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La Presse Médicale
Volume 41, n° 9P1
pages 827-834 (septembre 2012)
Doi : 10.1016/j.lpm.2012.03.022
Affaire Wakefield : 12ans d’errance car aucun lien entre autisme et vaccination ROR n’a été montré
Wakefield’s affair: 12 years of uncertainty whereas no link between autism and MMR vaccine has been proved
 

Hervé Maisonneuve 1, , Daniel Floret 2
1 Faculté de médecine Paris-Sud 11, département de santé publique, d’évaluation et d’information médicale, 94277 Le Kremlin-Bicêtre, France 
2 Hôpital Femme-Mère-Enfant, université Claude-Bernard Lyon 1, 69677 Bron, France 

Hervé Maisonneuve, faculté de médecine Paris-Sud 11, département de santé publique, d’évaluation et d’information médicale, 63, rue Gabriel-Péri, 94277 Le Kremlin-Bicêtre, France.
Key points

In 1998, a Lancet paper described 12 cases of children with autism, and having been vaccinated (MMR) in the United Kingdom; medias presented the information to the lay public, stating that a link was possible.

In 2004, The Lancet published letters responding to allegations against the paper.

Later, it was established that no link existed between MMR and autism; few years and many publications were necessary to conclude to the absence of evidence.

In 2010, the General Medical Council published a report against Dr Wakefield, first author of the 1998 paper, and showing that the children hospital records did not contain the evidence; hospital records differed from the published paper; the Lancet retracted the 1998 paper.

In 2011, Brian Deer, a journalist, published the complete story in the BMJ : in 1996, Wakefield was approached by lawyers representing an anti-vaccine lobby, and they supported the Wakefield research.

Dr Wakefield left England; in 2012 he works in Texas, USA, for anti-vaccine lobbies.

The full text of this article is available in PDF format.
Points essentiels

Un article du Lancet en 1998 a décrit 12 cas d’enfants autistes ayant été vaccinés par le vaccin ROR au Royaume Uni ; des médias ont relayé cette information auprès du grand public, en faisant croire qu’un lien était plausible.

En 2004, le Lancet a réfuté des allégations mettant en cause cette publication.

Des recherches ont montré plus tard qu’il n’y avait aucun lien entre autisme et vaccin ROR ; il a fallu plusieurs années et plusieurs publications pour mettre en évidence cette absence de preuve.

En 2010, le General Medical Council a publié un rapport mettant en cause le Dr Wakefield, premier auteur de cette publication et montrant que la description des cas dans la publication ne correspondait pas aux dossiers des enfants ; le Lancet a retiré cet article de la littérature.

En 2011, un journaliste, Brian Deer, a publié l’histoire complète dans le BMJ  : en 1996, le Dr Wakefield a été mandaté par des avocats représentant un lobby anti-vaccin et ses travaux ont été financés.

Le Dr Wakefield a quitté l’Angleterre et travaille en 2012 au Texas, États-Unis, pour des lobbies anti-vaccins.

The full text of this article is available in PDF format.

En 1998, un article du journal The Lancet , suivi d’une conférence de presse du premier auteur, Andrew Wakefield, a proposé l’hypothèse de l’existence d’un lien entre l’autisme et la vaccination par le vaccin Rougeole Oreillons Rubéole (ROR) [1]. Les journalistes ont largement relayé ces hypothèses dans le public. Le public ne différencie pas toujours hypothèses et preuves. Le taux de vaccination a baissé dans certaines régions du Royaume Uni. Des cas mortels de rougeole ont été à nouveau observés.

La communauté scientifique a été très sceptique et n’a pas accepté cette hypothèse. En 2004, un audit a été conduit par le rédacteur du Lancet sans détecter de fraude. En 2009, le General Medical Council a audité des acteurs de ce dossier et a admis la fraude. Ce n’est qu’au début de l’année 2010 que cet article a été retiré de la littérature par The Lancet [2]. La fraude a été décrite en détail en 2010 et en 2011 : des lobbies anti-vaccination avaient mandaté un cabinet d’avocat qui a rétribué un chirurgien gastroentérologiste, le Dr Wakefield. Ce chirurgien a inventé des données qu’il a publiées dans un journal prestigieux, The Lancet . Travaillant sur la maladie de Crohn, il voulait développer diverses activités diagnostiques, avait déposé des brevets et constitué une société. Mis au ban de la société médicale et civile anglaise, le Dr Wakefield vit en 2012 aux États-Unis (Austin, Texas) et continue de servir des lobbies anti-vaccin. Cette histoire anglaise a eu de nombreuses répercussions en Amérique du Nord, mais a été peu médiatisée dans les autres pays. Des livres, dont certains initiés par des lobbies anti-vaccins, ont été publiés.

La notoriété d’un journal, The Lancet , a-t-elle donné de la crédibilité à ces hypothèses ? Est-ce que le journal a été victime ou complice de cette fraude ? Notre objectif est de décrire succinctement les faits révélés par un journaliste anglais du Sunday Times , Brian Deer et de discuter les conséquences. Par ses investigations, Brian Deer a mis en évidence la fraude. Le 5 avril 2011, Brian Deer a reçu le prix annuel récompensant le journaliste britannique spécialisé (British Press Awards, organisé par the Society of Editors). En novembre 2011, il a été montré que les données anatomopathologiques avaient été falsifiées et qu’aucun enfant n’avait d’entérocolite. Nous ne connaîtrons jamais tous les détails de cette fraude… par exemple, les avis des relecteurs du Lancet n’ont jamais été communiqués.

Brian Deer a publié 3 articles à la demande du concurrent anglais du Lancet  : le British Medical Journal (BMJ) et il a été honoré pour ce travail [3, 4, 5]. Existe-t-il une ambiance de règlement de comptes pour une affaire qui va continuer ? En janvier 2012, Wakefield a attaqué devant un tribunal du Texas Brian Deer et la rédactrice du BMJ , Fiona Godlee, pour des assertions fausses dans les articles du BMJ [6]. En 2005, à Londres, Andrew Wakefield avait perdu un procès contre Brian Deer.

Les faits

L’histoire, compliquée, a été détaillée dans 3 articles du BMJ [3, 4, 5] et dans un livre aux États-Unis [7]. Une bande dessinée succincte a raconté cette histoire [8]. Wakefield a publié un livre sur son engagement [9]. En novembre 2011, le BMJ a interpellé les autorités du Royaume Uni suite aux révélations sur les données anatomopathologiques [10, 11, 12, 13]. Plutôt que de paraphraser ces documents, nous avons préféré traduire les bandeaux des 3 articles du BMJ , sans reproduire les illustrations (encadré 1  disponible en complément électronique) (La rédactrice du BMJ nous en a donné l’autorisation).

Comment le lien entre rougeole oreillons rubéole et autisme a été inventé ?

Les articles de Brian Deer dans le BMJ [3, 4, 5] ont expliqué l’enquête minutieuse et les entretiens avec les parents des enfants, les modes de recrutement des enfants. Des parents ont découvert avec étonnement certaines allégations de l’article de Wakefield et al. [1]. Un tableau compare les données de l’article du Lancet avec les données des dossiers des patients (Tableau I). L’article du Lancet portait sur une série de 12 enfants. Cette méthodologie (série de cas) est utile pour proposer des hypothèses, mais en aucun cas pour établir des preuves comme pourraient le faire des essais comparatifs. Cet article proposait un nouveau syndrome d’entérocolite et d’autisme régressif ; il associait ce syndrome avec la vaccination par le ROR qui serait un élément aggravant. Mais 3 des 9 enfants avec un autisme régressif n’avaient jamais eu un diagnostic d’autisme ; seulement un enfant avait eu clairement un autisme régressif ; bien que l’article mentionnait que les 12 enfants étaient « précédemment normaux », 5 avaient eu des problèmes de développement pré-existants ; quelques enfants étaient décrits comme ayant eu les premiers symptômes de développement quelques jours après la vaccination ROR, mais en réalité les dossiers les mentionnaient quelques mois après la vaccination ; dans 9 cas, des résultats anatomopathologiques notés « colites classiques » (normalité ou modifications minimes des cellules de l’inflammation) avaient été changés après une revue dans un cadre de recherche à la faculté de médecine en « colite non spécifique » ; les parents de 8 enfants étaient décrits comme accusant le ROR, mais 11 familles avaient fait cette accusation à l’hôpital ; l’exclusion de 3 allégations (donnant des délais de plusieurs mois entre le ROR et les symptômes) a permis de faire croire que les symptômes étaient apparus dans un délai de 14jours ; les enfants avaient été recrutés grâce à des campagnes anti-ROR et l’étude avait été demandée et financée pour une plainte planifiée.

Les enfants ont eu des investigations (coloscopie, ponctions lombaires) qui auraient nécessité l’avis d’un comité d’éthique. Les premières investigations en 2004 se sont centrées sur les irrégularités dans le domaine éthique, mais pas sur les données des dossiers.

En 2004, des accusations ont été transmises par le Sunday Times aux rédacteurs du Lancet qui a décidé de reconsidérer cette étude. Des investigations ont été faites, notamment par le rédacteur en chef, Richard Horton, qui venait de prendre ce poste prestigieux, peu avant la publication de 1998. Il avait aussi suivi une partie de ses études dans le même hôpital que Wakefield et connaissait certains auteurs. Ces enquêtes ont donné lieu à 5 pages d’explications dans The Lancet en mars 2004. Il y avait 6 accusations, et certaines, mineures, ont été admises, la plupart réfutées dans une longue lettre de Richard Horton [14]. Les accusations ont été réfutées dans les autres lettres par 2 co-auteurs [15, 16], par Andrew Wakefield [17] et par le vice-doyen de l’école de médecine [18]. Les auteurs des allégations n’ont pas eu droit de publier leurs réactions et le poids du Lancet devait mettre fin à l’affaire. Il n’a jamais été clairement exposé quelles investigations avaient été faites en 2004. Plutôt que de vérifier des faits en allant revoir les dossiers, ce sont probablement des bagarres d’opinions qui ont eu lieu. Tout cela n’a pas fait changer d’avis Brian Deer, le journaliste enquêtant sur ces dossiers, rencontrant des parents et malgré de nombreux conseils avisés lui demandant d’arrêter. En février 2009, le Sunday Times a recommencé ses accusations. Ce n’est que plus tard, que le General Medical Council (GMC ) a conduit une investigation accusant Wakefield, Walker-Smith et Mursh, en allant revoir tous les dossiers… en « auditant » 36 témoins et cela a pris 217jours. Un rapport du GMC (28 janvier 2010) avec de nombreuses charges accusait explicitement Wakefield de fraude et invention de données. Le document « Serious professional misconduct and sanction » a été mis en ligne le 24 mai 2010 [19]. Nombreux ont dû être les lobbies dans un combat entre un journal, des défenseurs de la non vaccination et un journaliste d’investigation qui a bien fait son métier. Les institutions auraient-elles préféré protéger leurs membres, privilégier l’immobilisme, etc.

La rétractation du Lancet a été publiée juste après les accusations du GMC [2]. Cette rétractation, mise en ligne le 2 février 2010, signée des « rédacteurs du Lancet  », était courte et sans explications précises. Nous la reproduisons intégralement : « Following the judgment of the UK General Medical Council’s Fitness to Practise Panel on Jan 28, 2010, it has become clear that several elements of the 1998 paper by Wakefield et al. are incorrect, contrary to the findings of an earlier investigation. In particular, the claims in the original paper that children were “consecutively referred” and that investigations were “approved” by the local ethics committee have been proven to be false. Therefore we fully retract this paper from the published record  ». L’article initial de 1998 reste consultable sur le site du Lancet , mais en surimpression rouge, sur toutes les pages, il y a la mention Retracted (Figure 1). Aucune mention n’a été ajoutée dans les bibliothèques qui archivent The Lancet . Dans cette affaire, le comportement du Lancet a été vivement critiqué. La notice de rétractation est totalement hypocrite quand on sait qu’un rapport a détaillé toutes les fraudes, etc.



Figure 1


Figure 1. 

Première page de l’article de Wakefield et al. en 1998 tel qu’il apparaît sur le site du journal The Lancet depuis le 2 février 2010

Zoom

Qui est Andrew Wakefield ?

La littérature sur Andrew Wakefield est abondante avec une longue biographie sur Wikipédia [20], de nombreuses vidéos sur les sites Internet et des descriptions dans des livres. Né en 1957, d’un père neurologue et d’une mère médecin généraliste, il a étudié la médecine à Londres (Imperial College School of Medicine). Il a été formé initialement comme chirurgien digestif et est devenu Fellow of the Royal College of Surgeons en 1985. Il a continué ses études à l’université de Toronto en se spécialisant dans la transplantation de l’intestin grêle de 1986 à 1989, avec des publications chez des rats. De retour en Angleterre, il a participé au programme de transplantation hépatique du Royal Free Hospital à Londres. En 1995, conduisant des recherches sur la maladie de Crohn, il a été approché par R. Kessick, la mère d’un enfant autiste, qui cherchait des avis sur la maladie intestinale de son enfant autiste. Kessick était responsable d’un groupe « Autisme induit par l’allergie ». En 1996, Andrew Wakefield a commencé a faire des recherches sur un lien entre ROR et autisme, en tant que Senior lecturer and honorary consultant en gastroentérologie expérimentale à l’hôpital Royal Free. Il prévoyait de vendre un kit diagnostic pour « l’entérocolite autistique » avec un chiffre d’affaire annuel de 43 millions de dollars. Il a démissionné en 2001 par accord mutuel et a déménagé aux États-Unis (Austin Texas). Il a été directeur d’un centre d’étude de l’autisme à Austin, Texas, mais a démissionné en février 2010 après les révélations en Angleterre du GMC le qualifiant de malhonnête et irresponsable. Il continue à promouvoir les théories liant l’autisme et le ROR pour des lobbies anti-vaccins et donner des conférences avec une certaine célébrité. Ses conférences sont sur l’Internet, par exemple une présentation d’avril 2011 [21] et bien d’autres supportées par des lobbies américains du type Age of autism (www.ageofautism.com/). Il clame toujours son innocence et a écrit un livre Callous disregard [22] expliquant pourquoi il aurait été la cible du journaliste Brian Deer. Il doit avoir divers contrats avec des lobbies américains qui sont très puissants. Il a reçu en avril 2011, le prix « Pigasus » de la « James Randi Educational Foundation », catégorie « Refusal to face reality », car personne n’a montré qu’il avait tort [23] !

Outre l’article du Lancet en 1998, deux articles de Wakefield ont été invalidés et retirés de la littérature, par deux journaux The American Journal of Gastroenterology et Neurotoxicology . Les autres articles de Wakefield devraient être cités avec prudence… ses co-auteurs et institutions n’ayant pas investigué ces articles.

Quelles ont été les conséquences de cette fraude ?

Il n’est pas possible de connaître toutes les conséquences de cette fraude, compte tenu de tous les travaux réalisés pour éventuellement répliquer les données, des alertes des autorités de santé, des défenses des producteurs de vaccins. Habituellement, les cas de fraudes sont décrits et des sanctions prononcées entre 1 et 3ans après la publication malveillante. Pourquoi 12ans ont séparé la publication de l’article de Wakefield et les décisions du GMC concernant Wakefield et la rétractation de l’article par The Lancet  ? The Lancet est un journal prestigieux et l’acceptation de cet article a été surprenante, même si l’article ne faisait que proposer des hypothèses. En 2011, des conséquences, notamment en termes de sous-vaccination, sont encore décrites. Outre les conséquences économiques, peu mesurables, de nombreuses conséquences doivent nous permettre de réfléchir pour éviter qu’un autre scandale de ce type survienne.

Le grand public a été trompé et des conséquences de santé publique ont été observées

En effet, une baisse de la vaccination en Angleterre et la résurgence de cas de rougeole ont été observées. Les taux d’immunisation dans le Royaume Uni ont diminué de 92 à 73 % et jusqu’à 50 % dans certains quartiers de Londres. Des décès par rougeole ont été observés. L’effet n’a pas été aussi important aux États-Unis, mais des chercheurs ont avancé que 125 000 enfants américains nés dans les dernières années 1990 n’avaient pas reçu le ROR du fait des travaux d’Andrew Wakefield. D’après les Centers for Disease Control and Prevention aux États-Unis, il y a plus de cas de rubéole en 2008 qu’en 1997 et 90 % de ces cas n’avaient pas été vaccinés. Nous avons sollicité le témoignage d’une anglaise ayant vécu cette situation (encadré 1).

Encadré 1

Témoignage d’une anglaise ayant vécu l’affaire Wakefield en Angleterre, alors qu’elle était adolescente

Je me souviens bien de l’affaire Wakefield, même si j’étais assez jeune au moment de la publication de l’étude. Mes parents avaient l’habitude d’allumer la radio à l’heure du petit déjeuner et c’est en écoutant les informations régulièrement que j’ai pris connaissance de l’affaire. Les résultats de l’étude publiée dans le Lancet concernant un éventuel lien entre le vaccin ROR et l’autisme chez l’enfant ont été disséminés dans les médias britanniques, qui sont toujours à la recherche de scandale.
Face à une réaction très forte des britanniques, les médias se sont concentrés sur l’affaire. Les journalistes interrogeaient les gens pour avoir leurs opinions et la question s’est posée : « Dois-je faire vacciner mon enfant ou pas ? » Cette question a été soulevée pendant un long moment après la publication de l’article et le Premier Ministre n’a pas voulu révéler au public si son fils, né en 2000, a été vacciné ou non. Ce refus a encore alimenté les peurs des parents, qui cherchaient une assurance du gouvernement concernant la sécurité du vaccin.
Une fois le doute bien installé, il est difficile de faire marche arrière. Malgré les révélations de Brian Deer sur la fraude de Wakefield, le mal est fait en Grande Bretagne. Pour vendre des journaux, il est tellement plus rentable pour les journalistes de trouver le scandale que de l’effacer. Mais le « scandale » relevé au départ a bien caché le vrai scandale : celui des activités frauduleuses de Wakefield.
Il est tout de même intéressant que malgré mon habitude d’écouter les informations à ce moment là, cette histoire soit gravée dans ma mémoire plus que d’autres polémiques. L’hypothèse de l’étude publiée dans le Lancet , proposée par un médecin apparemment compétent, touchant autant de monde et en particulier les enfants, a fait des ravages. Quand nous voyons les craintes des parents ayant fait vacciner leurs enfants et les interrogations d’autres qui ne l’ont pas encore fait, nous nous rendons compte de notre propre fragilité. Cette fragilité vient peut-être de notre dépendance vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique et de notre besoin de faire confiance aux médecins et aux médicaments. Quand il s’agît de la sécurité et de la santé de nos enfants, le moindre doute nous fait terriblement peur.
Nom et affiliation : Frances Sheppard, centre d’investigation clinique (Inserm), CHU de Besançon.

La communauté scientifique et les financeurs publics de recherche ont été alertés

Des scientifiques ont réalisé des études pour confirmer les données de Wakefield. Les études ont été nombreuses et certaines ont été publiées. Il n’y a pas eu une seconde publication prouvant un lien entre autisme et ROR. Nous avons identifié des études n’ayant pas mis en évidence un éventuel lien ROR et autisme (encadré 2). Elles ont été publiées après 1998 et se répartissent en 7 études de cohortes, 9 études cas témoin et 4 études à partir de registres ou rétrospectives. Les pays dans lesquels ont été réalisés ces travaux étaient : Royaume Uni (8), États-Unis (4), Japon (2), Finlande (2), Canada (2), Pologne (1) et Danemark (1). Combien ont coûté ces travaux : coûts directs, coûts indirects et coûts cachés ?

Encadré 2

Études ayant démontré l’absence de lien entre vaccination ROR et autisme

Études de cohorte
Finlande : Peltola H, Patja A, Leniki P, Valle M, Davidkin I, Paunio M. No evidence for measles, mumps, and rubella vaccine-associated inflammatory disease or autism in a 14-year prospective study. Lancet 1998; 351: 1327–8.
Royaume Uni, étude de cohorte avec 498 cas d’autisme : Taylor B, Miller E, Farrington CP, Petropoulos MC, Favot-Mayaud I, Li, J et al. Autism and measles, mumps, and rubella vaccine: no epidemiological evidence for a causal association. The Lancet 1999;363(9169):2026–9.
Royaume Uni: Farrington CP, Miller E, Taylor. MMR and autism: against a causal association. Vaccine 2001; 3632–5.
Royaume Uni, étude de cohorte (278 enfants autistes+195 avec autism atypique entre 1978 et 1998 : Taylor B, Miller E, Lingam N, Andrews N, Simmons A, Stowe J. Measles, mumps and rubella vaccination and bowel or developmental regression in children with autism: population study. Br Med J 2002; 324: 393–6.
Danemark, étude de cohorte 1991–1998, 537 303 enfants dont 440 655 vaccinés, 316 autistes et 422 avec autisme atypique : Madsen KM, Hviid A, Vestergaard M, Schendel D, Wohlfahrt J, Thorsen P, et al. A population-based study of measles, mumps and rubella vaccination and autism. N Engl J Med 2002; 347; 1477–82.
États-Unis, étude de cohorte : Richler J, Luyster R, Risi S, Hsu WL, Dawson G, Bernier R, et al. Is there a « regressive phenotype of autism spectrum disorder associated with the mesales- mumps- rubellevaccine? A CPEA study. J Autism Dev Disord 2006; 36: 299–16.
Canada, étude de cohorte : 27 749 enfants nés entre 1987 et 1998- 180 autistes : Fombonne E, Zakarian R, Bennett A, Meng L, McLean-Heywood D. Pervasive developmental disorders in Momtreal, Quebec, Canada: prevalence and links with immunization. Pediatrics, 2006; 118: e139–50.
Études cas témoins
États-Unis : étude cas témoin (155 cas appariés chacun à 5 témoins) : Davis RL, Kramartz P, Bohlke K, Benson P, Thompson RS, Mullody J, et al. Measles-mumps-rubella and other measles-containing vaccines do not increase the risk for inflammatory bowel disease. Arch Pediatr Adolesc Med 2001; 155: 354–9.
Royaume Uni : étude cas témoin : Fombonne E, Chakrabarti S. No evidence for a new variant of measles-mumps- rubella-induced autism. Pediatrics 2001; 108: e58.
Japon, étude cas témoin (21 cas, 1700 témoins): Takahashi H, Suzumura S, Shirakisawa F, Wada N, Tanaka-Taya K, Arai S, et al. An epidemiological study on Japanese autism concerning routine childhood immunization history. Jpn J Infect Dis 2003; 56: 114–7.
Royaume Uni, étude cas témoin : 2407 autistes compares à 4640 trisomiques21 : Chen W, Landau S, Sham P, Fombonne E. No evidence for links between autism, MMR and measles virus. Psychological Medecine 2004; 34: 543–3.
Royaume Uni, étude cas témoins (1987–2001) : 1294 cas/4469 témoins : Smeeth L, Cook C, Fombonne E, Heavey L, Rodrigues LC, Smith PG, et al. MMR vaccination and pervasive developmental disorders: a case-control study. The Lancet 2004;364(9438):963–9.
Canada, étude sur 54 enfants autistes comparés à 34 enfants normaux : D’Souza Y, Fombonne E, Ward BJ. No evidence of persisting measles virus in peripheral blood mononuclear cells from children with autism spectrum disorder. Pediatrics 2006;118:1664–5.
Pologne, étude cas témoins, 96 autistes/192 contrôles : Mrozek-Budzin D, Kietltyka A, Majewska R. Lack of association between measles-mumps- rubella vaccination and autism in children: a case-control study. Pediatr Infect Dis J 2010; 29: 397–400.
Royaume Uni, comparaison AC vaccinaux rougeole enfants 10–12ans, 98 autistes, 52 retardés mentaux sans autisme et 90 normaux : Baird G, Pickles A, Simonoff E, Charman T, Sullivan P, Chandler S, et al. Measles vaccination and antibody response in autism spectrum disorder. Arch Dis Child 2008; 93832–7.
États-Unis, 25 enfants autistes+entéropathie comparés (recherche de RNA virus rougeole sur muqueuse intestinale) à 13 enfants avec entéropathie sans autisme : Hornig M, Briese T, Buie M, Bauman ML, Lauwers G, Siemetzki U, et al. Lack of association between measles virus vaccine and autism with enteropathy: a case-control study. PLoS One; 2008; 3: e3140.
Registres/rétrospectives
Royaume Uni, étude à partir de base de données de l’évolution de l’incidence de l’autisme de 1988 à 1999 : Kaye JA, Del Mar Melero-Montes, Jick H. Mumps, measles, and rubella vaccine and the incidence of autism recorded by general practitioners: a time trend analysis. BMJ 2001;322:460–4.
États-Unis, étude retrospective enfants admis nés entre 1980 et 1994 dans les jardins d’enfants : couverture vaccinale MMR et autisme : Dales L, Hammer SJ, Smith NJ. Time trends in autism and in MMR immunization coverage in California. JAMA 2001;285;1183–5.
Finlande, base de données 535 544 enfants vaccinés entre 1982 et 1986, 352 autistes : Makela A, Nuorti JP, Peltola H. Neurologic disorders after measles-mumps-rubella vaccination. Pediatrics 2002; 110: 957–63.
Japon, exploitation de l’arrêt de la vaccination MMR en avril 1993 (méningites vaccinales dues à la souche Urabe) et remplacement en 1994 par une vaccination séparée rougeole et rubéole pour comparer l’incidence de l’autisme durant les périodes de vaccination MMR et sans vaccination MMR : Honda H, Shimizu Y, Rutter M. No effect of MMR withdrawal on the incidence of autism: a total population study. The Journal of Child Psychology and Psychiatry 2005;46:572–9.

La communauté scientifique a des pratiques qui nuisent à l’intégrité de la science

Dans ce cas, seul Wakefield a réellement écrit l’article, les autres auteurs ayant accepté de donner leurs noms comme co-auteurs. Il n’est pas imaginable de penser que les 13 auteurs défendaient la thèse d’un lien ROR/autisme. Aucun n’a contrôlé le manuscrit, bien que certains aient eu accès aux données originales. Les anatomopathologistes n’avaient pas identifié les entérocolites mentionnées dans l’article et ils n’ont rien dit. La recherche de notoriété procurée par le fait d’être auteur semble être plus importante que le contrôle de la qualité des recherches. Quatre relecteurs scientifiques ont analysé l’article pour le Lancet avant publication et aucun des 4 ne s’est manifesté a posteriori… ils ont conseillé d’accepter la publication d’une série de 12 cas n’apportant qu’une hypothèse. Lorsque celle-ci a été comprise comme preuve par les médias, ils ne se sont pas manifestés. L’anonymat des relecteurs est une pratique qui a ses limites. La paternité des articles pose problèmes, en particulier les auteurs « honoraires » qui sont ajoutés sans remplir les critères de paternité.

Les institutions et les industriels ont été en permanence sollicités sur ces problèmes

Les systèmes de pharmacovigilance ont été, à tort, mis à contribution pour identifier des cas : ils ont constamment cherché les éventuels effets indésirables et les ont analysés. Les agences d’enregistrement des produits de santé ont été, à tort, alertées sur les risques du vaccin ROR. Leurs missions sont de s’assurer de la gestion du risque et d’évaluer l’efficacité et la sécurité de ces vaccins. Nombreuses ont été les réunions pour s’interroger sur un lien éventuel entre le vaccin et l’autisme. Nous n’avons pas cherché tous les efforts liés à ces investigations. Les industries pharmaceutiques ont été, à tort, sollicitées pour démontrer l’absence de lien et démontrer la sécurité de la vaccination. Les industriels ont pour rôle d’inventer, de développer, produire et distribuer des vaccins en quantité suffisante pour satisfaire la demande des autorités de santé et du public. Ils assurent la qualité des produits et participent activement au suivi et à la recherche des effets indésirables. Ils n’ont pas été mis en cause, même s’ils ont eu à assumer des conséquences économiques et financières.

Quelles leçons tirer de cette fraude ?

Le traitement de l’information par les médias scientifiques et grand public pose problème. Il a toujours été plus intéressant de diffuser les éventuels effets indésirables des vaccins plutôt que de diffuser les bienfaits des vaccins. Les lobbies « anti-vaccins » sont plus actifs que des lobbies « pro-vaccins ».

L’absence de culture méthodologique et d’esprit critique de la plupart des acteurs a permis la dissémination de ces hypothèses et de les considérer comme des preuves. Les nombreuses études ne montrant aucun lien (encadré 1) n’ont pas eu de couverture médiatique. Des relecteurs et les rédacteurs du Lancet n’auraient pas dû accepter de publier cette étude, ou auraient pu le faire avec un éditorial contenant les opinions d’experts méthodologistes. Sans un journaliste d’investigation, Brian Deer, que l’on peut qualifier de « persévérant », cette fraude n’aurait pas été connue.

Les coûts pour désamorcer ces « crises » doivent être bien supérieurs à ceux de la fraude elle-même. Les coûts ne sont pas évaluables : coût des études de recherche, coût des investigations des centres de pharmacovigilance et des agences, soins de santé relatifs aux cas résultants de la résurgence de la rougeole, investissements des producteurs pour assurer la sécurité des produits, coût des médias inutilement alertées, etc.

Les institutions (hôpitaux, universités) et organismes professionnels sont insuffisamment préparés pour gérer les fraudes.

Pourquoi ce scandale a été peu médiatisé en France ?

Le contexte français ne peut être comparé aux contextes d’autres pays. Dans de nombreux pays, il existe une ancienneté de certains lobbies anti-vaccins, par exemple dans le domaine des vaccins poliomyélite, variole, voire sida en Afrique, etc. En France, il existe des groupes de pression, mais ils ont considérés d’autres thèmes. Le thiomersal, l’aluminium, les éventuels liens entre le vaccin de l’hépatite B et la sclérose en plaque sont des discussions entre groupes d’influences et experts scientifiques. La relation entre l’autisme et la vaccination ROR n’a été évoquée que de façon marginale par les groupes « anti-vaccins ». En l’absence de preuves, ce sont des opinions qui s’affrontent. Les journalistes relaient parfois certaines controverses. Il n’y a pas eu (contrairement à certaines affirmations) de baisse de la couverture vaccinale mais une augmentation trop lente et une absence de rattrapage des ados/jeunes adultes qui auraient dû être vaccinés avant. Les enquêtes ont montré que la perception d’une maladie bénigne était la cause essentielle de non vaccination, aussi bien du côté des médecins que du grand public. Les médecins opposés à la vaccination rougeole sont essentiellement les homéopathes qui n’invoquent pas le problème de l’autisme. Les experts n’ont pas jugé utile de communiquer sur les études réfutant le lien, car il était inutile de créer une polémique sur un sujet qui n’avait quasiment eu aucun retentissement en France.

Conclusion

Nous terminons par une réflexion sur la recherche. Harold Sox, le 7 juillet 2009, a écrit son dernier éditorial en tant que rédacteur en chef des Annals of Internal Medicine [24]. Cet interniste a été auteur de texbooks (dont Medical Decision Making) et a participé aux rédactions de journaux comme NEJM , Scientific American Medicine , American Journal of Medicine . Dans cet éditorial, il a expliqué en détail le fonctionnement des Annals et retenu 3 messages de ses 8ans comme rédacteur en chef : « la recherche excellente est une exception rare ; les rédacteurs et statisticiens qui améliorent les rapports des recherches sont un trésor national ; les journaux cliniques apportent un service public unique s’ils assurent que les méthodes de recherche sont bonnes, complètes et que les conclusions sont prudentes ».

Déclaration d’intérêts

Hervé Maisonneuve est membre du conseil d’administration de Global Alliance for Medical Education (GAME), une association internationale dédiée à la FMC et au DPC ; il a des activités de conseil dans les domaines de la rédaction et de la formation et il est rédacteur du blog www.redactionmedicale.fr. Déclaration d’intérêts consultable sur le site de La Presse Médicale. Daniel Floret a participé (sans rémunération) à des actions de FMC sponsorisées par les firmes commercialisant des vaccins et a eu dans le passé d’invitations à des congrès médicaux de la part de ces mêmes firmes ; déclaration publique d’intérêts consultable sur le site du Haut Conseil de la Santé Publique www.hcspi.fr/.


Matériel complémentaire

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Références

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