Avant-propos - 28/06/11
Écrit au seuil de la retraite, ce livre constitue un essai de synthèse de mon expérience professionnelle auprès des jeunes dyspraxiques, cherchant à favoriser leur insertion scolaire et sociale, à alléger ce poids permanent que constitue pour eux leur handicap caché.
En tant que médecin de rééducation et spécialiste en neuropsychologie infantile, j’ai eu souvent le plaisir de voir ma parole (par le biais de publications, de formations, de réunions, de consultations) bien perçue par les psychologues, les médecins et les rééducateurs, mais je mesure l’impertinence qu’il y a à parler aussi de l’école dans cet ouvrage.
Combien de fois ai-je entendu : «seuls les enseignants ont une légitimité à parler de pédagogie», ou bien «si cet enfant est malade ou handicapé, c’est l’affaire de la médecine, pas celle de l’école» ou encore «quand Untel entre dans ma classe, ce n’est plus un enfant handicapé, c’est un élève».
Combien de fois ai-je rêvé que le jeune en question puisse enfin être à la fois un enfant, handicapé par sa dyspraxie et un élève, tout comme il est à la fois un fils, un frère, un copain. Combien de fois ai-je argumenté pour qu’enseignants et neuropsychologues travaillent ensemble, partagent les mêmes mots, les mêmes concepts, les mêmes formations, non pour qu’ils fassent la même chose, mais afin qu’un langage commun puisse alimenter un projet aux multiples facettes construit à plusieurs voix. Combien de fois ai-je milité pour que l’on considère ces troubles des apprentissages comme étant à l’intersection du médical et du pédagogique, du thérapeutique et du scolaire, concernant aussi bien les uns que les autres qui, disposant de savoirs et d’éclairages différents, doivent les assembler pour que de réelles avancées puissent enfin se faire jour…
Heureusement, sur le terrain, à de nombreuses reprises, pour tel ou tel enfant, dans telle ou telle classe «ordinaire» ou spécialisée, des collaborations informelles, dévoreuses de temps et d’énergie mais riches et prometteuses, ont pu se mettre en place. Ce sont ces personnes, dont beaucoup sont restées anonymes dans mon souvenir (la maîtresse du petit U. qui avait accepté, avec tant de chaleur et d’intelligence, le challenge d’apprendre à lire à ce jeune agnosique visuel; la psychologue scolaire de telle école qui, sur le terrain, avait permis mille petites choses qui ont changé la vie de tel autre; la directrice de telle école maternelle qui savait, avec tellement de tact et de persuasion, rendre possible l’impossible, etc.), ce sont elles qui m’ont appris, pas à pas, dans un compagnonnage exigeant, comment il fallait tricoter ensemble rééducations, adaptations et scolarité, et comment chaque fil pris isolément, si pertinent qu’il semble, ne traçait que la route du désenchantement pour ces enfants pourtant intelligents si motivés par les apprentissages et la scolarité, et pour leurs parents si désemparés.
C’est pourquoi forte d’une expérience de terrain de près de trente-cinq ans auprès d’enfants scolarisés et de multiples contacts avec les enseignants, forte d’un travail en équipe au sein du SESSD de LADAPT-Paris qui m’a permis de m’enrichir, comme par osmose, des réflexions des ergothérapeutes, de la psychomotricienne, des orthophonistes et du psychologue clinicien, j’ai souhaité écrire, avec eux, comment, concrètement, au jour le jour, on peut (on doit?) prendre en compte à la fois le handicap et la nécessité des acquisitions scolaires chez ces enfants, mêlant sans distinction ce qui relève à certains moments de la relation individuelle avec le rééducateur et ce qui, à d’autres, relève de la situation scolaire.
Aussi ce livre ne pouvait se passer de l’expérience de terrain de rééducateurs, véritables pivots entre thérapies individuelles et apprentissages scolaires. La participation de Claire Le Lostec et de Sandrine Lirondière permet cet abord à la fois efficace et réaliste. Ergothérapeutes de formation, elles nous font bénéficier des enseignements accumulés au jour le jour mais surtout du recul qu’elles ont acquis, leur permettant de juger, au fil des ans, des stratégies véritablement les plus appropriées.
Cette écriture à trois reflète notre volonté de rester toujours au plus près du quotidien, du concret, du tangible : en effet si, depuis une trentaine d’années, nous avons progressé rapidement dans la connaissance théorique de ces pathologies, les dys-, il nous est apparu que les propositions à visée thérapeutique restaient encore souvent bien tâtonnantes, inadaptées voire même quelquefois nocives, tant il est vrai dans ce domaine que l’enfer, pour ces jeunes dyspraxiques, peut être pavé de bonnes intentions, nourries d’habitudes et de pseudo bon sens…
Aussi, ce livre n’est-il pas destiné (uniquement) aux rééducateurs : nous savons maintenant que toutes les rééducations, éducations, remédiations et adaptations du monde, aussi bien pensées et aussi bien mises en œuvre soient-elles, sont inutiles si elles ne trouvent pas leur application naturelle à l’école, si l’enfant ne peut en retirer les bénéfices légitimement attendus en termes de réussite scolaire et d’estime de soi. Alors, on le leurre et on lui vole le temps de son enfance, déjà si compromise… Nous souhaitons aussi que des médecins (pédiatres, neuropédiatres, médecins de rééducation, pédopsychiatres), des psychologues cliniciens et des neuropsychologues y trouvent matière à ancrer leurs savoirs dans le terreau du quotidien.
Ce livre n’est pas non plus (spécifiquement) destiné aux enseignants : nous n’avons en effet aucune légitimité particulière dans le domaine de la pédagogie, si ce n’est notre intérêt de longue date pour cette discipline qui recèle des liens étroits avec «l’éducation thérapeutique» que voudrait bien être toute rééducation chez le jeune enfant. Pourtant, nous espérons qu’il pourra intéresser beaucoup de professionnels impliqués dans l’éducation et les apprentissages chez ces enfants étonnants (les enseignants bien sûr, et en particuliers les enseignants spécialisés, mais aussi les médecins et psychologue scolaires, les éducateurs, les auxiliaires de vie scolaire, leurs formateurs…).
Enfin, c’est un livre de rééducation.
Loin du prestige des livres savants – dont nous avons tant besoin pour essayer de comprendre le fonctionnement intellectuel de ces jeunes – c’est un ouvrage pratique, concret, qui s’attache aux petits riens qui, au quotidien, font ou défont leur vie, un livre qui s’intéresse aux multiples problèmes, banals et répétitifs, qui épuisent les journées.
En ce sens, des parents pourront aussi, espérons-nous, y trouver quelques pistes pour soutenir leur enfant dans ses efforts pour apprendre et grandir, en dépit de ses différences.
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