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Soins Gérontologie
Vol 11, N° 57  - février 2006
pp. 38-42
Doi : SGER-02-2006-00-57-1268-6034-101019-200601374
Parler de son temps : récits de vie et ateliers d’écriture
 

Lyliane Argentin
[1] Association “Pour mémoires”, Pont-Saint-Pierre (27)

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L’animation d’ateliers d’écriture au sein d’établissements d’hébergement pour personnes âgées et l’aide à la rédaction de récits de vie individuels témoignent de toute l’utilité d’un travail de mémoire, qu’il ait ou non pour objectif déclaré la transmission aux générations futures. Expérience avec l’association “Pour mémoires” qui œuvre dans ce sens.


Mots clés : Accompagnement , Animation , Écriture , Famille , Histoire , Lien social , Mémoire , Personne âgée , Témoignage , Temps , Transmission


L’association loi 1901 “Pour mémoires”, créée en 2000 mais dont la pratique active est antérieure, a pour objet l’aide technique et l’accompagnement de toute démarche de mémoire, collective ou individuelle, qu’elle aboutisse ou non à un écrit. Son action bénévole s’adresse à des publics divers : jeunes en difficulté, personnes en situation de précarité, personnes âgées résidant à leur domicile ou en institution. Pour ces derniers, le projet associatif précise explicitement l’objectif poursuivi : « Faire connaître aux proches, aux enfants et aux amis, des moments intenses de l’existence de chacun, faire profiter d’une expérience individuelle, partager de manière durable l’importance de ce qui a été vécu et dont seule la mémoire conserve précieusement la trace ».

Transmettre, un besoin universel

Le besoin d’évoquer et de transmettre sa propre histoire, celle de sa famille ou celle de son groupe d’appartenance sociale, est universel. Les textes religieux, comme l’Ancien Testament, le plus spectaculaire et le plus connu dans notre culture, en sont un signe majeur, de même que la quantité de récits collectifs – légendaires ou véridiques – dont la littérature rend compte. Les ethnologues savent bien toute l’importance de la transmission orale dans les sociétés où ne prévaut pas notre tradition d’une histoire écrite.

Ce ne sont pourtant pas ces réflexions élémentaires qui nous ont amenés à œuvrer dans cette voie. C’est, plus modestement, d’avoir pu être à l’écoute de ce besoin social et individuel, exprimé par des personnes, besoin sensible auquel nous avons tenté d’apporter une réponse.

Histoires individuelles, histoire collective

Il est devenu assez courant aujourd’hui de parler de récit de vie. Par exemple, nous trouvons régulièrement ici ou là, dans la presse destinée à nos aînés, des propositions de services censées répondre au besoin fondamental de mémoire et de transmission. Ces pratiques commerciales en plein essor procèdent d’un constat que chacun d’entre nous peut faire, associant plusieurs facteurs socioculturels : fragilisation ou éclatement des liens familiaux traditionnels, dispersion géographique des générations au sein d’une même famille, isolement, solitude ou manque de relations de voisinage engendrés par le mode de vie urbain, tout concourt à faire perdre aux personnes âgées la place originale qu’elles ont eue par le passé : dispenser et léguer symboliquement leur savoir et leur expérience, parfois leurs valeurs et leur “vision du monde”. Les veillées familiales, évoquées désormais avec un rien de nostalgie, voire un peu d’angélisme, remplissaient, entre autres, cette fonction.

Un véritable patrimoine culturel. Ainsi les personnes âgées sont-elles souvent privées du rôle qu’elles ont eu autrefois, avec ce que cette évolution peut générer d’amertume, d’incompréhension ou de sentiment de rejet et de dévalorisation. Quelle est leur utilité sociale si seuls les personnels soignants ou les professionnels les écoutent, en fonction de leur disponibilité, alors que leurs enfants ou proches viennent rarement leur rendre visite, pour de bonnes ou mauvaises raisons ?

De plus, les personnes âgées ne sont pas les seules concernées par cette nécessité de transmission orale ou écrite entre générations. Ce n’est pas uniquement pour elles que cette transmission peut et doit être encouragée. Elle bénéficie également aux enfants et petits-enfants, permettant à chacun de mieux se situer dans une lignée, un groupe, un patrimoine culturel et humain. C’est une histoire collective, à l’heure où l’on s’inquiète, à juste titre, de la perte des repères à laquelle l’individualisme régnant ne constitue surtout pas une réponse efficace.

Recréer du lien social. Travailler à faciliter l’expression et la transmission de la mémoire chez la personne âgée c’est donc aussi, pour elle-même et pour d’autres, contribuer à élaborer du lien social, produire un peu plus de cohésion sociale en renforçant, par la parole ou l’écrit, l’inscription de chaque individu dans un espace-temps commun, qui l’englobe et le dépasse tout autant. C’est pourquoi les membres de l’association, enseignants pour la plupart et concernés par l’histoire, sont aux côtés des personnes âgées pour les accompagner et les aider dans cette possibilité – il en est d’autres sans doute – de s’approprier leur temps et de le rendre intelligible à autrui, de manière sûre. En ce sens, privilégier l’écrit revient de fait à prendre en compte une inquiétude, un doute, très répandu et pas seulement chez les plus âgés, qui se résume par l’adage “Les paroles s’envolent, les écrits restent…”.

Réaliser un récit de vie

Le récit de vie individuel se construit progressivement par une série d’entretiens enregistrés, d’une heure en moyenne.

Travail en collaboration. À chaque étape, l’intervenant détermine avec la personne elle-même ce sur quoi il semble utile et important de réfléchir – ou de se souvenir au mieux – pour le raconter la fois suivante. L’intervenant n’est ni neutre ni totalement effacé : sa fonction ne se résume pas à l’utilisation d’un magnétophone et à la retranscription du contenu de l’enregistrement. Il peut et doit également attirer l’attention de l’interviewé sur tel ou tel épisode tenu par ce dernier pour secondaire mais qui, aux yeux de l’intervieweur, prend, dans le contexte personnel ou familial, une importance non négligeable. Citons l’exemple de cet homme qui, toute sa vie durant, avait omis de signaler à ses enfants et petits-enfants son passé de résistant dans la France occupée de 1943, alors qu’il n’avait que 17 ans… À l’inverse, durant les premiers entretiens, il évoquait longuement une vie professionnelle somme toute assez classique et déjà connue de sa famille, puisqu’elle l’avait vécue pour la plus grande partie !

C’est ici que la perception, la sensibilité, l’écoute de l’intervieweur ont d’évidence leur place, leur légitimité et leur pertinence. À lui – ou elle – de proposer à la personne qui évoque son histoire un léger changement de perspective, de regard, à lui de faire valoir et comprendre que des jeunes de vingt ans ou des adultes peuvent plus aisément imaginer la vie d’un médecin de campagne dans les années 1970 que le ressenti d’un adolescent en 1943 risquant sa liberté, et sa vie parfois, au nom d’un idéal.

Enrichissement du récit. Sur un registre moins solennel, nous demandons des précisions à celui ou celle qui raconte, afin qu’il n’en reste pas à ce qui est vrai et connu de lui, mais qu’il fournisse des éléments – ou que nous les recherchions en son nom – pour rendre son récit concret et accessible à une ou deux générations de distance. Par exemple, il nous semble utile de faire savoir combien de mois de salaire pouvait coûter la première voiture achetée par un jeune couple dans les années 1950, ou encore qu’une fois la commande passée, il devait attendre entre un an et dix-huit mois, si ce n’est plus, pour prendre possession de son bien ! Des réalités que le lecteur d’aujourd’hui ne saurait imaginer seul. Aussi doit-il avoir au moins des éléments de comparaison avec son époque.

Édition du récit. Une fois les entretiens terminés, le récit de vie est rédigé par un membre de l’association, puis revu, corrigé et complété par l’interviewé, qui demeure responsable de ses propos et de sa vision des événements vécus. La démarche aboutit alors concrètement à l’édition d’un volume imprimé (plus rarement d’un CD-Rom) incluant ou non photos, documents d’archives, coupures de presse, etc.

Six mois à un an sont, en moyenne, nécessaires (période bien évidemment fractionnée), de la première étape, celle de la décision originelle, jusqu’à la fabrication et l’impression du volume.

Limites et intérêts de l’exercice

Déontologie. Notre déontologie consiste à éviter toute confusion des genres par une vigilance des membres de l’association quant à leur rôle et leurs limites. Le récit de vie n’est en aucun cas une action thérapeutique telle qu’elle pourrait être conduite par des professionnels. Il n’est pas non plus destiné à faire émerger ou révéler des secrets de famille, ce qui d’ailleurs ne s’est jamais produit depuis la création de l’association. Tout au plus constate-t-on que des événements – heureux ou douloureux mais de nature très intense – vécus par la personne ou la famille sont exprimés dans ce cadre avec plus de clarté et d’aisance qu’ils ne l’avaient été jusque là, et que ce travail commun fait revenir à l’esprit des souvenirs ou des détails oubliés.

Par ailleurs, même si le cas ne s’est jamais présenté, nous avons décidé d’un commun accord que nous refuserions de réaliser le récit de vie d’une personne dont les actes et les convictions seraient à l’opposé des nôtres, que nous qualifirions d’humanistes pour résumer. Cela nous est possible car notre démarche associative n’est ni mercantile ni mercenaire.

Dialogue renoué, curiosité aiguisée. Il est fréquent, dans la période suivant l’édition du récit de vie, que les proches qui en prennent connaissance en le recevant comme un cadeau, sollicitent celui ou celle qui a ainsi fait écrire sa vie sur des aspects essentiels ou mineurs, connus ou inconnus d’eux et qui retiennent leur attention ou leur curiosité au bon sens du terme.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que, le plus souvent, le souhait de faire réaliser un récit de vie est d’abord ressenti et exprimé par les enfants, devenus adultes. Cette demande est souvent articulée autour du besoin de célébrer un événement familial (anniversaire, noces d’argent). En réalité, si de l’extérieur celle-ci apparaît comme une raison objective, il s’agit en fait d’une attente plus profonde.

Utilité individuelle et collective. L’élaboration et l’écriture d’un récit de vie valorisent la personne concernée et son entourage, en soulignant à quel point une histoire individuelle est positive – quelle qu’elle soit sur le plan socioculturel – et qu’elle est utile au groupe social, dès lors que le témoignage écrit la rend explicite pour autrui.

Du récit de vie à l’atelier d’écriture

D’un besoin individuel à un besoin collectif. Mme B. vit dans une résidence pour personnes âgées de la région rouennaise (76). Elle est l’une des premières à avoir sollicité notre association, le bouche à oreille aidant, afin que nous l’aidions à élaborer un récit de vie à l’usage de ses enfants et petits-enfants. Le résultat l’enthousiasme tellement qu’elle n’a de cesse de vanter et faire lire “son livre” auprès de ses compagnes et de tout le personnel de la résidence, de la cuisinière jusqu’à l’économe, y compris le directeur ! Curieux et intéressé, ce dernier demande à nous rencontrer. Informé de notre pratique d’écriture au service de jeunes scolarisés ou d’adultes défavorisés, il suggère d’essayer d’en adapter le principe avec un groupe de résidents qui se déclareraient intéressés par la démarche.

L’anecdote est éclairante en ceci qu’elle montre combien l’écoute attentive d’un professionnel peut, dans certains cas, favoriser l’identification d’un besoin collectif jusque là non détecté et inciter à l’expérimentation d’une réponse possible dans une logique de réflexion complémentaire professionnels/bénévoles.

De l’atelier d’écriture au cercle des souvenirs. Les débuts de l’atelier d’écriture ainsi mis en place et ouvert à tous les résidents ont été quelque peu laborieux : participation faible et irrégulière, départ inexpliqué de certains participants…, en dépit de la diffusion de l’information dans tout l’établissement et du prosélytisme dont a fait preuve Mme B. ! Mais ces raisons cachaient en fait un malentendu vite apparu à travers la formule souvent employée : « Mais je n’ai rien à y faire puisque je sais écrire ! ». Protestation légitime si on l’entend comme le fait de souligner que l’écrit adressé à autrui obéit effectivement à des techniques que tous ne maîtrisent pas. Balzac résumait son œuvre magistrale en disant que l’imagination et la création n’étaient rien sans le travail : « Ma vie c’est quinze heures de travail, des soucis d’auteur, des phrases à polir » (11 août 1834). Sans aller jusque-là, le texte abouti doit néanmoins être soumis à des règles complexes (syntaxe, grammaire…). Aussi, afin de mettre un terme à ce malentendu, avons-nous rapidement abandonné, avec l’accord des participants, le terme d’“atelier d’écriture” pour celui de “cercle des souvenirs”. Une façon d’insister sur l’animation et l’accompagnement d’un travail de mémoire, l’objectif de produire un texte devenant presque secondaire et confié à des “techniciens”. Il a également fallu longuement souligner combien l’expérience individuelle avait une utilité spécifique, avec cette affirmation : « Vous seuls savez ce que vous avez vécu, et, dès lors, vous pouvez transmettre des souvenirs et des informations détaillées, une réalité quotidienne qui ne figurent pas – encore – dans les livres d’histoire traitant de telle ou telle période ». Il s’agissait en quelque sorte de bien signifier aux participants leur rôle d’acteur, voire d’expert dans la démarche entreprise.

Une fois ces précisions données, la participation s’est révélée plus élevée, plus régulière et aussi plus conséquente qualitativement. À noter également que le groupe ainsi constitué comptait plus de femmes que d’hommes – ce qui fut toujours le cas par la suite – pour des raisons probablement liées à l’espérance de vie plus élevée de celles-ci.

Une approche thématique du passé. Le groupe du cercle des souvenirs se retrouve une fois par semaine à une heure choisie pour favoriser la plus grande participation : il faut ainsi tenir compte des contraintes et des habitudes de vie, comme la sieste ou un programme de télévision particulièrement apprécié des plus âgés… Plusieurs de ces rencontres (une dizaine en moyenne) sont consacrées à l’évocation, par chacun, de souvenirs centrés autour d’un sujet proposé à tous, débattu et relativement consensuel, par exemple la scolarité dans l’enfance ou l’adolescence. L’approche est thématique : les matières enseignées, le décor, l’enseignant, les relations aux autres élèves, le soutien éventuel de la famille dans le parcours scolaire, ses attentes… Chaque participant raconte alors une ou plusieurs anecdotes, tandis que les autres écoutent et se taisent – ou s’efforcent de le faire – puis réagissent à leur tour en complétant ce qui a été dit. Chaque semaine aussi, l’animateur résume au groupe l’essentiel de ce qui a été évoqué la fois précédente, attirant l’attention sur tel ou tel point qui demande à être précisé ou enrichi. L’intérêt pour les activités du groupe, au-delà de ces réunions ponctuelles, se manifeste, par exemple, lorsque des participants apportent, lors d’une “séance de travail”, un document d’archive, une photographie ou un livre ancien en rapport avec le thème évoqué la fois précédente. De même, la rencontre, initialement prévue pour durer environ une heure, se prolonge bien souvent une demi-heure de plus.

Des souvenirs en cascade… Le souvenir de l’un stimule ceux des autres, jusqu’à produire des moments d’euphorie ou de complicité collective. Ainsi, lorsqu’une participante se rappelle ingénument, soixante-dix ans plus tard, n’avoir jamais beaucoup prêté attention aux propos d’une enseignante, le groupe se fait moqueur et dubitatif : « Mais alors, comment faisiez-vous pendant les compositions ? » ; « Eh bien, je copiais sur ma voisine ! » Un “Oh !” de réprobation générale ponctue cet aveu, sous le regard mi-attendri mi-amusé de l’animatrice… Il n’est pas impossible que ce jour-là, si l’institutrice d’alors avait été présente, il se serait trouvé quelques élèves studieux pour lui signaler la paresse de leur condisciple !

… aux échanges intergénérationnels. Cette première phase de travail du cercle des souvenirs a débouché sur la publication, prise en charge financièrement par la direction de la résidence, d’une plaquette imprimée et illustrée portant le titre : “À l’école en 1920”. Il s’agissait d’un temps fort pour l’existence de ce groupe informel que de rendre visible, pérenne, le résultat de cette démarche commune. Chacun montre alors le texte achevé à ses proches et à un public plus vaste lors d’une journée portes ouvertes organisée par la direction, en présence de quelques journalistes locaux auxquels les participants ne sont pas peu fiers d’expliquer l’objet du cercle des souvenirs ! En marge du groupe se créent des relations interpersonnelles plus étroites : les membres se connaissent mieux, sont plus proches, échangent davantage sur eux-mêmes et forment des projets (se regrouper à l’occasion d’un anniversaire, organiser une sortie commune en ville…).

En parallèle, des rencontres-débats autour de l’écrit des anciens, organisées avec de jeunes scolaires, ont, là aussi, contribué à développer du lien social et des échanges intergénérationnels.

Écrit réaliste et parole collective

Obstacle. Après la publication de ce premier texte élaboré en commun, le groupe – qui souhaitait vivement poursuivre ses travaux – s’est vite retrouvé confronté à un obstacle : écrire un récit réaliste, c’est-à-dire basé exclusivement sur des souvenirs individuels. En effet, cela s’avérait de plus en plus difficile pour des raisons évidentes de différences sociales ou culturelles, de mode de vie – habitat rural ou urbain, composition de la famille, etc. Comment valoriser ces paroles singulières tout en les mêlant dans une parole collective, à une seule voix ou presque, alors que tous n’avaient bien évidemment pas vécu la même vie ? La solution retenue par l’association a consisté à faire œuvre de fiction, quoique fondée, là encore, sur des souvenirs bien réels, mais servant à définir et construire des personnages de fiction, nourris de fragments cohérents de la vie de chacun des membres du cercle des souvenirs. La période la plus sensible historiquement et très présente dans la mémoire du groupe (la plupart des participants ayant 70 à 85 ans et la doyenne du groupe actuel 97 ans) était la seconde guerre mondiale.

L’intrigue principale élaborée en commun était celle d’un jeune couple, très uni, mais que la guerre sépare. Le jeune homme est prisonnier, tandis que sa compagne entre à sa place dans la Résistance, sans héroïsme spectaculaire.

Pour ce second récit, la méthode employée est identique à celle décrite plus haut : les participants évoquent des anecdotes, des faits, que les membres de l’association reformulent ensuite en un texte attrayant et crédible. Bien sûr, il faut parfois corriger des erreurs historiques, faire la part entre une perception subjective, en partie biaisée par une lecture a posteriori de la réalité, ne pas hésiter à réfuter des mythes et légendes, telle “la cinquième colonne”, etc. C’est là aussi un signe d’indépendance de l’acteur associatif dans son choix d’accompagnement.

D’autres textes de fiction ont suivi, évoquant tous des problèmes de société.

La condition des femmes est abordée au travers de deux histoires : celle d’une jeune provinciale venue comme employée de maison dans le Paris des années 1920 et victime du droit de cuissage de son employeur, et celle d’une femme mariée dans les années 70 qui, époque oblige, ne pouvait ni utiliser un carnet de chèques ni recevoir d’héritage sans l’accord explicite de son époux et “maître”…

L’adolescence est également traitée au travers de l’histoire d’un jeune mal à l’aise dans une famille monoparentale et tenté par la délinquance, la violence et la toxicomanie. Heureusement, il a la chance d’avoir non loin de lui des grands-parents qui l’accueillent et, en quelques années, l’aident à ne plus se mettre en danger et à s’épanouir dans ses choix professionnels. Apparaît dans ce dernier travail la volonté sous-jacente pour des personnes âgées de faire entendre leur capacité à avoir encore un rôle, souvent dénié, d’accompagnement et de soutien dans les épreuves traversées par leurs descendants. Ainsi s’observe, dans ce sujet comme dans les autres, un paysage subtil et complexe qui associe la description d’une réalité sociale objective, connue de tous ou presque, et une perception plus floue – l’employée de maison nécessairement séduite puis abandonnée à son triste sort par le bourgeois jouisseur et cynique – où se mêlent l’histoire sociale et l’imaginaire collectif, les a priori idéologiques ou culturels propres à un milieu ou une époque. Signalons à ce titre que dans un autre cadre, non institutionnel, un travail de mémoire et d’expression d’une parole collective est en cours par l’écriture de l’histoire d’un village évoquée par ses habitants les plus âgés.

Dire ce qui ne se dit plus

Exclusion. Les personnes âgées sont assez souvent marginalisées au sein de notre société. Tout se passe comme si ce groupe était de fait mis à l’écart parce qu’il n’est plus actif, plus producteur, moins consommateur et peu présent dans les débats majeurs qui préoccupent la collectivité tout entière. Il est mis en état de disgrâce sociale, laquelle n’est guère éloignée de l’exclusion. Cette attitude de rejet, avec tout le non-dit qui la recouvre, signale peut-être la difficulté pour la société – et pas seulement pour les proches – à reconnaître une place aux personnes âgées, à comprendre leur utilité, leur rôle, bref à préserver et renforcer la cohésion entre les générations.

Dans la vie quotidienne, au sein de leur famille ou ailleurs, des personnes âgées s’entendent reprocher, avec dérision ou agacement, de ressasser leurs souvenirs. Parce que le temps qu’elles évoquent ne serait pas en lien avec le nôtre ? Parce que leur discours sur le passé ne serait d’aucun apport dans notre présent ? Ce qui s’entend, sous une forme mineure, dans la remarque moqueuse, désabusée et si fréquente : « Ah oui, mais cela, c’était de ton temps !… ».

Écoute. Tout travail centré sur la mémoire des aînés va à l’encontre de cette erreur et du risque réel de rejet qu’elle peut entraîner. La valorisation de la parole des anciens, individuelle et collective, via un écrit ou non, opère comme un geste fort destiné justement à reconnaître le lien entre leur passé et le présent. Pour eux comme pour nous. Les témoignages recueillis dans le cadre des ateliers d’écriture ou de la réalisation d’un récit de vie soulignent tous ce sentiment réconfortant que leur apporte le fait d’être écoutés. Les personnes concernées affirment, avec force, trouver dans ces activités la satisfaction de pouvoir dire ce qui ne se dit pas, ou guère, dans d’autres circonstances.

Conclusion

Il est regrettable que le travail d’animation des ateliers d’écriture, faute de moyens financiers, ne puisse faire l’objet d’une évaluation objective. Ce qui est relaté ici procède de notre vision, partielle, subjective aussi, appuyée sur notre pratique et notre implication comme individus dans cette démarche. Formons cependant l’hypothèse qu’une évaluation conduite selon les méthodes de la recherche-action, bien connue des travailleurs sociaux, montrerait avec plus de précision ce que nous constatons de façon empirique. Recueillir la parole des personnes âgées, c’est les aider à continuer de vouloir et de pouvoir s’inscrire dans le temps présent, tout comme cette activité permet aux générations suivantes d’accepter l’héritage symbolique du temps passé.

Association “Pour mémoires”, BP 17, 27360 Pont-Saint-Pierre. Tél.: 02 32 49 36 14.





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