablement d’une population à l’autre et celles-ci constituent des indications classiques de greffe de cornée dans des séries publiées. Bien que la CHED soit relativement rare, elle est l’une des dystrophies cornéennes pédiatriques les plus fréquemment rencontrées dans les pays à forte consanguinité et est une cause bien connue d’œdème congénital de la cornée. Il faut y rattacher le syndrome de Harboyan (maladie orpheline 1490) qui associe une CHED et qui une surdité de perception, et qui est dénommé corneal dystrophy with progressive deafness (CDPD).
Moins courante que la FECD mais plus commune que la CHED, la PPCD est une dystrophie endothéliale cornéenne héréditaire associée à un phénotype variable, allant d’anomalies endothéliales cornéennes asymptomatiques à un œdème cornéen et un glaucome congénital, à développement progressif (40 % des patients affectés).
La dystrophie endothéliale liée à l’X est la moins fréquente des dystrophies endothéliales cornéennes, signalée sur une seule famille à ce jour. Sept générations consécutives d’une famille autrichienne ont démontré un large éventail des caractéristiques phénotypiques, allant d’anomalies endothéliales asymptomatiques à un œdème cornéen congénital [1].
Des progrès significatifs ont été réalisés au cours de la dernière décennie pour élucider les bases génétiques des dystrophies cornéennes endothéliales avec implication des gènes ZEB1 , S LC4A11 et COL8A2 qui ont démontré de façon convaincante leur rôle dans la PPCD, la CHED et une forme précoce de FECD [2].
Différentes formes cliniques
Dystrophie cornéenne endothéliale héréditaire congénitale (CHED)
L’IC3D-2 abolit la complexité artificielle de la précédente classification, qui avait créé une forme dominante de CHED, la « CHED1 », qui n’existe probablement pas et a en tout cas disparu de la classification actuelle. Les CHED sont des affections récessives autosomiques, à l’origine d’une atteinte bilatérale et symétrique des cornées. Celle-ci se manifeste dès la naissance sous la forme d’une opacité stromale diffuse, allant de cornées troubles à des cornées opaques, porcelaine (fig. 12-1
Fig. 12-1
Opacité stromale diffuse présente dès la naissance, bilatérale, chez deux enfants d’une fratrie de quatre nés d’un couple consanguin dans le cadre d’une dystrophie cornéenne endothéliale héréditaire (CHED).
). Il s’agit donc d’un diagnostic différentiel de glaucome congénital primitif classique, d’autant plus difficile qu’un authentique glaucome peut s’y associer (et que les deux sont des affections majoritairement récessives). Il n’existe cependant pas de buphtalmie (ou une buphtalmie moins importante que ne le laisserait présager l’importance de l’opacité cornéenne), pas (ou pas suffisamment) d’augmentation de la longueur axiale pour l’âge. Le fond d’œil peut être d’accès difficile. L’épaisseur cornéenne est très augmentée (beaucoup plus que dans un glaucome pour une opacité comparable) : jusqu’à deux ou trois fois l’épaisseur normale, généralement supérieure à 1 000 microns, souvent non mesurable par un pachymètre standard, requérant une mesure à l’échographe UBM ( ultrasound biomicroscopy  ; ou bien par OCT ou optical coherence tomography ). Cette augmentation de l’épaisseur cornéenne entraîne une augmentation « factice » des chiffres de pression intraoculaire. Dans le doute sur un authentique glaucome associé, un traitement médical de première intention associant deux ou trois collyres hypotonisant peut être prescrit. Le comptage endothélial, lorsqu’il est possible, est anormalement bas.
L’histoire naturelle est dite « stable » dans la littérature. En fait, dans notre expérience, il existe généralement un éclaircissement progressif et relatif de la cornée, qui doit être pris en considération dans la question du choix du traitement optimal.
Dystrophie cornéenne endothéliale postérieure polymorphe héréditaire congénitale (PPCD)
Les PPCD sont de transmission autosomique dominante, avec une expressivité variable. Elles sont souvent asymptomatiques ou paucisymptomatiques et souvent asymétriques, parfois unilatérales. Elles se caractérisent par une association variable de lésions opaques géographiques, de lésions vésiculaires parfois groupées et de lésions en rail (fig. 12-2
Fig. 12-2
Juxtaposition de lésions vésiculaires groupées, de lésions en rail et d’opacités géographiques chez un enfant de 7ans, signant une dystrophie cornéenne endothéliale postérieure polymorphe héréditaire congénitale (PPCD).
). Dans certains cas, les lésions s’associent à des ponts de tissu irien entre l’iris et la cornée. L’histoire naturelle est de bon pronostic dans la majorité des cas. Il convient de surveiller l’absence de déformation cornéenne, l’absence d’association avec un glaucome et l’absence de développement d’un œdème cornéen stromal.
Fig. 12-3
Lésions vésiculaires groupées asymptomatiques et non auparavant diagnostiquées chez la mère de l’enfant.
Dystrophie endothéliale liée à l’X
La présentation est proche de celle des CHED, avec des cornées floues à opaques, cette fois seulement chez un bébé de sexe masculin. L’examen à la lampe à fente montre des lésions en cratère de lune, typiques. L’examen des mères de ces petits garçons permet de confirmer le diagnostic en mettant en évidence des lésions discrètes mais spécifiques, en cratère de lune, mais sans retentissement sur le stroma (fig. 12-3). La pathologie est stable.
Dystrophie endothéliale de Fuchs (FECD) à début précoce
Alors que la FECD était à l’origine considérée comme un trouble sporadique, plusieurs publications ont rapporté entre 1970 et 1980 de multiples cas de FECD familiales, établissant un modèle de transmission autosomique dominante avec un ratio femmes/hommes de 2,5 pour 1 identifié par Krachmer. Bien que la forme précoce de FECD ne soit liée qu’à un seul locus, sur le chromosome 1p (gène du collagène VIII, COL8A2 ), une liaison significative a été démontrée pour la forme tardive de FECD sur d’autres chromosomes. La clinique est celle d’une cornea guttata, centrale, puis d’extension centrifuge. Son existence chez l’enfant est virtuelle ou exceptionnelle. L’accumulation de gouttes centrocornéennes dans cette dystrophie de Fuchs à début précoce se manifeste dans la 3e  décennie contre 50 à 60 ans pour la forme habituelle.
Traitements
Les formes sans retentissement stromal, ou avec un flou cornéen minime ou modéré, ne requièrent qu’une surveillance clinique simple attentive.
En cas d’opacité stromale avec retentissement notable sur la fonction visuelle, il est essentiel de peser le rapport bénéfice/risque d’une intervention. Cela exige une connaissance précise de l’ophtalmologie pédiatrique. Quelle que soit la technique chirurgicale, elle est d’autant plus complexe que l’enfant est jeune, du fait des caractéristiques d’élasticité de la sclère et de la cornée ainsi que des dimensions de la chambre antérieure. À cela s’ajoutent les difficultés du positionnement et de l’administration des traitements postopératoires, ainsi que la fréquence des rejets et le retard constant au diagnostic de ceux-ci.
L’intervention de choix dans les dystrophies endothéliales de l’enfant requérant une intervention consiste aujourd’hui en une kératoplastie endothéliale [3]. Celle-ci présente l’avantage sur la kératoplastie transfixiante d’un moindre taux de rejet ; elle est techniquement plus complexe que la kératoplastie transfixiante et pose le problème spécifique du positionnement postopératoire de l’enfant en cas d’intervention après l’âge de 3 mois.
Conclusion
Les dystrophies cornéennes endothéliales chez l’enfant offrent une grande variété de présentations cliniques : d’une opacité cornéenne majeure à des lésions asymptomatiques et de découverte fortuite. Elles déclinent les grands modes de transmission des maladies héréditaires : autosomiques récessives (CHED), dominantes (PPCD), ou liées à l’X. Enfin, leur traitement consiste le plus souvent en une surveillance en milieu pédiatrique. Lorsqu’une intervention est envisagée, il convient de bien mûrir l’indication ; celle-ci est un défi non seulement technique, mais aussi humain, en raison des difficultés du suivi postopératoire.
Les références peuvent être consultées en ligne à l’adresse suivante
Bibliographie
[1]
Schmid E., Lisch W., Philipp W., A new, X-linked endothelial corneal dystrophy, Am J Ophthalmol 2006; 141 : 478 - 487.
[2]
Aldave A.J., Han J., Frausto R.F., Genetics of the corneal endothelial dystrophies, Clin Genet 2013; 84(2) : 109 - 119.
[3]
Busin M., Beltz J., Scorcia V., Descemet-stripping automated endothelial keratoplasty for congenital hereditary endothelialdystrophy, Arch Ophthalmol 2011; 129(9) : 1140 - 1146.