Paysages subjectifs dans les expériences urbaines de l’ayahuasca : logiques du spirituel - 28/08/26
Subjective landscapes and spiritual logic during urban ayahuasca experiences
: Docteure en psychologie de l'Université Paris Cité, psychologue clinicienne pratiquant la psychanalyse en cabinet libéral, en crèche publique, en association de soutien à la parentalité (Pâtes au beurre Blois)., Thomas Her b : Psychiatre, Chef de service de pédopsychiatrie du centre hospitalier de Blois, Olivier Taïeb c : Praticien hospitalier, Professeur associé de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Marie Rose Moro d : Professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Cheffe de service de la Maison des adolescents de CochinRésumé |
Objectifs |
À partir des expériences urbaines réalisées avec l’ayahuasca, une boisson psychoactive amazonienne induisant un état modifié de conscience, nous étudions la relation que ces expériences entretiennent avec la spiritualité, la vie psychique, ses registres plus archaïques et ses modes de subjectivation. On entend par se « subjectiver à partir de l’ayahuasca », des tentatives de fabriquer de nouveaux modes d’existence à travers des lignes nouvelles ou des tentatives de se fabriquer de nouveaux « territoires existentiels ». Soit d’assumer une position subjective et pouvoir en dire quelque chose à partir d’une rencontre avec l’altérité radicale d’une plante psychoactive qui les conduit à rencontrer peut-être de l’altérité en soi. Ces pratiques sont caractéristiques du contemporain car elles se meuvent au cœur de l’enchevêtrement de l’actuel et de l’archaïque. Elles s’inscrivent dans des logiques spirituelles qui redéfinissent les manières d’être au monde, interrogeant aussi notre écoute en tant que cliniciens. Comment écouter les sujets et ces expériences avec un psychoactif lorsqu’elles arrivent à nos cabinets ou lieux de consultation ?
Méthode |
Notre attention se porte sur les territoires subjectifs-psychiques et les paysages du sensible de ceux qui font l’expérience de l’ayahuasca. À partir d’entretiens semi-dirigés avec des personnes qui font un usage du breuvage, l’étude adopte une approche phénoménologique et compte dans sa boîte à outils des concepts de la psychanalyse et de la philosophie (Gilles Deleuze et Félix Guattari). Par l’analyse des récits d’expérience, nous explorons ce qu’ils nous signifient des agencements de subjectivités pour penser le lien entre vie psychique et nouvelles spiritualités. L’articulation entre la densité des vécus et l’écriture phénoménologique permet ainsi d’éclairer les processus de subjectivation à l’œuvre. En décrivant les nuances de l’expérience, nous voulons saisir les transformations subjectives qu’elle produit. C’est-à-dire rencontrer et interroger leurs trajectoires, leurs gestes, leurs rythmes temporels, leurs affects, leurs langages et leurs façons d’habiter le monde. Qu’est-ce qui fait monde pour les personnes qui boivent de l’ayahuasca ?
Résultats |
Cette étude, fondée sur les récits de dix-sept participants utilisant l’ayahuasca dans des contextes urbains au Brésil, en France et aux Pays-Bas, révèle une diversité d’expériences subjectives marquées par des transformations profondes opérées par la rencontre et le cheminement avec ces expériences. L’ouverture à l’auto-connaissance, souvent associée à une spiritualisation de la réalité, reste le projet central qui traverse la subjectivité des ayahuasqueiros rencontrés, indépendamment de leurs origines culturelles. Les récits, considérés comme des constructions de sens et des expressions de subjectivité, riches en éléments fantasmatiques, symboliques et affectifs, mêlent rêves, métaphores, fictions, images, vacillements et contradictions, illustrant une interaction complexe entre les dimensions intrapsychiques, interpersonnelles et collectives. L’ayahuasca y apparaît comme plus qu’une expérience rituelle : elle s’intègre au quotidien comme un enseignement vivant, une tentative de construction de nouveaux territoires existentiels.
Discussion |
Chez les ayahuasqueiros, le corps est réceptif à des intensités originaires de sources variables (les plantes, les cosmos, les esprits invisibles, la nature, la mémoire, etc.). Ces intensités semblent ouvrir pour le sujet des flux associatifs, des images (visions-mouvoir) et un chemin d’un certain accès à une forme de vérité à condition de pouvoir faire un travail de transformation de ce champ intensif. Ils nous font part d’une expérience qui touche à des zones archaïques de la vie psychique, où il est question d’un travail intérieur de remémoration, de reconnexion à eux-mêmes. Cette dynamique du « rappel de soi », proche de la réminiscence platonicienne, constitue un axe fort de leur démarche, structurée par une dialectique mémoire-oubli-remémoration qui cherche à affirmer de nouvelles façons d’être au monde.
Conclusion |
Les ayahuasqueiros urbains dessinent la cartographie d’une entreprise ascétique contemporaine, mêlant un large éventail de techniques, de cultures et d’influences, visant de nouvelles compréhensions de soi, de l’autre et du monde. L’expérience de l’ayahuasca résulte d’un agencement complexe mêlant la plante, la constitution psychique du sujet, le cadre rituel, le lien au guide qui les accompagne, les dimensions culturelles et intrapsychiques. Leurs récits témoignent d’une démarche de subjectivation, soit d’un début de travail psychique agissant comme une fiction structurante, permettant de donner forme à l’innommable de l’ayahuasca. En transformant les contenus psychiques jusqu’alors inaccessibles, non symbolisés en expériences narratives ou sensorielles, le sujet a la possibilité de les apprivoiser, de s’entendre dire quelque chose à un autre et de les intégrer à son histoire personnelle.
Le texte complet de cet article est disponible en PDF.Abstract |
Objectives |
We examined how ayahuasca experiences in urban settings were related to spirituality, psychic life, the latter's more archaic registers, and processes of subjectivation. Ayahuasca is a psychoactive Amazonian brew that induces altered states of consciousness. The phrase “subjectivation through ayahuasca” refers to attempts to produce new modes of existence, whether via the emergence of novel pathways of being or the construction of new “existential territories.” Such may entail assuming a subjective position, which may be expressed following an encounter with the radical alterity of a psychoactive plant — an encounter that may, in turn, facilitate a meeting with forms of alterity within one's self. These practices are characteristic of the contemporary, insofar as they act at the heart of the convoluted relationship between the present and the archaic. They are situated within spiritual frameworks that redefine ways of being in the world, while also challenging our own attentiveness as clinicians. How should clinicians hold space for these subjects and experiences with psychoactive substances when they emerge within our offices or other clinical settings?
Methods |
We focused on the subjective-psychic territories and sensitivity landscapes of individuals who have consumed ayahuasca. Drawing on semi-structured interviews with these individuals, we adopted a phenomenological approach and drew upon a theoretical toolkit combining psychoanalytic and philosophical concepts (Gilles Deleuze and Félix Guattari). We analyzed experiential narratives and explored what they reveal about assemblages of subjectivities, with a view to reflecting on the relationship between psychic life and new spiritualities. The link between the density of lived experiences and phenomenological writing thus shed light on the processes of subjectivation at work. By describing the nuances of the experiences, we sought to articulate the subjective transformations they produce, meaning we sought to encounter and delve into the individuals’ trajectories, gestures, temporal rhythms, affects, languages, and ways of inhabiting the world. What makes up the world for those who drink ayahuasca?
Results |
This study was based on the narratives of 17 individuals who have consumed ayahuasca in urban settings in Brazil, France, and the Netherlands. It revealed a diversity of subjective experiences marked by profound transformations stemming from these individuals’ encounters and journeys with the plant. The pursuit of self-understanding, often intertwined with a spiritualization of reality, emerged as the essential motivation underpinning the subjectivity of these individuals, regardless of their cultural backgrounds. Their narratives were understood as constructions of meaning and expressions of subjectivity; they were rich in phantasmatic, symbolic, and affective elements, blending dreams, metaphors, fictions, images, vacillations, and contradictions. The narratives illustrated a complex interplay between intrapsychic, interpersonal, and collective dimensions. Ayahuasca consumption thus appeared to be more than a ritual experience: it was integrated into daily life as a living form of learning, an attempt to construct new existential territories.
Discussion |
In those who consume ayahuasca, the body is receptive to intense experiences originating from heterogeneous sources (e.g., plants, the cosmos, invisible spirits, nature, memory). These intense experiences appear to allow the individual to receive associative flows, generating images (visions in action) and providing a pathway with a certain degree of access to truth, provided that the individual works to transform this extreme landscape. The individuals shared with us that these experiences touch into archaic zones of psychic life, where there is an active inner effort to revisit memories and reconnect with one's self. These dynamics of “self-remembering”, akin to Plato's theory of recollection, constitute a pillar of their ayahuasca consumption, structured by a memory – forgetting – recollection dialectic that seeks to affirm new ways of being in the world.
Conclusion |
Individuals who consume ayahuasca in urban settings are defining the contours of a contemporary ascetical practice, which combines a wide array of techniques, cultural references, and influences aimed at fostering a new understanding of one's self, others, and the world. Experiences involving ayahuasca emerge from complex interactions among the plant, the individual's psychic constitution, the ritual framework, the relationship with the journey guide, and cultural and intrapsychic dimensions. Their narratives reveal the occurrence of subjectification — the beginnings of psychic work that function as a structuring fiction, allowing the ineffable dimensions of the ayahuasca experience to take on a form. By transforming previously inaccessible, non-symbolized psychic contents into narrative or sensory experiences, the individual has the possibility of taming them, expressing them to another person, and integrating them into the individual's personal history.
Le texte complet de cet article est disponible en PDF.Mots clés : Ayahuasca, Spiritualité, Archaïque, Subjectivation, Contemporain, Auto-connaissance, États modifiés de conscience, Réel
Keywords : Ayahuasca, Spirituality, Archaic, Subjectification, Contemporary, Self-understanding, Altered states of consciousness, The Real
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Vol 91 - N° 3
P. 467-480 - septembre 2026 Retour au numéroBienvenue sur EM-consulte, la référence des professionnels de santé.
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