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Causalité en santé du travail : entre science, terrain et bon sens - 13/05/26

Doi : 10.1016/j.admp.2026.103056 
Abdeljalil El Kholti
 Professeur de médecine du travail, Unité de Santé au Travail, Faculté de Médecine et de Pharmacie, Université Hassan II de Casablanca, Casablanca, Maroc 

Résumé

La causalité est le cœur battant de la santé au travail. Elle conditionne à la fois le diagnostic, la prévention, l’expertise et l’action sur les conditions de travail. Pourtant, dans un monde professionnel complexe, mouvant et parfois opaque, identifier une cause claire à un effet sanitaire n’est jamais si évident. Cette classe de maître propose de revisiter la notion de causalité à travers une approche pluridisciplinaire : philosophique, scientifique, juridique et pratique. Nous tenterons de répondre à une question cruciale : comment penser – et surtout établir – la causalité en santé au travail aujourd’hui ? Comprendre pourquoi un salarié tombe malade ou se blesse n’est pas seulement un casse-tête épidémiologique ; c’est la clé qui ouvre trois portes à la fois : prévenir les risques, réparer les dommages et rendre justice. Or, dans les ateliers ultra-automatisés comme dans les bureaux hybrides, la causalité se joue sur une scène éclairée par trois projecteurs : la science, qui fournit des méthodes pour trier le vrai du faux ; le terrain, où l’exposition réelle ne ressemble jamais au scénario prescrit ; et le bon sens critique, cette vigilance qui alerte quand les chiffres manquent ou quand ils « sonnent faux ». L’enjeu dépasse donc la seule attribution de responsabilité : il conditionne la rédaction d’une fiche de données de sécurité, l’évolution d’une norme ou d’un standard, ou encore l’indemnisation d’une famille endeuillée. La notion de causalité a été abordée par de nombreux philosophes et scientifiques à travers les âges. Aristote, par exemple, a distingué plusieurs types de causes (matérielle, formelle, efficiente et finale), soulignant la complexité des liens causaux. Ibn Rochd (Averroès), grand philosophe, a défendu l’idée d’une causalité naturelle, insistant sur le fait que les phénomènes suivent des lois rationnelles plutôt que des enchaînements arbitraires. Cette perspective s’oppose à l’idée d’une causalité exclusivement métaphysique, que certaines traditions ont privilégiée. Au XVIII e  siècle, David Hume a critiqué la tendance humaine à inférer la causalité à partir de la simple conjonction d’événements, rappelant que l’association n’implique pas nécessairement un lien de cause à effet. Aujourd’hui, en épidémiologie, les critères de Bradford Hill aident à apprécier la causalité en santé publique en s’appuyant sur un ensemble d’arguments convergents. La recherche scientifique a longtemps traqué la cause unique, à l’image de Ramazzini reliant une exposition à une maladie. Depuis les années 1960, les critères de Bradford Hill ont bouleversé la donne : au lieu d’exiger une preuve absolue, ils évaluent un faisceau d’indices – force de l’association, temporalité, plausibilité biologique, relation dose-effet, cohérence, etc. Cette approche reconnaît qu’une lombalgie chronique ou un cancer du rein peuvent naître d’un cocktail d’expositions plus ou moins silencieuses, au sein de trajectoires professionnelles longues et hétérogènes. Elle ouvre aussi la porte à la statistique moderne et aux modèles causaux qui, en comparant des groupes exposés et non exposés, dessinent une probabilité plutôt qu’un verdict péremptoire. Trois familles d’outils dominent aujourd’hui cette statistique causale. Les cohortes et les études cas-témoins mesurent des risques relatifs, à condition de maîtriser les biais (confusion, sélection, information). Les approches contrefactuelles – variables instrumentales, appariement, pondération par la probabilité inverse – posent la question : « que se passerait-il si l’exposition disparaissait ? », en l’absence d’essai randomisé. Enfin, les graphes causaux et l’intelligence artificielle explicable explorent de vastes volumes de données pour repérer des interactions inattendues. Ces algorithmes ne valent toutefois que par la qualité des mesures et la transparence des hypothèses ; sinon, ils alimentent une illusion numérique de certitude. Mais le tableau reste plat tant qu’on ne chausse pas ses bottes pour observer l’activité réelle. Sur le terrain, on découvre des opérateurs qui contournent une consigne, des pauses rognées pour tenir la cadence, une climatisation défaillante qui ajoute deux degrés à l’air ambiant. L’entretien semi-directif révèle une fatigue qu’aucun capteur ne quantifie ; l’observation ergonomique documente l’angle du poignet qu’aucune fiche de poste n’avait prévu. Cette granularité transforme la science en récit incarné et, souvent, corrige la trajectoire d’une étude dont les paramètres avaient été fixés trop loin du travail réel. Entre la rigueur des chiffres et la rugosité du terrain, le bon sens agit comme un sismographe sensible aux micro-tremblements. Une dermatose qui réapparaît chez plusieurs peintres, une vague de panaris chez les plongeurs en cuisine : l’œil aguerri devine un lien, déclenche des vérifications et, le plus souvent, met le doigt sur un solvant ou des microtraumatismes répétés. Pourtant, la même intuition peut piéger : attribuer, par exemple, au seul télétravail toute lombalgie sans considérer la sédentarité globale, l’ergonomie domestique, ou le stress familial, relève d’un raccourci. Le bon sens est un déclencheur, jamais un verdict. Quand ces trois registres dialoguent, on atteint ce que l’on peut appeler une écologie de la preuve. L’étude statistique fournit la colonne vertébrale, l’observation de terrain ajoute les muscles, et l’intuition critique sert de système nerveux. Si l’un faiblit, le raisonnement claudique. Si les trois convergent, la prévention devient un impératif éthique plutôt qu’une option budgétaire : substitution d’un solvant, réduction de cadence, ventilation renforcée. Loin d’opposer preuve et précaution, cette approche les combine : agir vite lorsque les indices s’accordent, affiner la recherche quand un doute persiste. La démarche de recherche-action incarne cette union. D’abord, on cartographie les expositions et les symptômes grâce à des mesures, des questionnaires et des entretiens. Ensuite, des groupes de travail associant salariés, médecins, ergonomes et managers pour concevoir une solution – nouveau plan de travail, aide technique, rotation des tâches, réorganisation. La mise à l’essai produit des données (physiologiques, organisationnelles) et des retours d’usage qui, analysés, ajustent la solution ou la généralisent. Chaque cycle fait d’une mesure préventive une expérience en situation réelle qui nourrit la science, améliore le terrain et éprouve le bon sens : un cercle vertueux où curiosité et prudence avancent de concert. Dans ce contexte, le médecin du travail doit tenir une posture d’indépendance professionnelle : observer avec rigueur, documenter, expliciter les hypothèses et résister aux pressions. Il doit favoriser une démarche collective, en collaborant avec les autres disciplines (ergonomes, psychologues, ingénieurs, hygiénistes) pour analyser les situations sous différents angles. Enfin, il doit respecter la complexité des situations, en tenant compte de la multiplicité des facteurs et en évitant les jugements hâtifs. Au final, parler de causalité en santé au travail revient à assembler un puzzle vivant. Chaque pièce – données, observations, intuition – prend du relief lorsqu’elle s’emboîte avec les autres. La science apporte la mesure, le terrain la couleur, le bon sens la cohérence du tableau. Reconnaître cette complémentarité permet une prévention plus rapide, plus juste et plus durable. C’est aussi un acte de modestie : accepter l’incertitude sans s’y résigner, agir dès qu’elle se réduit suffisamment, et continuer à questionner ce que l’on croyait acquis. Et parce que le travail évolue plus vite que les lois, cette vigilance doit devenir une compétence collective, régulièrement entretenue et partagée : protéger la santé aujourd’hui tout en faisant progresser la connaissance de demain. La causalité est un outil précieux pour comprendre les risques professionnels et mettre en place des actions de prévention efficaces. Toutefois, il convient de faire preuve de prudence, de rigueur et d’humilité dans l’analyse, en tenant compte de la complexité des situations et en évitant toute précipitation dans les conclusions. Identifier une cause, c’est souvent ouvrir une voie vers la prévention – encore faut-il savoir où chercher, comment chercher, et avec qui raisonner.

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