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Manger le pain de l’exil ou céder à l’angoisse des lotophages : peut-on oublier le chemin vers son Ithaque ? - 17/03/26

To eat the bread of exile or succumb to the Lotus Eaters’ anguish: Can the road to one's personal Ithaca be forgotten?

Doi : 10.1016/j.evopsy.2025.07.005 
Sébastien Talon  : Psychologue clinicien
 7, rue Sauffroy, 75017 Paris, France 

Auteur correspondant.

Résumé

Objectifs

Cet article propose une réflexion autour du repas et des questions récurrentes que l’on retrouve régulièrement dans la clinique de l’Exil que nous proposons d’articuler à la notion psychanalytique d’originaire. La vulnérabilité du fait de l’accueil, parfois vide de sens, peut être traumatogène quand le public rencontré est pris dans la protection de l’enfance du fait non de violence, mais de la grande précarité des familles qui ne peuvent alors répondre aux critères de l’article 375 du Code civil. Or quand un enfant est placé, cela ébranle l’ensemble de la famille. La question alimentaire est alors posée comme une proposition d’ordonnancement pulsionnel pour des mères qui ne sont plus, au quotidien, nourricières ; pour des enfants qui ne sont plus dans le bain de la langue d’origine. Mais elle est suspendue à celui qui la reçoit et est traversé de nostalgie. Manger permet un retour à des sensations primaires et de montrer la cuisine des « intraduits » en luttant pour ne pas devenir à leur tour Lotophages. La psychanalyse a permis la lecture d’un mythe tiré de l’Odyssée, celui des Lotophages, permettant une lecture des mécanismes inconscients en jeu.

Méthode

La méthode utilisée est celle de l’observation participante lors de visites médiatisées, ou de groupes transculturels psychanalytiques. Il en va de même lors de groupes d’analyse des pratiques, dont on ne restitue que quelques éclats de discours. Cet article s’étaie sur l’approche complémentariste de Devereux, avec comme approche complémentaire la sociologie politique de Norbert Elias, et la psychanalyse de Laplanche. Ce travail s’appuie sur la rencontre pendant trois ans et demi en CIFRE de 60 familles vivant toutes dans le département de Seine-Saint-Denis en région parisienne et des groupes de supervision, dans une association du secteur de l’enfance. L’analyse pluridisciplinaire est qualitative. Le raisonnement est abductif.

Résultats

Les résultats montrent les nouages de l’intime et du politique autour de ce que l’on mange quand des familles allochtones traversent une odyssée. Articuler repas et langue c’est alors nommer les plats des origines et des ingrédients dans des gestes appris et référés au pays d’origine. C’est aussi constater que les sons de l’infantile peuvent être tus, ou observer une posture régressive faite d’onomatopée alangagière. Mais ce n’est pas sans risque, un affect peut faire retour : la nostalgie. La prise en compte de la dignité de mères qui ont perdu leur enfant du fait de leur précarité, et la capacité à entendre par-delà les mots les enjeux des sensations facilite la mise en place d’un transfert. Ces mères changent physiquement et leurs postures évoluent. C’est alors tout l’édifice politique du repas dans son nouage à la subjectivité de chacun qui apparaît.

Discussion

En liant ce phénomène au mythe homérien des lotophages, c’est toute la question de l’originaire et l’enjeu des intraduits laplanchiens qui font surface. En nous obligeant à entendre ce que l’on tait en ayant la bouche pleine, c’est la question de l’inconscient qui se déploie. Si le mythe peut paraître lointain, il met en avant des lacunes dans la question du refoulement dans ce que vivent ces familles. Et si ces questions en apparence banales et vernaculaires sont traitées habituellement sous la forme du besoin leurs récurrences montrent l’enjeu des effets identitaires qui peuvent affleurer. Ainsi face à un pouvoir légitime, c’est une autre forme de justice réparative alimentaire qui se met en place et permet de renouer un lien parfois disloqué pour des familles que la précarité a fait chuter.

Conclusion

Les spécificités de la clinique de l’exil, lue à l’aune d’un mythe antique, permettent par-delà les notions de culture de revenir à des questions de fond pour des sujets vulnérables, mais aussi pour ceux qui les reçoivent. La traduction de sensations en mots permet non seulement la mise en place d’une dynamique transférentielle, mais aussi la traduction de signifiants énigmatiques qui renvoient aux positions infantiles. Toutefois, la question du repas permet aussi d’accepter par la sensation, la question des différences de langues que le fait de vivre ensemble implique dans un autre pays que le sien.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Abstract

Objectives

This study reflects on the concept of the meal and the questions that regularly recur in the psychotherapeutic approach to exile, which we link with the psychoanalytical notion of the originary. The vulnerability associated with the arrival in a new land, an event sometimes devoid of meaning, can be traumatic when the encounter involves child protection services, not because of violence but rather because of the extreme precariousness of families, who are unable to meet the criteria established in article 375 of the French Civil Code. When a child is placed in the care system, the whole family is shaken. The question of food may then emerge as a proposed means of regulating the impulses of mothers who are no longer nurturers on a daily basis and for children who are no longer immersed in their language of origin. However, it continues to hang over those who receive it and is laced with nostalgia. Psychoanalysis draws on the myth described in the Odyssey, the part involving the Lotus Eaters, to interpret the unconscious mechanisms at play. Eating allows a return to primary sensations and is a demonstration of the cuisine of the “untranslatables,” struggling to avoid becoming Lotus Eaters themselves.

Methods

The method used was active observation during supervised visits or cross-cultural psychoanalytical groups. The same applied to practice analysis groups, from which only a few fragments of discourse have been reproduced. This study utilized Devereux's “complementarist” approach, with Norbert Elias's political sociology and Laplanche's psychoanalysis serving as complementary approaches. The work was based on a 3.5-year CIFRE project involving 60 families, all living in the administrative department of Seine-Saint-Denis in greater Paris, and supervision groups linked to a non-profit association focused on children. The multidisciplinary analysis was qualitative. The reasoning was abductive.

Results

The results show how the intimate and the political become intertwined around the food eaten by migrant families experiencing an odyssey. Connecting meals and language means naming the dishes associated with one's origins and ingredients using gestures learned in and that make reference to the country of origin. It also means noticing that the sounds of infancy may be silenced or observing a regressive posture based on onomatopoeia. However, this is not without risk, as a feeling can return, that of nostalgia. Respecting the dignity of mothers who have lost a child because of precariousness and being able to hear beyond the words spoken to grasp the issues at stake can facilitate transference. These mothers change physically, and their postures evolve. It is then that the entire political structure of the meal, its relationship with each person's subjectivity, becomes apparent.

Discussion

By linking this phenomenon to Homer's myth of the Lotus Eaters, the whole question of the originary and the challenges of Laplanche's untranslatables comes to the surface. By forcing us to hear what is left unsaid when our mouths are full, the question of the unconscious unfolds. While the myth may seem distant, it highlights gaps in the issue of repression in the lives of these families. Furthermore, while these seemingly banal and vernacular concerns are usually approached from the perspective of needs, their recurrence highlights the importance of the identity issues that may arise. Thus, in the face of legitimate power, another form of restorative justice, based on food, takes shape, allowing families that have been torn apart by precariousness to reconnect.

Conclusion

The specificities of the psychotherapeutic approach to exile, viewed through the lens of an ancient myth, allow us to look beyond notions of culture and focus on concerns that are fundamental to vulnerable individuals, as well as to those who host them. Translating sensations into words not only establishes a transferential dynamic; it also translates enigmatic signifiers that harken back to infantile positions. However, the question of meals also allows acceptance, through sensation, of the question of language differences that arises when living together in a country other than one's own.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Mots clés : Alimentation, Intraduit, Régression, Origine, Allochtone, Incorporation, Introjection, Relation mère–enfant, Corps, Language, Migrant

Keywords : Food, Untranslatable, Regression, Origin, Allochthonous, Incorporation, Introjection, Mother–child relationship, Body, Language, Migrant


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