Le symptôme somatique au féminin, de l’hystérie aux TNF : enjeux sociaux, épistémologiques et cliniques d’un dialogue entre psychanalyse et neurologie - 11/06/26
From hysteria to functional neurological disorder: A look at somatic symptoms in women and the dialogue between psychoanalysis and neurology with its social, epistemological, and clinical facets
: Psychologue clinicienne, Maîtresse de Conférences, Yann Hermitte f, g, 2 : Psychologue clinicien, Docteur en psychologie, Chercheur associéRésumé |
Objectifs |
L’objectif de cet article est d’interroger l’évolution des préjugés misogynes qui s’étaient attachés aux symptômes somatiques d’origine non lésionnelle depuis plusieurs siècles, à partir de l’étude du glissement sémantique qui a conduit à abandonner la référence à la catégorie d’hystérie dans la nosographie contemporaine, au profit de la nouvelle dénomination de « troubles neurologiques fonctionnels » (TNF). Nous chercherons notamment à retracer quels ont été les enjeux sociaux, éthiques et politiques qui ont conduit à une progressive déstigmatisation des femmes présentant de tels symptômes. Mais il s’agira également d’explorer les conséquences épistémologiques de cette évolution, en interrogeant la place que les recherches scientifiques actuelles dans le champ des TNF peuvent encore faire à la psychanalyse. Enfin, nous tenterons de préciser sur quels principes thérapeutiques peut reposer l’abord psychanalytique des patients présentant des symptômes neurologiques fonctionnels, mais aussi, quel positionnement la psychanalyse adopte vis-à-vis de la stigmatisation sexiste dont ces derniers ont longtemps fait l’objet.
Méthode |
Nous commencerons par étudier les origines des préjugés sexistes portant sur les symptômes hystériques dans l’histoire de la médecine depuis l’Antiquité. Ce détour historique nous permettra d’éclairer pourquoi la suppression de l’hystérie des taxinomies médicales avait constitué, dans les années 1970, une revendication majeure des mouvements féministes américains, qui dénonçaient le recours abusif à ce diagnostic et les connotations misogynes dont il était porteur. Nous passerons ensuite en revue les caractéristiques de la nouvelle catégorie nosographique de TNF, notamment depuis ses évolutions dans le DSM-5, et explorerons en quoi cette nouvelle définition ne peut être conçue indépendamment de certaines évolutions sociales qui lui sont intimement liées. Enfin, à partir d’un examen des publications internationales dans ce domaine, nous exposerons les principales découvertes scientifiques relatives à la physiopathologie des TNF et les perspectives étiologiques actuelles.
Résultats |
L’apparition de la catégorie nosographique de TNF a en particulier été motivée par la volonté de parvenir à une dénomination qui se veut moins stigmatisante que la référence à l’hystérie, encore porteuse de lourdes connotations sexistes. Le glissement sémantique ayant conduit à l’adoption de cette nouvelle désignation s’est accompagné d’une progressive déstigmatisation des patientes présentant des symptômes neurologiques fonctionnels. Si plus de 75 % des personnes diagnostiquées pour un TNF sont des femmes, l’hypothèse soutenue pour rendre compte de cette forte prévalence féminine réside aujourd’hui dans la corrélation constatée entre le développement d’un TNF et l’exposition à un évènement traumatique–les femmes étant statistiquement plus à risque d’être exposées tout au long de leur vie à de tels évènements, en particulier les violences sexuelles. La majorité des études tend ainsi à mettre en évidence que l’exposition à des évènements traumatiques, et notamment les abus sexuels subis pendant l’enfance, seraient le facteur prédisposant principal au développement d’un TNF.
Discussion |
La levée des préjugés misogynes qui étaient attachés aux symptômes neurologiques fonctionnels est solidaire de l’accent mis aujourd’hui sur l’incidence d’un déterminisme environnemental dans l’apparition des TNF. Si l’apparition de cette nouvelle dénomination s’est accompagnée de nouvelles données scientifiques aussi bien que d’une déstigmatisation des patientes, elle acte paradoxalement le retour d’un modèle étiologique traumatique qui avait émergé à la fin du XIX e siècle. Si Freud avait d’abord localisé la cause première du symptôme hystérique dans un abus sexuel survenu dans l’enfance, il avait très vite, dès 1897, renoncé à cette hypothèse étiologique, et la psychanalyse comme théorie des processus psychiques inconscients, mais aussi comme technique thérapeutique, était précisément née de cet abandon du modèle traumatique. Le retour de l’étiologie traumatique dans les recherches actuelles sur les TNF pourrait donc, d’un point de vue épistémologique, apparaître comme strictement antagoniste à la perspective psychanalytique.
Conclusion |
Paradoxalement, l’importance accordée au facteur traumatique dans la prédisposition aux TNF tend aujourd’hui à légitimer l’approche psychodynamique dans la prise en charge des symptômes neurologiques fonctionnels. La littérature scientifique récente met en particulier en évidence l’intérêt d’une approche thérapeutique qui ne soit pas exclusivement centrée sur la réduction du symptôme somatique. À partir de la méthode de l’association-libre, la psychanalyse s’intéresse au fonctionnement psychique du sujet dans sa globalité, et dépasse les approches bifocales contemporaines centrées sur l’interaction gènes–environnement, au profit de la reconnaissance de la réalité psychique comme troisième voie étiologique. Par ailleurs, la perspective lacanienne, en proposant une définition inédite de l’hystérie, introduit une dépathologisation de cette dernière. Elle permet de subvertir radicalement toute perspective qui chercherait à déterminer l’origine des symptômes fonctionnels, pour faire de l’impossibilité de répondre à cette interrogation sur la cause le ressort même de la cure.
Le texte complet de cet article est disponible en PDF.Abstract |
Objectives |
This article explores shifts in misogynistic biases that have, for several centuries, informed the interpretation of somatic symptoms without a physical origin; we started with a study of the semantic shift that resulted in hysteria being abandoned in contemporary nosography, to be replaced by the new term functional neurological disorder (FND). We traced the social, ethical, and political issues that have led to a progressive destigmatization of women with functional neurological symptoms. We also examined the epistemological consequences of these shifts, questioning the place left for psychoanalysis by current scientific research on FND. Finally, we tried to clarify the therapeutic principles underlying the psychoanalytic approach applied to FND patients and the position adopted by psychoanalysis with regard to the sexist stigmatization that such patients have long experienced.
Methods |
We began this study by examining the origins of the sexist biases associated with the symptoms of hysteria over the history of medicine since ancient times. Our exploration of history allowed us to clarify why the removal of hysteria from clinical classification systems was a key demand of American feminist movements in the 1970s. The latter denounced the abusive use of this diagnosis and its misogynist connotations. We reviewed the characteristics of the new nosographic category of FND, notably by looking at how the diagnostic has changed in the DSM-5, and we explored how this new definition cannot be understood independently of certain closely related social shifts. Finally, drawing on a literature review, we presented major scientific discoveries related to FND pathophysiology and current etiological perspectives.
Results |
FND emerged as a nosographic category primarily because there existed a desire to utilize a term that was less stigmatizing than hysteria, which still carries highly sexist connotations. The semantic shift that led to the adoption of this new designation was accompanied by a progressive reduction in the stigmatization of patients with functional neurological symptoms. While more than 75% of people diagnosed with FND are women, the hypothesized explanation is based on the correlation between the development of FND and exposure to a traumatic event: over their lifetimes, women are statistically more at risk of experiencing a traumatic event, notably sexual violence. Most studies thus tend to highlight that exposure to traumatic events, and particularly sexual abuse during childhood, is the main predisposing factor for developing FND.
Discussion |
The elimination of the misogynistic biases associated with functional neurological symptoms is consistent with the current emphasis on the impact of environmental determinism on FND appearance. If the emergence of this new term has been accompanied by new scientific data and patient destigmatization, it has also, paradoxically, marked the return of the etiological model of trauma that had first appeared at the end of the nineteenth century. Although Freud initially ascribed hysteria to sexual abuse occurring in childhood, he rapidly abandoned this etiological hypothesis in 1897. Psychoanalysis as a theory of unconscious psychic processes, and as a therapeutic technique, was born from this shift away from the trauma model. The etiological return to trauma in current research on FND could therefore, from an epistemological point of view, appear to be in strict opposition to the psychoanalytic perspective.
Conclusion |
Paradoxically, the current importance given to trauma in the development of FND tends to legitimize a psychodynamic approach in the management of functional neurological symptoms. In particular, recent scientific literature highlights the value of using a therapeutic approach that is not exclusively focused on reducing somatic symptoms. Employing the free association method, psychoanalysis focuses on the subject's psychological functioning overall. It goes beyond contemporary bifocal approaches centered on gene–environment interactions and encourages the recognition of psychological reality as a third etiological pathway. Furthermore, the Lacanian perspective has proposed a new definition of hysteria, allowing for the latter's depathologization. It thereby subverts any interpretations that seek to determine the origin of the functional symptoms, making the impossibility of answering any questions about causality the driving force behind the cure.
Le texte complet de cet article est disponible en PDF.Mots clés : Hystérie, Psychanalyse, Neurologie, Troubles neurologiques fonctionnels (TNF), Stigmatisation, Femme
Keywords : Hysteria, Psychoanalysis, Neurology, Functional neurological disorder (FND), Stigma, Women
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Vol 91 - N° 2
P. 201-223 - juin 2026 Retour au numéroBienvenue sur EM-consulte, la référence des professionnels de santé.
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