L’abord des psychoses il y a 100 ans : G.G. de Clérambault versus A. Hesnard - 16/10/26
The approach to psychosis 100 years ago: G.G. de Clérambault versus A. Hesnard
Résumé |
Objectifs |
À l’occasion du centenaire de l’Évolution psychiatrique, cet article propose une mise en perspective historique et épistémologique de l’abord des psychoses dans la psychiatrie française de l’entre-deux-guerres. Il se donne pour objectif de comparer deux modèles cliniques contemporains mais profondément divergents, incarnés par Gaëtan Gatian de Clérambault et Angelo Hesnard, à partir de deux textes séparés de seulement deux années. Au-delà de la comparaison biographique ou doctrinale, l’ambition est de mettre au jour deux conceptions antagonistes du savoir psychiatrique, de la méthode clinique et de la position du psychiatre. L’article vise ainsi à éclairer les tensions constitutives de la psychiatrie française de cette période, entre clinique descriptive et approche psychogénétique. Il s’agit enfin de montrer comment ces divergences annoncent des lignes de partage durables dans l’histoire de la psychopathologie.
Méthode |
La méthode est basée sur l’analyse détaillée de deux cas cliniques. Le premier est une présentation publique de malade réalisée par Gaëtan Gatian de Clérambault en 1921 à la Société Clinique de Médecine Mentale, centrée sur une patiente atteinte d’un délire érotomaniaque. Ce cas est examiné non seulement dans son contenu clinique, mais aussi dans sa mise en scène institutionnelle et sa méthode d’interrogatoire. Le second est le récit par Angelo Hesnard d’une cure psychanalytique prolongée d’une jeune femme atteinte d’une psychose paranoïde, publiée dans le premier numéro de l’Évolution psychiatrique. L’analyse porte sur l’application par Hesnard de références théoriques qui sont encore très récentes (Freud, Janet, Jung, Bleuler) et la façon dont elles sont appliquées concrètement dans la relation médecin-patiente. L’article procède par une mise en tension critique de ces deux pratiques et de la théorie de la pratique qui s’y dévoile de façon implicite.
Résultats |
L’analyse met en évidence deux modèles cliniques radicalement opposés. Chez de Clérambault, la clinique est dominée par une visée nosographique et démonstrative. La présentation de malade est brève, publique et orientée vers la mise en évidence d’un syndrome – ici l’érotomanie conçue comme entité autonome, structurée autour d’un postulat d’orgueil sexuel et d’une évolution typique (espoir, dépit, rancune). Le médecin occupe une position de maîtrise : il dirige l’entretien, manœuvre la patiente, use de ruse, de provocation et parfois de mensonge pour obtenir un aveu censé confirmer la thèse diagnostique. Le discours du malade n’est pas exploré pour sa signification subjective, mais comme indice objectivable d’un mécanisme pathologique déjà connu. La réticence du patient est interprétée comme un signe clinique à contourner, non comme un phénomène à comprendre. À l’inverse, chez Hesnard, la clinique se déploie dans la durée et vise une compréhension psychogénétique des troubles. Le diagnostic est différé et l’accent est mis sur l’histoire individuelle, les conflits affectifs et la vie imaginaire de la patiente. La méthode consiste d’abord en un retrait du médecin, qui laisse le sujet s’exprimer, favorisant l’association et la confidence. La psychose est pensée comme une construction signifiante, liée à des remords, des peurs sexuelles, une éducation morale rigide et une relation maternelle déficitaire. La cure aboutit à une amélioration clinique notable, que Hesnard interprète comme une guérison, obtenue par un travail de clarification, d’éducation sexuelle et de discussion critique des croyances délirantes.
Discussion |
La confrontation de ces deux approches révèle des divergences fondamentales quant au statut du sujet psychotique. G.G. de Clérambault conçoit la psychose comme un phénomène essentiellement irréductible, relevant d’un automatisme morbide. Le malade n’est pas un partenaire de savoir, mais un objet d’expertise. L’entretien vise moins à comprendre qu’à dévoiler publiquement une vérité déjà présupposée. Cette position implique une dissymétrie radicale entre médecin et malade et une méfiance envers toute tentative de compréhension. A. Hesnard, à l’inverse, inscrit sa démarche dans une critique explicite de la sémiologie psychiatrique classique, accusée de réduire le malade à une étiquette. Il valorise l’individualité, le caractère vivant de la clinique et l’accès au réel du patient par son monde imaginaire. Toutefois, l’article souligne les ambiguïtés et les limites de cette position : Hesnard adopte une psychanalyse partielle, expurgée de l’inconscient, du transfert et du sexuel freudien. La cure glisse progressivement vers une posture éducative et normative, où le médecin se réinstalle comme détenteur d’un savoir sur la réalité, et où la critique directe des idées délirantes vient clore le processus. Ainsi, si A. Hesnard rompt avec l’autoritarisme manœuvrier de G.G. de Clérambault, il ne parvient pas totalement à soutenir jusqu’au bout l’exigence de subjectivation qu’il revendique initialement.
Conclusion |
L’article montre que l’abord des psychoses dans les années 1920 ne se réduit pas à une opposition entre tradition et modernité, mais met en jeu deux conceptions irréductibles de la clinique psychiatrique. G.G. de Clérambault incarne une psychiatrie de l’expertise, de la démonstration et de la maîtrise, orientée par la rigueur nosographique et la normalisation sociale. A. Hesnard représente une tentative de refondation de la clinique à partir de la subjectivité, de l’histoire personnelle et de l’imaginaire, sous l’influence partielle de la psychanalyse. Cependant, l’un comme l’autre révèlent les impasses de leur position : chez de Clérambault, l’aveuglement à la dimension subjective et sexuelle du délire ; chez Hesnard, la difficulté à assumer pleinement les conséquences théoriques et cliniques de la psychanalyse freudienne. En ce sens, cette confrontation historique éclaire encore les débats contemporains sur la place du sujet, du sens et du savoir dans la clinique des psychoses, et souligne combien ces questions étaient déjà au cœur des pratiques psychiatriques il y a un siècle.
Le texte complet de cet article est disponible en PDF.Abstract |
Objectives |
To mark the 100-year anniversary of L’Évolution psychiatrique , this article offers historical and epistemological perspectives on French psychiatry's approach to psychosis in the 1920s. We aimed to compare two co-occurring but profoundly divergent clinical models — best represented by Gaëtan de Clérambault and Angelo Hesnard and described in two texts published just two years apart. Setting aside comparisons of biographical history and doctrine, the goal was to highlight two opposing conceptions of psychiatric knowledge, clinical methods, and the position of the psychiatrist. We thus sought to shed light on the tensions between descriptive clinical practice and the psychogenetic approach that were inherent to French psychiatry during this period. We also sought to show how this divergence led to lasting divisions in the history of psychopathology.
Methods |
We carried out a detailed analysis of two clinical cases. The first is the case of a patient experiencing erotomania that was publicly presented by Gaëtan de Clérambault in 1921 at the Clinical Society of Mental Medicine ( Société Clinique de Médecine Mentale ) in 1921. We examined this case in terms of its clinical content, its institutional setting, and the method of questioning used. The second is the case of a young woman suffering from paranoid psychosis who received prolonged psychoanalytic treatment, as recounted by Angelo Hesnard in the first issue of L’Évolution psychiatrique . Our analysis focused on Hesnard's application of theoretical references that were very recent at the time (Freud, Janet, Jung, Bleuler) and the way in which they were applied as part of the doctor-patient relationship. We then critically compared the two practices illustrated by the clinical cases and the theory of practice that they implicitly reveal.
Results |
Our analysis highlighted the two radically opposed clinical models. In De Clérambault's work, the clinical approach primarily has a nosographic and demonstrative aim. The presentation of the patient is brief, public, and focused on highlighting a syndrome — in this case, erotomania. The latter is seen as an autonomous entity, structured around a postulate of sexual pride and displaying a typical progression (hope, spite, resentment). The doctor occupies a position of authority: he directs the session; manipulates the patient; and uses cunning, provocation, and sometimes falsehoods to obtain a confession that is supposed to confirm the diagnostic thesis. The patient's discourse is not explored for its subjective meaning, but rather as an objectifiable indication of an already known pathological mechanism. The patient's reticence is interpreted as a clinical sign to be circumvented, not a phenomenon to be understood. Conversely, in Hesnard's work, the clinical approach is long-term and aims for a psychogenetic understanding of the disorder. Diagnosis is deferred, and the emphasis is placed on the patient's individual history, emotional conflicts, and imaginary life. In this approach, the doctor first assumes a secondary position, allowing the subject to express themselves, encouraging association and confidence. Psychosis is seen as a meaningful construct, linked to remorse, sexual fears, a rigid moral upbringing, and a deficient maternal relationship. The treatment resulted in a noticeable clinical improvement, which Hesnard interpreted as a cure, achieved through clarification, sex education, and a critical discussion of delusional beliefs.
Discussion |
Our comparison of these two approaches revealed fundamental differences between De Clérambault and Hesnard in their views of the status of the psychotic subject. De Clérambault conceived of psychosis as an essentially irreducible phenomenon, resulting from a morbid automatism. The patient was not a partner in constructing knowledge, but rather an object of expertise. The session aimed less to promote understanding than to publicly reveal a presupposed truth. This position implies a radical asymmetry between the doctor and patient and a mistrust of any attempt at understanding. Hesnard, on the other hand, based his approach on an explicit critique of classical psychiatric semiology, which he accused of reducing the patient to a label. He valued individuality, the living nature of clinical practice, and access to the patient's reality through their imaginary world. However, our work has highlighted the ambiguities and limitations of this position: Hesnard partially adopted a psychoanalytical approach, having eliminated notions of the unconscious, transference, and Freudian sexuality. The cure gradually shifted toward an educational and normative stance, where Hesnard re-established himself as the holder of knowledge about reality and where direct criticism of delusional ideas brought the process to a close. Thus, although Hesnard rejected De Clérambault's manipulative authoritarianism, he did not entirely succeed in adhering to the principle of subjectivation, which he initially claimed to espouse.
Conclusion |
Our work shows that French psychiatry's approach to psychosis in the 1920s cannot be reduced to a simple opposition between tradition and modernity. Instead, it involved two irreconcilable perspectives on psychiatric practice. The work of De Clérambault exemplifies the psychiatry of expertise, demonstration, and control, guided by nosographic rigor and social normalization. The work of Hesnard represents an attempt to rebuild clinical practices based on subjectivity, personal history, and the imagination, in a manner partly influenced by psychoanalysis. However, there are limitations apparent in both perspectives: with De Clérambault, there was ignorance of the subjective and sexual dimensions of delirium, and, with Hesnard, there was difficulty in fully accepting the theoretical and clinical consequences of Freudian psychoanalysis. In conclusion, the historical conflict we have highlighted can still inform contemporary debates about the place of the subject and the role of meaning and knowledge in the clinical treatment of psychoses, issues that were already at the heart of psychiatric practice a century ago.
Le texte complet de cet article est disponible en PDF.Mots clés : Histoire de la psychiatrie, Psychose, Gaëtan Gatian de Clérambault, Angelo Hesnard, Clinique psychiatrique, Présentation de malade, Psychanalyse
Keywords : History of Psychiatry, Psychosis, Gaëtan Gatian de Clérambault, Angelo Hesnard, Psychiatric Clinical Practice, Clinical Case Presentation, Psychoanalysis
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