Santé et sécurité au travail dans l’économie informelle : construire des systèmes adaptés et résilients aux contextes locaux - 13/05/26
Résumé |
La santé et la sécurité au travail (SST) constituent aujourd’hui un pilier fondamental du développement humain et économique. Pourtant, dans les pays à revenu faible et intermédiaire, et plus particulièrement dans le secteur informel, ces enjeux restent largement négligés. La pandémie de COVID-19 a agi comme un révélateur brutal des failles des systèmes de prévention, en soulignant à quel point des millions de travailleurs restent exposés à des risques professionnels sans protection adéquate. Dans ce contexte, il devient impératif de repenser les modèles d’organisation des services de SST pour les adapter à la réalité du travail informel. Le travail informel, qui échappe aux dispositifs classiques de protection sociale et juridique, représente plus de 60 % de l’emploi mondial, et jusqu’à 85 % dans certaines régions d’Afrique. Il englobe des activités diverses, allant de la vente de rue à l’artisanat, en passant par les services domestiques ou les petits métiers. Ces formes d’emploi, bien que vitales pour l’économie, sont marquées par l’absence de régulation, la précarité, et une forte exposition aux risques physiques, chimiques, ergonomiques ou psychosociaux. Dans ce contexte, les services classiques de SST – souvent conçus pour des environnements formels et structurés – ne sont pas transposables tels quels. Il est donc nécessaire de développer des modèles alternatifs, plus souples, inclusifs et ancrés dans les réalités locales. Les constats issus des recherches menées au Maroc, à travers l’analyse du secteur informel dans des contextes urbains comme celui du marché aux puces de Derb Ghallef à Casablanca, illustrent bien cette problématique. Malgré l’existence d’un cadre réglementaire de base en matière de SST, sa mise en œuvre reste très limitée. Trois grands facteurs apparaissent comme des freins majeurs : le manque de formation et de sensibilisation des travailleurs, les conditions de travail précaires, et la forte instabilité économique. Les travailleurs informels n’ont souvent aucune connaissance des risques professionnels, ni accès à des équipements de protection individuelle. Par ailleurs, les revenus irréguliers et la peur de perdre leur source de subsistance les empêchent de revendiquer de meilleures conditions. Le stress, la fatigue chronique et l’exposition continue à des dangers physiques sont autant de dimensions invisibles mais destructrices. Dans ce contexte, repenser les modèles de services SST signifie d’abord élargir la définition même de ce que l’on entend par « service ». Il ne s’agit plus seulement d’une unité administrative rattachée à une entreprise formelle, mais d’un système articulé, souple et territorialement adapté, capable d’agir dans des espaces professionnels non conventionnels. Un modèle efficace doit reposer sur plusieurs piliers : l’accessibilité des services pour les travailleurs informels (par exemple à travers des cliniques mobiles ou des centres de prévention de quartier), la participation active des travailleurs eux-mêmes dans l’identification des risques, et la transversalité des politiques publiques (coordination entre santé, emploi, urbanisme, éducation…). Un levier important pour structurer ces modèles est l’élaboration d’un profil national SST, outil de diagnostic et de planification stratégique promu par l’Organisation internationale du Travail (OIT) à travers sa recommandation n°197. En s’appuyant sur les composantes clés de la SST – telles que la législation, la formation, l’inspection, la recherche, et la coordination entre les parties prenantes – ce profil permet d’identifier les lacunes structurelles et d’adapter les interventions. Toutefois, son efficacité dépend de son ancrage local : il doit intégrer les réalités socioculturelles du secteur informel et s’appuyer sur les dynamiques communautaires existantes. Plusieurs pistes d’action se dégagent ainsi. Il est possible de mettre en place des unités mobiles de sensibilisation, animées par des professionnels en SST formés à l’approche communautaire. Des campagnes de formation adaptées au niveau d’alphabétisation des travailleurs, utilisant des supports visuels ou des outils numériques simples, peuvent renforcer la culture de prévention. Par ailleurs, des partenariats entre autorités locales, organisations de travailleurs, ONG et universités peuvent favoriser la co-création de solutions, en intégrant la voix des acteurs de terrain. Enfin, l’usage de technologies accessibles, comme les plateformes mobiles de signalement de risques ou les modules de e-formation, offre des perspectives prometteuses. Ces modèles, pour être durables, doivent aussi être institutionnalisés. Cela implique un engagement politique fort pour inclure la SST informelle dans les stratégies nationales de santé publique et de développement. Il ne suffit pas de mener des actions ponctuelles ; il faut créer des structures permanentes, financées et intégrées dans le tissu institutionnel. Cela passe notamment par des incitations fiscales pour les travailleurs en voie de formalisation, le développement de programmes de micro-assurance santé, et l’élargissement des filets de sécurité sociale aux métiers de subsistance. En conclusion, le développement de modèles de services SST adaptés au secteur informel est non seulement un impératif de justice sociale, mais également un levier de développement économique durable. Ces modèles doivent rompre avec les schémas normatifs conçus pour le salariat formel, et embrasser la complexité, la fluidité et l’informalité des réalités locales. En s’appuyant sur des principes d’équité, de participation, de prévention continue et de coopération internationale, il est possible de construire des systèmes de SST inclusifs, résilients, et porteurs d’espoir pour des millions de travailleurs invisibles mais essentiels.
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Vol 87 - N° 2
Article 103050- avril 2026 Retour au numéroBienvenue sur EM-consulte, la référence des professionnels de santé.
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