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Les méthodes de la recherche en santé et sécurité au travail - 13/05/26

Doi : 10.1016/j.admp.2026.103052 
Louis Laurent
 Directeur des études et recherche de l’INRS (2018–2025), Paris, France 

Résumé

Introduction

La recherche joue un rôle important pour développer la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. Tout d’abord, elle contribue au maintien de l’expertise dans ce domaine en particulier par son lien étroit avec la formation. Ensuite, elle fait en sorte que les choix faits en matière de prévention s’appuient sur des preuves (par exemple sur l’existence d’un danger, les relations entre dose et effet sur la santé). Un autre rôle de la recherche est l’anticipation. Nous vivons dans un monde en mutation rapide avec notamment des organisations du travail renouvelées, l’apparition de nouveaux procédés qui exposent les travailleurs à des risques nouveaux. Cela se traduit par différentes approches qui sont développées dans les paragraphes qui suivent. Elles seront illustrées par des exemples tirés pour la plupart de projets de recherches de l’INRS (on peut en avoir le détail en consultant les brochures « études et recherche » disponibles sur le site de l’INRS).

Approche par agent agresseur

Expositions : Les travailleurs sont exposés à une nuisance. Il peut s’agir d’agents biologiques, chimiques, physiques, mais aussi de postures contraignantes, de risque mécanique, d’une organisation du travail. La question se pose souvent ainsi « quelle est l’intensité de cette exposition, y a-t-il un risque, comment la réduire » . La plupart du temps cela se fait sur le terrain mais, lorsque des mesures plus détaillées sont nécessaires, l’analyse peut porter sur un poste de travail simulé en laboratoire voire dans certains cas sur des simulations numériques.

– Pour les agents chimiques, la mesure passe par des prélèvements d’ambiance ou biologiques suivis d’une analyse en laboratoire.

– Pour les agents biologiques, on fait également appel à des prélèvements. Ce domaine manque encore de maturité, les méthodes n’étant pas normalisées.

– Pour les agents physiques on utilise des capteurs, et parfois des méthodes numériques pour calculer l’exposition interne.

– Pour l’analyse de tâches contraignantes à l’aide de capteurs physiologiques (posture, effort, rythme cardiaque) ou l’observation directe.

– Un cas plus difficile à traiter, est celui de l’exposition à des risques psychosociaux, qui ne peuvent être objectivés par des mesures.

De nouvelles méthodes se développent également, telle que la métrologie temps réel qui permet d’associer une exposition à une tâche, l’utilisation massive de capteurs individuels connectés, la cartographie 2D d’un polluant sur le lieu de travail. Le traitement de cette question ne se limite pas à de la métrologie. Il implique également un apport significatif des sciences humaines et sociales, telles que l’ergonomie, la sociologie ou la psychologie. Il s’agit notamment de faire le lien entre l’exposition et la manière une tache est effectuée, l’organisation du travail, la conception des locaux, la manière dont le risque est perçu. Cela passe par exemple par l’observation du travail, des entretiens, la discussion autour de vidéos de l’activité. Recherche du danger : Les dangers liés aux nuisances les plus courantes auxquelles les travailleurs sont exposés sont relativement bien connus. Cela permet de relier l’exposition au risque. Toutefois, plus de données sont parfois nécessaires, principalement pour les agents chimiques purs ou en mélange. Ce processus d’acquisition de connaissances est relativement long et il est lui-même suivi d’un processus lent menant à d’éventuelles réglementations. C’est le cas pour les substances chimiques. Il existe plus de 200 millions de molécules enregistrées avec, pour la plupart, des effets mal connus. Certaines apparaîtront sur le lieu de travail. Plus fréquemment, de nouveaux questionnements portent sur des molécules déjà largement utilisées (nanomatériaux, perturbateurs endocriniens PFAS). L’évaluation du danger fait appel à des méthodes bien établies notamment des tests in vitro dans le but de détecter des effets délétères sur des cellules sensées être représentatives d’un organe cible et tests in vivo sur des modèles animaux. Ces tests se sont progressivement raffinés avec l’introduction des omiques. Une autre tendance est la généralisation de méthodes purement numériques. Ainsi, les méthodes « QSAR » tentent de faire le lien entre des caractéristiques d’une molécule et son activité biologique.

Approche par effets sur la santé

Dans d’autre travaux, le point central est un effet biologique ou une pathologie physique ou mentale observée chez les travailleurs. La question est alors de trouver une éventuelle exposition professionnelle à son origine, parfois d’enquêter sur le mécanisme qui mène à des effets délétères, d’édicter des mesures de surveillance pour les travailleurs exposés . Dans certains cas, il s’agit de fournir des éléments en vue d’une modification des tableaux de maladies professionnelles. Approche en laboratoire et modélisation. Pour les effets liés à des agents physiques (onde, vibration, bruit, lumière), on peut avoir recours à des simulations du comportement des tissus en présence d’une exposition, parfois couplé avec des expérimentations (sur des sujets ou des mannequins). On peut citer ainsi des travaux sur le syndrome de Raynaud causé par les vibrations, l’effet des champs magnétiques sur les travailleurs porteurs d’un pacemaker. Approche épidémiologique. Elle consiste à analyser des indicateurs de santé (pathologie, symptôme, biomarqueur dans le sang ou les urines, santé perçue…) chez une population de référence. Les données peuvent provenir de l’analyse de grandes bases de données ou être directement recueillies en entreprise. C’est une méthode puissante qui, en particulier, permet de vérifier si des dangers identifiés dans des test in vivo s’appliquent à l’Homme. Mais elle demande de prendre de grandes précautions (nombreux biais possibles, effectifs suffisants, qualité des mesures d’exposition, preuve du lien de causalité). Cette approche est utilisée dans de nombreux cas. Pour citer quelques exemples : l’impact du travail de nuit sur la santé cardiovasculaire, l’impact de contraintes physiques ou psychosociales sur les capacités fonctionnelles physiques.

Innovation

De nombreuses innovations techniques ou organisationnelles se déploient en entreprise. La question qui se pose est celle des risques induits et de la nature des mesures de prévention à mettre en œuvre. Il peut parfois s’agir de recommandations quant à leur déploiement, des actions de normalisation et parfois sur la conception de ces nouveaux équipements. Les risques traités sont variés : mécanique (cobotique, machines connectées, robots autonomes, drones), chimique ou agent physique (l’impression 3D, le décapage laser), surcharge cognitive (interfaces Homme-machine), TMS (exosquelettes), risques psychosociaux (management par des algorithmes, nouveaux interface, systèmes connectés, télétravail, semaine de quatre jours). Il s’agit également de traiter d’innovations visant à réduire des risques (exosquelettes, capteurs connectés). Ces émergences peuvent se révéler à travers des activités de veille technologique, des annonces de fabriquant, des questionnements issus d’entreprises qui déploient ces innovations. L’un des enjeux est de mener ce type de recherche assez tôt, alors même que le déploiement en entreprise est inexistant ou limité, pour que les résultats en soient disponibles avec la généralisation de ces innovations. La plupart du temps ces travaux combinent des approches de laboratoires où on reconstitue un « poste de travail du futur » et, quand c’est possible, des observations en entreprise. Cette recherche est également alimentée par la biomécanique, l’ergonomie y compris l’ergonomie cognitive, la sociologie ou la psychologie. Il s’agit par exemple d’analyser l’acceptabilité de nouvelles technologies (de la phase du projet d’implantation à son maintien dans la durée), la peur de perdre son emploi, la manière dont les organisations sont affectées, le rôle du collectif.

Thèmes transverses

On a traité ci-dessus la question de l’exposition de travailleurs à des nuisances et ses conséquences. Cela est loin de couvrir tout le champ des recherches avec un fort apport des sciences humaines et sociales. Il peut aussi s’agir de prendre du recul : regard sur l’organisation de la prévention, sur le système de santé et d’assurance, approches juridiques, historiques, économiques, bien-être au travail. Les méthodes mises en œuvre sont variées : analyses de bases de données, observation en entreprise, analyse de document, comparaisons internationales, recherche action, entretiens, sondages.

Conclusion

On peut conclure en résumant les principales caractéristiques de ce type de recherche :

– L’interdisciplinarité, avec le recours à des techniques très variées ; toxicologie in vitro , in vivo , in silico , épidémiologie, biométrologie, métrologie, observation de l’activité, enquêtes quantitatives et qualitatives, recherche interventionnelle.

– C’est un champ où se mêlent les sciences dures et les SHS.

– L’entrelacement entre les acteurs académiques, les acteurs du travail et les parties prenantes.

– De très amont (par exemple mécanismes de toxicité) à très appliqué (aider les entreprises à évaluer le risque, à construire des réponses…),

Une autre question cruciale est la manière dont les connaissances produites sont transférées aux utilisateurs : médecins, préventeurs, entreprises, partenaires sociaux et transformées en message de prévention.

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Vol 87 - N° 2

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