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Préface - 22/09/11

Doi : 10.1016/B978-2-294-08966-4.50027-X 
D. Widlöcher

L’ouvrage que nous proposent D. Marcelli et A. Braconnier se présente comme un travail de synthèse et d’actualité. Il nous offre un tableau d’ensemble de la psychopathologie de l’adolescent en tenant compte des contributions les plus récentes. Ce qui frappe d’emblée, à la lecture, c’est que dans un domaine où tant de choses ont été dites, et souvent bien dites, les auteurs évitent les lieux communs et les banalités. On les lit avec d’autant plus de plaisir et d’intérêt que, tout en faisant une juste part aux idées et aux connaissances acquises de longue date, ils les présentent sous un jour neuf, en les intégrant à des réflexions et à des interrogations contemporaines.

L’intérêt pratique de l’ouvrage est évident. Au bilan des connaissances, ils ajoutent l’expérience et la réflexion concrète d’hommes de terrain. On trouve à chaque page la remarque pratique ou le jugement de bon sens qui en témoignent. Mentionnons l’intérêt tout particulier du chapitre consacré à «l’adolescent et le droit» rédigé par deux chercheurs en droit.

Mais cet intérêt pratique se double d’un intérêt théorique. Il s’agit d’une réflexion d’ensemble sur la psychopathologie de l’adolescence. La difficulté est, ici, de concilier la cohérence de l’ensemble et la diversité des systèmes de référence. Sans doute ce problème n’est pas propre à cette étape de l’existence. Il y revêt toutefois une acuité spéciale en raison de l’incidence particulière de la maturation biologique et des interactions sociales, à un âge où se forment déjà des organisations pathologiques relativement stables. On ne peut plus donner une large priorité aux problèmes de développement, comme chez l’enfant. On ne peut pas non plus prendre appui sur les seuls cadres nosographiques de l’âge adulte. En ce sens la difficulté est salutaire car elle nous protège de commodités de pensée qui oblitèrent parfois la réflexion psychopathologique, tant chez l’enfant que chez l’adulte.

Les auteurs ont raison de souligner la difficulté particulière d’établir les limites du normal et du pathologique. A l’adolescence, plus qu’à tout autre âge, la gravité des conséquences pratiques des conduites ne dépend pas seulement de l’organisation de la personnalité. La notion de crise ne suffit d’ailleurs pas à expliquer cet écart. Il nous faut mener plus loin une réflexion sur la notion de conduite. Le marginalisme social caractérise en partie le statut de l’adolescence, du moins dans nos sociétés. L’outrance de certaines conduites se trouve ainsi facilitée, sans aucune commune mesure avec l’importance de l’altération du fonctionnement mental ou des relations familiales. La facilité du passage à l’acte est un autre facteur, également souligné par de nombreux auteurs. Mais on se contente, trop souvent, d’expliquer les causes sociales de ce marginalisme ou les raisons psychologiques de cette tendance au passage à l’acte, sans chercher à décrire les particularités de cet «agir» si spécifique de l’adolescence. Une des originalités du présent ouvrage est de mener une réflexion approfondie, à travers l’étude des conduites pathologiques, sur ces particularités. En témoignent, en particulier, les études sur la pluralité des approches théoriques, sur l’équilibre ou le déséquilibre entre l’action et la mentalisation, sur l’emboîtement des structures pathologiques.

L’inconvénient du terme «conduite» est qu’il est trop souvent pris dans un sens «behavioriste». On conçoit la conduite comme un objet de connaissance précis, le comportement du sujet dans une situation donnée. Une perspective, par trop positiviste, invite à classer ces comportements en fonction de leurs traits observables, d’en rechercher l’origine et la finalité comme s’ils étaient des objets naturels qui se donnent à voir à l’observateur. Pour échapper à cette perspective, le clinicien est tenté de se réfugier dans une observation globale et empathique du «vécu» du sujet. Cette alternative tient avant tout à la vision trop «objective» que l’on se donne de la conduite. Tout acte, qu’il s’agisse d’un acte observable, d’une parole ou d’une activité de pensée, n’est interprétable qu’en fonction de la manière dont l’observateur l’isole au sein d’un continuum d’activité. On l’objective en la mettant en relation avec deux chaînes intégratives. L’une correspond à la pluralité de ses significations (ou intentions), la seconde correspond à la séquence des actes dans laquelle il s’inscrit. Il est rare qu’un acte ne revête qu’une seule signification. La psychanalyse nous a fait découvrir la surdétermination. Celle-ci ne s’applique pas seulement aux symptômes névrotiques. Bien au contraire ce sont les actes les plus normaux de l’existence qui sont le plus surdétermines dans la mesure où chacun d’entre eux est engagé dans une pluralité de finalités diverses. En écrivant ces lignes je témoigne de mon estime et de mon amitié aux auteurs, je réponds à leur invitation, je marque mon intérêt pour certaines idées qu’ils expriment, j’en tire parti pour développer celles qui me tiennent à cœur, etc. Cette pluralité des intentions explique que la même conduite puisse s’inscrire dans des séquences différentes. Liée au seul intérêt pour l’ouvrage, la rédaction de cette préface se fermerait sur elle-même. Liée aux relations avec les auteurs, elle se poursuivra dans d’autres activités. Liée à certaines idées qui s’y trouvent développées, elle se prolongera, peut-être, par d’autres écrits. C’est en ce sens, en raison de son caractère polysémique, que la même conduite peut être interprétée par rapport à différents systèmes d’action.

Les symptômes observables chez l’adulte sont, certes, caractérisés par leur caractère polysémique, mais aussi par le fait que les séquences dans lesquelles ils se trouvent engagés tournent court. L’idée obsédante, quelle que soit la richesse de ses significations, s’achève avec elle-même ou les mesures défensives qu’elle entraîne. D. Marcelli et A. Braconnier insistent très justement sur le fait que l’adolescent exposé à la dépression lutte contre celle-ci par une hyper-activité. Mais cette hyper-activité n’est pas productive. Elle n’est pas un engagement dans de nombreuses entreprises à long terme. Elle est désordonnée, sans but autre que sa propre réalisation. C’est en ce sens que l’on peut parler d’un système fermé en opposition avec les systèmes ouverts qui caractérisent l’activité «normale».

Or, précisément, on peut se demander si chez l’adolescent une des particularités de l’«agir», à la différence de l’adulte, ne tient pas à la pauvreté de la polysémie de ses actes et au caractère souvent fermé des systèmes d’action dans lesquels il est engagé. Chez l’enfant, le jeu offre une occasion privilégiée d’activité fortement polysémique. L’adolescent ne joue guère sur cette polysémie de l’action. Il s’engage au contraire dans une diversité d’actions hétérogènes et diversifiées pour réaliser les buts qu’il se donne. Ceci est très visible dans le domaine de la sexualité où se trouvent juxtaposées les actions qui caractérisent la mise en place d’une relation sexuelle génitale à autrui et celles qui caractérisent les relations partielles préœdipiennes. Une des tâches qui lui est incombée est de développer des actions de plus en plus polysémiques et de mieux en mieux intégrées dans des systèmes largement ouvert.

Ce sont précisément les difficultés qu’il rencontre dans l’accomplissement de cette tâche qui marquent sa pathologie. Celle-ci est en effet l’expression du morcellement des actions auquel il est exposé. Engagé dans des systèmes d’actions faiblement surdéterminés, il offre souvent le spectacle de l’incohérence, de l’extrême investissement de systèmes d’actions clos, quand ce n’est pas celui d’un état prédissociatif. La vivacité des passages à l’acte, les difficultés de mentalisation, l’importance des mécanismes de clivage, en sont autant d’expressions qui sont bien décrites par les auteurs.

Telles sont quelques réflexions qu’inspire la lecture de cet ouvrage. On verra qu’elles font écho à de nombreuses analyses psychopathologiques qui le jalonnent. D’une manière plus générale, une des particularités de l’adolescence, et c’est là un des lieux communs évoqués au départ, est de montrer en quelques années d’importants changements du mode de fonctionnement mental. Le clinicien le sait bien mais a du mal à le vérifier sur le terrain. Il a en effet rarement l’occasion d’être l’observateur attentif mais non engagé, qui peut étudier ces processus de changement. Il est souvent consulté dans un climat de crise, sollicité d’intervenir sous le signe de l’urgence et appelé à prendre des décisions à court terme. Il est pourtant indispensable que, sans renoncer à ses obligations pratiques, il en mesure la portée et en définisse la place dans une évolution qui se fera en quelques années. Rappeler et illustrer la nécessité de cette double démarche, tel semble avoir été le grand objectif de ce livre, celui du moins auquel il répond fort bien.



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  • Daniel Marcelli, Alain Braconnier, Nicole Catheline, Jean-Bernard Chapelier, Régis Coutant, Catherine Doyen, Nicole Duplant, Nelly Gaillard-Janin, Claudia Ghica-Lemarchand, Mickaël Humeau, Agnès Louis-Pécha
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  • Avant-Propos à la 7e Édition

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