Prologue - 27/09/11
Cette nouvelle édition, plus de dix ans après la première parution de l’ouvrage, constitue une occasion propice, au regard de l’évolution clinique actuelle, pour poursuivre la réflexion engagée alors dans le domaine de la motricité.
Nombreux sont les domaines psychopathologiques dans lesquels la motricité est impliquée dans sa corrélation avec la morbidité : de l’hyperkinésie de l’enfant (dit instable) à la conduite anorexique privilégiant les comportements hyperactifs à des fins de consommation calorique, en passant par les conduites addictives de tous ordres. Autant de problématiques de la dépendance qui engagent le surinvestissement du corps et de la motricité.
Les nouvelles pathologies mettent l’accent sur l’agir au détriment du psychique lorsque ce dernier est en souffrance de symbolisation. Il serait néanmoins simpliste d’affirmer que la motricité s’oppose à la symbolisation, qu’elle accompagne généralement. La question plus fondamentale qui se pose est celle des liens unissant motricité et activité de symbolisation dans leurs corrélations positives et négatives.
Quand S. Freud élabore la règle fondamentale à travers la métaphore du train — métaphore favorisant le transfert pulsionnel de l’appareil moteur vers l’appareil visuel et le langage (verbal) —, il suppose que l’analysant dispose de la possibilité d’effectuer de tels transferts intrapsychiques et de la capacité à réaliser ce mode de symbolisation, suspendant motricité et perception, dispositif qui favorise de ce fait l’intériorisation motrice.
A. Green souligne qu’il y a transfert sur le langage, et R. Roussillon complète en précisant que le transfert sur la parole et le langage, modifiant leur statut, tendrait à devenir l’agent d’un appareil d’action.
In fine, le travail psychanalytique consiste à transformer cette action en une forme de jeu, et permettre le travail de mise en sens nécessaire à l’appropriation subjective. Mais si l’analysant ne dispose pas de cette capacité à symboliser ces modalités lorsque la motricité est trop engagée (érotisée?) pour être suspendue, le cadre, loin d’être perçu comme un étayage à la symbolisation, est ressenti comme une menace pour le fonctionnement psychique, comme une forme d’influence qui menace l’identité du sujet.
Néanmoins, on constate que, d’une manière générale, le lieu de la cure repose sur la suspension de la motricité et de la perception qui favorise l’intériorisation motrice — temps fondamental qui rejoint le modèle du rêve dans la vie nocturne.
La psychomotricité est concernée initialement par ce moment clé, pour deux raisons essentielles. Tout d’abord, son cadre thérapeutique n’inclut pas la suspension motrice et perceptive, mais elle en favorise bien au contraire l’expression. Et, d’autre part, ses indications sont réservées au traitement de patients en souffrance de symbolisation primaire.
La question qui se pose alors est celle-ci : comment cette motricité en excès, traduisant une nécessaire décharge compulsive d’une excitation psychique, non liée, va-t-elle pouvoir accompagner, ou non, la symbolisation primaire?
Ce cadre thérapeutique particulier, propre à la pratique psychomotrice, doit favoriser la régression vers une expérience antérieure traumatique non symbolisée, passage qui s’effectue ici par l’acte psychique et moteur. La compulsion de répétition prise dans le transfert devient le levier thérapeutique révélateur du trauma.
Rappelons que pour D.W. Winnicott, toute expérience traumatique passée, non symbolisée, se présente au sujet comme expérience à venir. Autrement dit, le comportement qui se laisse observer dans l’ici et le maintenant de la séance constitue la réédition motrice d’une expérience psychique antérieure qui n’a pas pu se mettre au présent du moi. Elle ne pourra acquérir un statut historico-pulsionnel que dans la mesure où le cadre thérapeutique favorisera cette présentification qui avait échoué antérieurement. Il s’agit donc pour le patient de revivre émotionnellement, dans la séance et dans le transfert, ce à quoi il s’était rendu affectivement et psychiquement absent.
Une fois défini le cadre thérapeutique, nous essayerons d’en préciser les modalités processuelles. En effet, les indications de la psychomotricité se condensent autour d’une thématique centrale : la décharge pulsionnelle qui se traduit par une extériorisation motrice en quête de liaison psychique. L’enjeu devient alors l’intériorisation motrice et la liaison psychique à partir de la prise en compte de ce qui s’y oppose. Comment le thérapeute va-t-il créer les conditions de la transformation de la répétition en espace de jeu potentiel?
D.W. Winnicott recense trois types de jeux qui en permettent le déploiement : le jeu du coucou ou « cherche-moi », le jeu de la spatule, le jeu de la destructivité† .
En effet, ce déploiement requiert deux conditions : la potentialité que le patient porte en lui à son insu, et la capacité du thérapeute à rentrer en contact avec ce jeu potentiel. Le thérapeute va proposer des hypothèses comportementales, motrices, incluant tous les canaux de communication. À cette manière d’établir le contact avec la réalité psychique du patient, ce dernier réagira par une négativité en acte. L’interprétation des formes de cette négativité constitue la base même de la subjectivation et de la transitionnalité ramenant la relation aux racines du jeu.
L’exemple du jeu de la spatule donné par D.W. Winnicott peut éclairer ce développement théorique.
L’enfant qui est pris dans la répétition n’a pas conscience du potentiel de jeu que recèle son activité qui consiste à jeter une spatule loin de lui répétitivement. C’est la réponse de l’adulte thérapeute qui inscrit l’activité dans un espace de jeu, dans une transitionnalité. La transformation de cette matière première psychique s’organise autour d’un advenir du jeu et par le jeu, quand l’enfant va se mettre à refuser autrement, à jouer à refuser.
Il faut aussi rappeler une autre notion importante, celle de la dialectique de la destructivité développée par R. Roussillon.
Face à la répétition et aux passages par l’acte, qui pourraient être vécus par le thérapeute comme des attaques réelles adressées à sa personne (ce qu’elles sont en réalité), il est fondamental que celui-ci reste vivant et créatif face à cette destructivité. Il doit s’appuyer sur un contre-transfert épistémologique afin d’éviter les contre-attitudes de rejet, d’évitement phobique et de rétorsion d’une part, et de solution masochique d’autre part.
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