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La position hypocondriaque du sujet souffrant d’une pathologie somatique chronique : un éclairage psychanalytique de la relation médecin–patient - 21/05/25

The Hypochondriacal Position in Chronic Somatic Conditions: A Psychoanalytic Perspective on the Doctor–Patient Relationship

Doi : 10.1016/j.evopsy.2025.03.002 
Eugénia Jeltikova, doctorante en psychanalyse  : Enseignante agrégée de lettres classiques
 URP 3522 Centre de Recherches Psychanalyse Médecine et Société (CRPMS), Université Paris Diderot (Paris-Cité)–UFR d’Études Psychanalytiques, bâtiment Olympe-de-Gouges, 8, rue Albert-Einstein, 75013 Paris, France 

Auteur correspondant.

Résumé

Objectifs

Penser les remaniements psychiques qui accompagnent la pathologie somatique en termes de position hypocondriaque permet d’éclairer l’expérience subjective de la maladie et de reconsidérer la relation de soin en médecine somatique dans une perspective transférentielle. Cet article se propose ainsi de contribuer au dialogue entre psychanalyse et médecine, en portant en particulier un regard psychanalytique sur les maladies auto-immunes dont la prévalence croissante constitue un trait caractéristique des sociétés contemporaines.

Méthode

À partir d’une lecture des observations de Freud et de Ferenczi sur l’hypocondrie, l’hypothèse d’un spectre large des hypocondries permet de définir la position hypocondriaque du malade somatique chronique en la différenciant de l’hypocondrie authentiquement psychopathologique par la présence avérée d’une atteinte organique sous-jacente. Les témoignages de malades souffrant de pathologies auto-immunes donnent accès à la dynamique de cette position hypocondriaque, et autorisent à en conceptualiser certains enjeux.

Résultats

La position hypocondriaque du malade somatique chronique est consécutive à une atteinte organique avérée, ce qui la distingue de l’hypocondrie psychopathologique. Que la pathologie sous-jacente soit spécifique d’organe ou systémique, une symptomatologie dominée par les algies et l’asthénie engage un estompement des contours du corps souffrant dans l’image qu’en possède le sujet malade : à la différence de l’hypocondrie psychopathologique, ce n’est alors plus un lieu circonscrit du somatique qui est le support de fixation de la libido, mais le corps somatique en sa totalité et en tant qu’il s’éprouve comme corporéité en souffrance. La chronicité de la pathologie entérine la position hypocondriaque, à la mesure de la répétition des expériences médicales (auscultations, examens, consultations, hospitalisations), et dans la mesure où les conseils d’auto-surveillance des symptômes reçus des médecins tout comme l’inquiétude des proches engagent le malade dans un rapport d’auto-auscultation chronicisée à son corps.

Discussion

Le rôle de l’autre, qu’il s’agisse des interlocuteurs médecins ou de l’entourage familier du malade, apparaît décisif dans la constitution et la persistance de la position hypocondriaque. L’errance diagnostique favorise l’identification hypocondriaque du malade. Les échecs qu’il rencontre pour faire passer dans le langage le réel de sa souffrance somatique l’amènent à adopter la langue médicale, jusqu’à s’y aliéner en ne trouvant plus à se dire que dans un registre opératoire. La position hypocondriaque est susceptible de se présenter comme une position défensive de repli et un refuge contre les pertes objectales et le deuil de soi que la pathologie somatique chronique impose au malade.

Conclusion

La relation de soin en médecine somatique reste encore rarement discutée en termes de transfert. L’hypothèse de la position hypocondriaque du malade somatique chronique permet d’aborder l’investissement reporté par le patient sur son médecin référent, ou sur un ensemble de soignants formant pour lui le « corps médical », comme un transfert hypocondriaque extrapsychanalytique. Le traumatisme, d’une part, que constituent la souffrance somatique et le diagnostic d’une pathologie chronique au pronostic incertain, ainsi que, d’autre part, la dépendance aux soins de l’autre secourable qu’induit la condition de malade, favorisent des mouvements transférentiels massifs en registre archaïque. La chronicité de la pathologie incite à écouter la plainte somatique adressée au médecin ou au soignant comme une requête répétée de réassurance du sujet dont la maladie met à mal l’inscription temporelle et le sentiment de continuité de l’existence. L’accueil de cette plainte exigerait du médecin ou du soignant une présence qui soit à la fois incarnée dans la métonymie d’un geste et accordée à la temporalité du sujet souffrant.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Abstract

Objectives

Considering the psychological rearrangements that accompany somatic pathology in terms of the hypochondriacal position sheds light on the subjective experience of illness and allows for a reconsideration of the care relationship in somatic medicine from a transferential perspective. This article aims to contribute to the dialogue between psychoanalysis and medicine, particularly through applying a psychoanalytic lens to autoimmune diseases, the increasing prevalence of which is a characteristic feature of contemporary societies.

Method

Based on an analysis of Freud's and Ferenczi's observations on hypochondria, the hypothesis of a broad spectrum of plural hypochondrias allows us to define the hypochondriacal position of the chronic somatic patient, by differentiating it from authentically psychopathological hypochondria by the presence of an underlying organic condition. Testimonials from patients suffering from autoimmune diseases provide insights into the dynamics of this hypochondriacal position, enabling the conceptualization of certain issues.

Results

The hypochondriacal position of the chronic somatic patient is a consequence of a verified organic impairment, distinguishing it from psychopathological hypochondria. Whether the underlying pathology is organ-specific or systemic, a symptomatology dominated by pain and fatigue leads to a blurring of the contours of the suffering body in the patient's self-image. Unlike psychopathological hypochondria, it is not a specific somatic site that serves as the fixation of libido, but the somatic body as a whole, experienced as a suffering corporeality. The chronicity of the condition solidifies the hypochondriacal position, given the repetition of medical experiences (auscultations, examinations, consultations, hospitalizations) and the self-monitoring advice received from doctors, along with the concern of loved ones, which engages the patient in a chronicized relationship of self-examination of their body.

Discussion

The role of others — whether medical professionals or close friends and family members — proves crucial in the establishment and persistence of the hypochondriacal position. Diagnostic wandering fosters the patient's hypochondriacal identification. The failures to articulate the reality of their somatic suffering lead them to adopt medical language, potentially alienating themselves by finding expression only in operational terms. The hypochondriacal position may serve as a retreat and refuge against the object loss and self-bereavement that chronic somatic pathology imposes on the patient.

Conclusion

The care relationship in somatic medicine is rarely discussed in terms of transference. The hypothesis of the hypochondriacal position of the chronic somatic patient allows us to approach the transferential investment placed by the patient on their primary physician or a group of caregivers forming their medical team, as extra-psychoanalytic hypochondriacal transference. The trauma of somatic suffering and the diagnosis of a chronic condition with uncertain prognosis, combined with dependence on care from others, promote massive transferential movements in an archaic register. The chronicity of the condition prompts us to listen to the somatic complaint addressed to the doctor or caregiver as a repeated request for reassurance from a subject whose illness disrupts temporal continuity and their “continuity of being” (Winnicott). Addressing this complaint would require the physician or caregiver to provide a presence that is both embodied in a gesture and attuned to the temporal experience of the suffering subject.

Le texte complet de cet article est disponible en PDF.

Mots clés : Symptômes somatiques chroniques, Maladie auto-immune, Hypocondrie, Transfert extrapsychanalytique, Relation de soin, Médecine, Psychanalyse, Travail du trépas, Pathonévroses

Keywords : Chronic somatic condition, Autoimmune disease, Hypochondria, Extra-analytic transference, Care relationship, Medicine, Psychoanalysis, Pathoneurosis


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